Le reliquat du trésor extraordinaire était fort réduit par suite des

donations prodiguées aux militaires qui avaient glorieusement servi,

et par suite aussi des secours fournis au budget de la guerre. On n'a

pas oublié en effet que pour maintenir les dépenses et les recettes de

l'État en équilibre, Napoléon avait pris plusieurs fois au compte du

trésor extraordinaire une portion des dépenses de la guerre. Le trésor

extraordinaire, dont le montant avait varié de 320 à 340 millions,

s'élevait en ce moment à 325 à peu près, mais point en valeurs

liquides. Il y avait sur cette somme 84 millions anciennement prêtés

au département des finances, 9 ou 10 placés en actions de la Banque

que Napoléon achetait de temps en temps pour en maintenir le cours, 15

autres millions en diverses valeurs du Trésor que Napoléon prenait

également sous main pour les soutenir, comme les bons de la caisse

d'amortissement par exemple. Il y avait encore 12 millions prêtés aux

villes de Paris et de Bordeaux ainsi qu'à plusieurs commerçants, 7

millions souscrits secrètement dans l'emprunt de Saxe, 4 millions en

mercure resté dans les mines d'Idria, 135 millions enfin dus par la

Prusse, l'Autriche, la Westphalie, la Saxe, la Bavière. Cette dernière

somme était d'un recouvrement impossible, car la Prusse se prétendait

quitte et même créancière, le mariage et les circonstances avaient

dégagé l'Autriche, et les autres États allemands loin de pouvoir

fournir de l'argent avaient besoin qu'on leur en prêtât. C'étaient en

tout 267 millions, ou placés ou dus, qui n'étaient pas actuellement

réalisables, mais qui rapportaient intérêt, et dont le produit formait

le revenu annuel du domaine extraordinaire. Ce revenu montait à 13 ou

14 millions, avec lesquels Napoléon faisait des largesses, des

aumônes, quelquefois même des embellissements dans sa capitale. Il ne

restait donc que 58 ou 60 millions disponibles, somme peu

considérable, mais qui employée à propos pouvait être d'un grand

secours.

[En marge: Liste civile de Napoléon.]

[En marge: Ses prodiges d'économie.]

Après ce trésor venait celui de la liste civile, fortune particulière

de Napoléon, amassée par des prodiges d'économie. Napoléon jouissait

de 40 millions à peu près de liste civile, dont 25 millions pour la

France, 4 millions pour le produit des forêts de la couronne, 11

millions environ pour les listes civiles de Hollande, de Piémont, de

Lombardie, de Toscane, de Rome. Mais il avait à entretenir les palais

de France, de la Haye, d'Amsterdam, de Turin, de Milan, de Florence,

de Rome, et il le faisait avec une magnificence digne de sa grandeur.

Il avait quelquefois acheté jusqu'à 6 millions de diamants anciens ou

nouveaux dans une année, afin de reconstituer le trésor de la couronne

en pierreries. Il entretenait une maison militaire d'un éclat

excessif. Conséquent enfin avec lui-même, il faisait des dépenses pour

les lettres, les arts et les sciences, y ajoutait souvent des actes de

bienfaisance de la plus noble délicatesse, et portait un tel ordre

dans ses comptes, que tout y était inscrit avec la plus sévère

attention, et, par exemple, que le premier article de recette dans ses

livres, après les 25 millions de la liste civile française, était le

suivant: _Traitement de Sa Majesté Impériale et Royale, comme membre

de l'Institut, 1200 francs_[9].

[Note 9: C'est avec les comptes de Napoléon sous les yeux que nous

donnons ces détails.]

Pendant longtemps, Napoléon n'avait eu que 29 millions de liste

civile, et ce n'était que depuis trois ou quatre ans qu'il en touchait

40. Depuis son élévation au trône, il avait économisé 135 millions,

dont il avait placé quelques portions en bonnes valeurs du Trésor ou

de l'industrie, pour en soutenir le cours, comme les bons du

Mont-Napoléon à Milan, la caisse d'amortissement à Paris, les canaux

de Loing et du Midi, etc. Mais de ce trésor il avait gardé environ une

centaine de millions en numéraire dans les caves des Tuileries,

pensant que dans les circonstances difficiles aucune ressource ne

valait l'argent comptant. Il lui restait donc à peu près 60 millions

sur le domaine extraordinaire, 100 sur les 135 millions économisés de

la liste civile, composant un total de 160 millions en or et en

argent, soit aux Tuileries, soit dans les caisses du domaine

extraordinaire.

Telles étaient les valeurs métalliques qui faisaient dire aux uns

qu'il avait 300, aux autres 400 et même 600 millions en métaux

précieux, dans un souterrain de son palais. Lui-même ne s'expliquant

pas clairement, ne donnant jamais à un caissier le secret de l'autre,

résumant pour lui seul, dans sa vaste tête, l'état de ses finances et

de ses armées, laissait croire ce qu'on voulait, et disait quelquefois

tout ce qu'il fallait pour accréditer le bruit d'un trésor prodigieux.

C'était, après son armée, la principale de ses ressources. Une seule

eût mieux valu, la sagesse politique; mais, sauf celle-là, il avait

toutes les autres. Malheureusement aucune ne saurait la remplacer!

[En marge: Motifs de Napoléon pour laisser ignorer la valeur de son

trésor personnel, et pour n'y recourir qu'à la dernière extrémité.]

Si Napoléon, se rendant aux instances de son ministre, eût versé au

premier embarras, même au second, ces 160 millions dans les caisses du

Trésor public, