En conséquence, il fut convenu qu'on s'approprierait les biens des

communes que nous avons désignés, c'est-à-dire les biens affermés,

qu'on les évaluerait au moyen d'une procédure administrative sommaire,

qu'on les remplacerait par une rente dont il était facile à l'État de

faire l'avance en la créant, et qu'on les transférerait ensuite à la

caisse d'amortissement. Cette caisse avait pris l'habitude des ventes

territoriales, et les exécutait bien, parce qu'elle les exécutait

lentement et par petites quantités. En attendant qu'elle en reçût le

payement ordinairement exigé à des termes éloignés et successifs, elle

émettait un papier portant intérêt, qu'elle donnait à l'État pour prix

des biens à vendre, qu'elle retirait ensuite peu à peu, à mesure

qu'elle touchait le prix des ventes, et qui se soutenait dans le

public, parce qu'il était peu considérable, et très-exactement

remboursé en capital et intérêts. C'était ce mécanisme qu'il

s'agissait de développer, et qu'on développa en effet, en statuant que

la caisse d'amortissement vendrait les nouveaux biens aux enchères,

sous la condition pour les acheteurs d'acquitter un tiers de la valeur

comptant, un second tiers en 1814, un troisième en 1815, et de payer

en outre l'intérêt des sommes différées sur le pied de 5 pour cent.

En attendant, la caisse d'amortissement devait créer immédiatement, et

remettre au Trésor pour 232 millions de bons, portant intérêts, et

successivement remboursables à mesure de l'acquittement du prix des

immeubles à vendre. C'était ensuite au Trésor à se servir de ces bons

comme il pourrait, et à forcer, par exemple, ou à induire les

créanciers de l'État à les accepter. C'est là que commençait le juste

chagrin de M. Mollien, chagrin que M. de Bassano ne comprenait pas

plus que les colères de l'Europe prêtes à se déchaîner sur nous.--Mais

à qui ferai-je accepter ce papier? disait le ministre du Trésor.--À

tous ceux à qui vous devez, répondait Napoléon. Vous devez à des

fournisseurs de la guerre et de la marine, à des créanciers de toute

espèce, 46 millions pour 1811, 37 millions pour 1812; payez ces sommes

avec les bons de la caisse d'amortissement, et vous introduirez ainsi

ces bons en province. On y répugnera d'abord, mais en voyant qu'ils

portent un intérêt exactement acquitté, qu'ils servent à acheter des

biens fort beaux, et nullement frappés de réprobation comme les

anciens biens d'émigrés, on les recherchera. Il s'en vendra sur la

place, on en soutiendra le cours, et votre papier finira par valoir

presque de l'argent.--Si Votre Majesté s'en chargeait, répondait

timidement M. Mollien, c'est-à-dire si elle achetait tout de suite les

232 millions avec les grandes ressources accumulées par son génie,

alors tout serait facile.--Oui, sans doute, répliquait Napoléon, tout

serait facile alors ... et il se gardait de dire pourquoi il ne le

faisait pas. Il avait effectivement tout au plus les deux tiers de

cette somme dans ses deux trésors, et il ne voulait pas avec raison se

démunir de tout son argent comptant. Mais il promettait à M. Mollien

de soutenir le cours de cette nouvelle valeur, en prenant pour son

compte une somme considérable des bons que la caisse allait émettre.

Il résolut en effet d'en prendre pour 60 ou 70 millions

successivement, placement qui était excellent, puisqu'il rapportait un

intérêt certain, et que l'échéance en était certaine aussi, mais qui

diminuait notablement les 160 millions comptant dont il était pourvu.

Toutefois il n'y avait pas à hésiter dans l'état de gêne où l'on se

trouvait, et il se flatta qu'en faisant acheter une portion de ce

papier au moment de son émission, il en maintiendrait la valeur à un

taux voisin du pair. Il le promit à M. Mollien pour lui rendre un peu

de courage.

Telles étaient les mesures financières par lesquelles Napoléon

s'apprêtait à soutenir ses dernières et ses plus terribles guerres.

C'était la fin de ces aliénations de biens-fonds dont la révolution

française avait fait ressource pour résister aux attaques de l'Europe.

N'ayant plus de nobles à proscrire, et ne le voulant pas d'ailleurs,

n'ayant plus d'églises à déposséder, Napoléon prenait les biens des

communes, derniers propriétaires de mainmorte, et les aliénait au

moyen d'une espèce de papier de crédit, beaucoup mieux assis et

surtout beaucoup mieux limité que les assignats, mais rappelant le

fâcheux souvenir du papier-monnaie, et introduit auprès du public dans

un moment bien peu favorable.

[En marge: Napoléon songe à une grande mesure qui puisse lui ramener

les esprits.]

[En marge: Cette mesure est un arrangement avec l'Église.]

Tout en faisant ce qui était humainement possible pour se mettre en

état de repousser les ennemis qu'il avait attirés sur la France,

Napoléon sentait le besoin aussi d'essayer quelque chose pour ramener

les esprits qu'il voyait s'éloigner chaque jour davantage de son

gouvernement. Une paix très-prochaine les lui eût seule rendus

complétement; mais la paix, toute désirable qu'elle était, n'était

possible qu'après d'énergiques efforts, qui nous rendissent, non pas

notre exorbitante domination sur l'Europe, mais le prestige de notre

supériorité militaire, et pour obtenir un tel résultat il fallait

répandre encore bien du sang. À défaut de la paix, que même en étant

très-sage il n'aurait pas pu donner tout de suite, Napoléon cherchait

une satisfaction morale à procurer aux esprits. Il en imagina une qui,

accordée à propos et sans réserve, aurait été d'un grand effet.

[En marge: Usage fâcheux que les ennemis de Napoléon faisaient des

affaires religieuses pour lui nuire.]

De toutes les causes qui indisposaient l'opinion publique contre

Napoléon, la plus agissante après la guerre, c'était la brouille avec

Rome et la captivité du Pape. Pour les partisans de la maison de

Bourbon, auxquels les derniers événements venaient de rendre des

espérances depuis longtemps évanouies, c'était un prétexte, et des

plus efficaces, pour exciter l'animadversion contre un gouvernement

tyrannique qui, suivant eux, opprimait les consciences. Pour la

portion pieuse du pays, politiquement désintéressée, mais ramenée à la

religion par d'affreux malheurs du temps, c'était un motif sérieux et

sincère de blâme et même d'aversion. En général les hommes et les

femmes qui montrent le plus de penchant pour les pratiques

religieuses, sont des âmes vives, qui éprouvent le besoin de

contribuer activement au triomphe de leurs croyances. Ce sont de

redoutables ennemis d'un gouvernement lorsqu'il s'est donné contre la

religion des torts véritables. L'autorité de leurs moeurs, leur zèle à

propager un grief, un bruit, une espérance, les rendent infiniment

dangereux. Napoléon aurait voulu désarmer cette classe respectable,

ôter en même temps un prétexte aux royalistes qui se servaient des

affaires du culte pour lui nuire, et faire espérer la paix avec

l'Europe par la paix avec l'Église.

[En marge: Translation du Pape à Fontainebleau.]

[En marge: Situation du Pontife dans cette nouvelle résidence.]

Aussi était-il résolu à terminer ses différends avec le Pape, en

concédant le moins possible, mais en concédant toutefois ce qui serait

nécessaire pour parvenir à un accord. Le Pape, détenu longtemps à

Savone, était en ce moment à Fontainebleau, captif mais libre en

apparence, et entouré de toute espèce de soins et d'honneurs. Napoléon

craignant que pendant qu'il serait enfoncé dans les profondeurs de la

Russie, les Anglais ne profitassent de l'occasion pour enlever Pie VII

de Savone, avait ordonné sa translation à Fontainebleau pendant l'été

de 1812. On lui avait donné l'appartement qu'il avait occupé à

l'époque heureuse et brillante du couronnement, temps déjà bien loin

et de lui et de Napoléon! On l'y avait comblé d'hommages, et une

partie de la maison civile et militaire de l'Empereur lui avait été

envoyée, afin qu'il vécût en souverain. Un détachement de grenadiers à

pied et de chasseurs à cheval de la garde impériale faisait le service

auprès de lui, et on avait eu l'attention de revêtir de l'habit de

chambellan l'officier de gendarmerie d'élite chargé de le garder, le

capitaine Lagorsse, lequel, avec de l'esprit et du tact, avait fini

par plaire au Pape au point de lui devenir indispensable. La

surveillance était donc cachée sous les égards les plus respectueux.

On avait laissé au Pape, outre son médecin et son chapelain, quelques

anciens serviteurs dont on était sûr, et il était visité de temps en

temps par les cardinaux de Bayane et Maury, par l'archevêque de Tours

et l'évêque de Nantes. Ces personnages éminents, auxquels on avait

tracé la conduite à tenir, sans avoir avec le Pontife des entretiens

d'affaires, lui parlaient quelquefois des maux de l'Église, des moyens

et de l'espérance de les faire cesser, surtout lorsque le retour de

Napoléon à Paris mettrait en présence deux princes qui s'aimaient, et

qui en s'abouchant directement s'entendraient mieux qu'en se faisant

représenter par les négociateurs les plus habiles. Cette société était

la seule qui fût permise au Pape, et la seule même qui lui plût. Il

avait la faculté de célébrer la messe le dimanche à la grande chapelle

du château et d'y donner sa bénédiction aux fidèles. Mais on avait si

peu ébruité sa translation, la pensée du public fixée sur Moscou était

dans ce moment si peu tournée vers les affaires religieuses, on

craignait tant d'ailleurs les embûches de la police impériale, qu'il

venait à peine quelques curieux à Fontainebleau le dimanche. Le Pape

vivait donc dans une retraite profonde, on pourrait même dire douce si

elle n'avait été forcée. Quoiqu'on eût mis le parc à sa disposition,

il ne sortait jamais de ses appartements, par indolence et par calcul,

faisait quelques pas tous les jours dans la grande galerie dite de

Henri II, retombait ensuite dans son immobilité, ne lisait même pas,

bien qu'il eût à sa portée la bibliothèque du château, et semblait

complétement endormi dans sa captivité.

[En marge: Projet de Napoléon de s'aboucher directement avec Pie VII.]

On ne pouvait pas imaginer un traitement physique et moral plus propre

à vaincre sa résistance, surtout si Napoléon apparaissant tout à coup,

venait essayer sur lui le double prestige de sa puissance et de sa

conversation entraînante. Napoléon revenu de Moscou vaincu par la

nature, sinon par les hommes, devait sans doute avoir moins

d'influence, mais il lui en restait encore assez pour décider, en s'y

prenant bien, Pie VII à une transaction. D'ailleurs, disposant de

toutes les issues, on n'avait laissé arriver à la connaissance du

Pontife que les faits impossibles à cacher, expliqués de la manière la

moins fâcheuse pour nos armes. Aussi, quoique ayant essuyé un mauvais

hiver, Napoléon n'en était pas moins aux yeux de Pie VII le potentat

le plus redoutable, potentat auquel personne n'était de force à

arracher l'Italie pour en restituer une partie au successeur de saint

Pierre.

[En marge: Les points en litige fort restreints depuis le mode adopté

pour l'institution canonique.]

[En marge: Le Pape ne voulant pas d'un établissement à Paris, on

espère par transaction lui faire accepter un établissement à Avignon.]

Napoléon s'était hâté le surlendemain même de son arrivée à Paris

d'écrire au Pape, pour lui témoigner le plaisir qu'il éprouvait de le

posséder si près de lui, le désir de l'aller voir et de terminer

bientôt les différends qui troublaient l'Église. Puis à cette lettre

il avait joint des allées et des venues de MM. de Bayane, de Barral,

Duvoisin, pour l'amener à un accord par des concessions presque

inespérées. En effet les points en litige ne présentaient plus d'aussi

grandes difficultés qu'auparavant. Le mode de l'institution canonique

était convenu depuis que l'Église, si facile alors sur sa prérogative

essentielle, avait concédé qu'après six mois tout prélat serait

institué, ou par le Pape, ou à son défaut, par le métropolitain de la

province ecclésiastique. Ce qui était plus difficile à déterminer,

c'était l'établissement temporel du Souverain Pontife. Pie VII ne

faisant pas entrer la chute de Napoléon dans ses prévisions, et ne

voyant dès lors aucun moyen de le forcer à restituer les États

romains, en était à considérer l'établissement de la papauté à

Avignon, avec une dotation convenable, comme une sorte de pis-aller

acceptable, qui avait dans le passé un précédent, une excuse et une

consolation. Mais ce qui le révoltait, et lui paraissait pire que la

captivité même, c'était le projet attribué à Napoléon, et qu'il avait

eu en effet un moment, d'établir la papauté à Paris, sous la main des

empereurs français. Si une telle chose avait pu s'accomplir, Pie VII

n'aurait plus été à ses propres yeux que le patriarche de

Constantinople, et la grande Église d'Occident aurait été ravalée pour

lui au niveau de la moderne Église d'Orient.

[En marge: Arrangements de détail au moyen desquels on pouvait se

flatter d'amener un accord.]

Cette disposition d'esprit fournissait donc un moyen de négociation

précieux, car en cédant sur l'établissement à Paris, et en accordant

l'établissement à Avignon, on pouvait amener le Pape à consentir à la

solution de la question réputée la plus épineuse. Restaient les

arrangements relatifs aux biens de l'Église romaine, vendus ou à

vendre, et aux siéges qualifiés de suburbicaires, parce qu'ils sont

placés aux environs de Rome, et entourés d'une antique majesté. Le

Pape tenait beaucoup à conserver ces siéges, et à pouvoir nommer des

évêques de Velletri, d'Alban, de Frascati, de Palestrina, etc., car,

sans moyens de récompenser des services, il lui aurait été impossible

d'entretenir son gouvernement. À ces points s'en ajoutaient quelques

autres encore, sur lesquels, avec la volonté d'en finir, et avec la

puissance de Napoléon, il était facile d'arriver à un accord.

[En marge: Lorsqu'on est près de s'entendre, Napoléon se transporte à

Fontainebleau pour s'aboucher avec le Pape.]

Lorsqu'on fut près de s'entendre, Napoléon résolut de se transporter

lui-même à Fontainebleau, pour terminer par sa présence les

hésitations ordinaires du Pape, et pour obtenir de lui un acte formel

qu'on pût offrir au public comme gage de la paix religieuse, comme

avant-coureur peut-être de la paix européenne.

[En marge: Entrevue cordiale de Napoléon et de Pie VII.]

En conséquence, le 19 janvier, feignant une partie de chasse à

Grosbois, il changea brusquement de direction, et se rendit à

Fontainebleau, où il avait secrètement envoyé sa maison. Le Pape était

en ce moment en conférence avec plusieurs évêques et cardinaux. Déjà

ému par les grandes affaires dont on l'entretenait depuis quelques

jours, il le fut bien davantage en apprenant l'arrivée subite de

Napoléon, qu'il n'avait pas vu depuis le couronnement, qu'il désirait

et appréhendait tout à la fois de rencontrer, car s'il se flattait

d'exercer une certaine influence sur l'auteur du Concordat, il

craignait encore plus de subir la sienne. Sans lui laisser le temps de

la réflexion, Napoléon accourut, le serra dans ses bras en l'appelant

son père. Le Pape reçut ses embrassements, en l'appelant son fils, et,

sans entrer ce jour-là dans le fond des affaires, ces deux princes, si

singulièrement associés par la destinée pour se plaire et se

tourmenter toute leur vie, parurent parfaitement heureux de se revoir.

L'espérance d'une prompte et complète réconciliation rayonnait sur les

visages. Les serviteurs du Pape, ordinairement les plus chagrins,

semblaient saisis et charmés par ce spectacle.

Le lendemain Pie VII, entouré des cardinaux et des évêques qu'on avait

laissé pénétrer jusqu'à lui pour cette circonstance, alla en grande

cérémonie rendre visite à l'Empereur dans ses appartements. De chez

l'Empereur il se transporta chez l'Impératrice, qu'il ne connaissait

pas, car ce n'était pas celle qu'il avait sacrée, et sur ce trône où

tout se succédait si vite, la souveraine était déjà changée! Comme

tout le monde, il la trouva bonne, douce, heureuse de sa grandeur, se

montra avec elle ce qu'il était toujours, digne, affectueux, plein des

grâces de la vieillesse, puis, après lui avoir fait sa visite, il

reçut la sienne, et au milieu de tout ce mouvement parut retrouver un

peu de vie, de satisfaction et d'espérance.

[En marge: Gravité de la résolution que le Pape avait à prendre.]

[En marge: Perplexité de Pie VII.]

Toutefois il ne pouvait avoir d'illusion sur ce qui allait se passer.

L'Empereur n'avait pu se déplacer pour ne faire à Fontainebleau qu'une

visite. Suivant sa coutume, cet homme si actif, si dominateur,

aspirait à quelque grand résultat, il venait arracher au chef de

l'Église un consentement, et lui imposer ce qui lui coûtait le plus,

une résolution. Et quelle résolution! Renoncer à la puissance

temporelle, abandonner Rome pour Avignon, accepter une hospitalité

magnifique, un esclavage doré, devenir ainsi patriarche de

Constantinople en Occident, avec quelques richesses et quelques

apparences souveraines de plus! Et pourtant, si le Pontife ne

consentait pas à cette condition, n'allait-il pas trouver un nouvel

Henri VIII, qui non par amour (ce n'était pas la faiblesse de

Napoléon), mais par ambition, porterait à l'Église des coups plus

redoutables encore que la spoliation de ses biens matériels? Pie VII

était sur cela vaincu au fond de son coeur; mais avant de se résoudre,

avant d'attacher à son pontificat un tel souvenir historique, avant de

se résigner à être l'Augustule de la Rome chrétienne, ou de braver

tout ce qui pourrait résulter pour la religion d'une lutte prolongée,

il fallait un effort au-dessus de l'énergie de son âme, énergie qui

était grande quand il s'agissait d'opposer à la persécution une

résistance passive, qui devenait presque nulle quand il fallait

prendre un parti prompt et difficile. Jamais, au reste, quelque temps

qu'on lui eût donné, il ne se serait décidé lui-même, et Napoléon,

s'il voulait un résultat, avait bien fait de venir en personne le

séduire, l'éblouir, lui prendre presque la main pour l'obliger à

signer!

[En marge: Efforts de Napoléon pour le décider.]

Les visites d'apparat terminées, les sérieux entretiens commencèrent.

Napoléon était résolu à déployer tout ce qu'il avait de grâce et de

vigueur d'esprit, de puissance fascinatrice en un mot, pour charmer le

Pape, et pour le convaincre en même temps qu'il n'y avait rien de

mieux à faire que ce qu'on lui demandait. D'abord, sans paraître y

attacher d'importance, il exposa, quand il en eut l'occasion, tout ce

qu'il allait accomplir dans la prochaine campagne, et se montra

certain d'accabler ses adversaires dès l'ouverture des hostilités.

Bien qu'on n'eût pas laissé pénétrer jusqu'à Fontainebleau les

fâcheuses impressions déjà répandues en Europe sur la situation de

Napoléon, le Pape savait cependant que pour la première fois il

n'était pas revenu triomphant de la guerre. Mais en le voyant si

confiant, si assuré de foudroyer bientôt la jactance des Russes et des

Allemands, on ne pouvait pas ne pas éprouver la même confiance, et,

aux changements près opérés dans sa personne, car, au lieu d'être

droit et mince, Napoléon était déjà un peu courbé et plein

d'embonpoint, le Pape crut revoir le jeune et radieux empereur de

1804. C'était, sous une extrême largeur de traits, le même feu, la

même noblesse, la même beauté de visage.

[En marge: Brillantes offres de Napoléon à Pie VII.]

Après avoir persuadé à Pie VII qu'il était aussi puissant que jamais,

que contre ses volontés on ne prévaudrait pas plus qu'autrefois,

Napoléon lui ôta toute espérance de recouvrer Rome, et lui montra la

résolution irrévocable de ne jamais abandonner à une influence

étrangère la moindre parcelle de l'Italie. Le chef de l'Église n'avait

donc qu'à choisir entre Paris et Avignon. Il ferait bien mieux

d'accepter Paris, disait Napoléon. Il y serait vénéré, entouré de

toutes sortes d'hommages, et il y verrait l'empereur des Français tout

disposé à lui tenir l'étrier, comme faisaient jadis les empereurs

germaniques. Il aurait en outre la certitude de n'avoir plus de

démêlés, car à la première difficulté, un moment d'explications

cordiales entre les deux souverains arrêterait tout conflit prêt à

naître. Mais enfin puisqu'il ne le voulait pas, il n'avait qu'à

préférer Avignon, lieu déjà consacré par un long séjour des papes. Les

ordres allaient être donnés immédiatement, et tout serait bientôt

disposé pour qu'il y trouvât la plus somptueuse existence. Il y

recevrait en liberté les ambassadeurs de toutes les puissances, qui

jouiraient auprès de lui des priviléges et de l'indépendance

diplomatiques, appartinssent-ils à des États en guerre avec la France,

et qui pourraient se rendre auprès de la nouvelle cour pontificale par

la mer et le Rhône, presque sans toucher au territoire de l'Empire.

Deux millions de revenu lui seraient attribués pour l'indemniser des

biens vendus dans les États romains. Tous les biens dont la vente

n'était pas consommée, et c'était la plus grande partie, lui seraient

rendus, et seraient administrés par ses agents. On allait rétablir

pour lui complaire les siéges suburbicaires, dont il nommerait les

évêques. Il aurait en outre, soit en Italie, soit en France, à son

choix, la faculté de nomination dans dix diocèses, de quoi récompenser

par conséquent les serviteurs de son gouvernement, sans compter la

nomination des cardinaux qui ne cesserait pas de lui appartenir. Les

prélats des États romains dont les siéges avaient été supprimés, qui

étaient encore vivants, et qui étaient l'un des plus graves soucis du

Pape, auraient la qualité, le titre, la situation d'évêques _in

partibus_, et recevraient leur vie durant, sur le Trésor français, un

traitement égal aux revenus de leurs anciens diocèses. Ce serait

encore une nouvelle légion de grands dignitaires ecclésiastiques qui

contribuerait à l'éclat de la cour d'Avignon. Les archives romaines,

les grandes administrations de la pénitencerie, de la daterie, de la

propagande, etc., seraient transportées auprès du Pape dans le beau

pays de Vaucluse, et convenablement établies dans la nouvelle Rome

pontificale, qu'on allait consacrer tout entière à sa glorieuse

destination.

[En marge: Habile argumentation de Napoléon auprès de Pie VII.]

Le Pape n'aurait donc rien à regretter, ni richesses, ni éclat

souverain, ni indépendance, ni puissance, car il réglerait toutes les

affaires religieuses à son gré, aussi librement qu'il le faisait jadis

à Rome. Il ne perdrait que la puissance temporelle, vaine ambition des

pontifes, grave danger pour la religion, qui avait toujours souffert

des démêlés des souverains temporels de Rome avec les princes de la

chrétienté. C'est en traitant ce sujet que Napoléon déploya tout ce

qu'il avait de subtilité et de logique pressante pour convaincre Pie

VII. Il s'attacha particulièrement à lui persuader que la séparation

des deux puissances spirituelle et temporelle, et l'abolition de la

dernière, étaient une révolution inévitable du temps, qui

n'intéressait en rien la religion, son influence et sa perpétuité. Que

de choses, en effet, depuis vingt ans, qu'on n'avait jamais vues,

qu'on n'aurait jamais imaginées, et qu'il fallait cependant admettre,

puisqu'elles étaient accomplies! Louis XVI et Marie-Antoinette sur

l'échafaud; Napoléon, un simple officier d'artillerie, au palais des

Tuileries, époux de Marie-Louise, tenant le sceptre de l'Occident; les

empereurs d'Allemagne réduits à l'empire d'Autriche; la maison de

Bourbon exclue de tous les trônes; le descendant du grand Frédéric

réduit à l'état d'un électeur de Brandebourg; les anciens rangs

effacés; les peuples exigeants, commandant presque à leurs souverains,

excepté à Napoléon qui seul les contenait dans le monde; enfin la

face de l'univers changée, tout cela n'était-il pas bien

extraordinaire, tout cela ne parlait-il pas un langage aussi clair

qu'irrésistible? La puissance temporelle des papes n'était-elle pas

évidemment une des choses destinées à disparaître avec tant d'autres?

Et ne fallait-il pas même remercier le ciel d'avoir choisi comme

instrument de ces révolutions un homme tel que Napoléon, né dans la

religion catholique, en ayant tous les souvenirs, l'aimant comme sa

religion maternelle, sachant de quel prix elle était pour les hommes,

et résolu à la défendre et à la faire fleurir!--C'est en ce point

surtout que Napoléon fut heureusement inspiré, et produisit une vive

impression sur le Pontife.--Supprimez, lui disait-il, entre nous,

cette vaine difficulté de la souveraineté temporelle, supprimez-la, et

vous verrez ce que vous et moi, libres de ces ennuis, nous ferons pour

la religion!...--Et alors il lui montrait l'Église germanique

détruite, privée de ses biens par l'avidité ordinaire des princes

allemands, n'attendant et ne pouvant obtenir son rétablissement que de

lui seul; l'Église de Hollande, l'Église des provinces anséatiques,

pouvant être non pas maintenues, car elles n'existaient plus depuis

deux siècles, mais restaurées; un siége catholique, par exemple, à la

veille d'être rétabli à Hambourg; l'Église espagnole, l'Église

italienne actuellement détruites et ayant besoin d'un sauveur, tout

cet univers chrétien enfin dépendant de l'empereur des Français, de sa

volonté puissante, et près de renaître ou de s'anéantir, sur un mot de

sa bouche! Eh bien, ajoutait-il, réconcilié avec le Pape, rendu au

repos par la paix européenne qui ne pouvait tarder, n'ayant plus à

débattre avec le Pontife de vulgaires intérêts de territoire, dignes à

peine d'occuper des princes de quatrième ordre, mais nullement le chef

de l'Église universelle et le chef de l'Empire français, il

s'appliquerait à faire à la religion plus de bien que ne lui en avait

fait Charlemagne. En présence d'un tel avenir, comment discuter,

comment hésiter! La Providence avait choisi un pontife doux, vertueux,

modeste, pour rendre à la religion la pureté, le désintéressement des

apôtres, et avec leur désintéressement leur influence sur les âmes, et

lui homme de guerre, habitué à vaincre les difficultés de la terre,

pour opérer cette révolution sans que la religion en fût affaiblie, de

manière au contraire qu'elle gagnât en puissance morale tout ce

qu'elle perdrait en puissance matérielle!

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 21 / 45 段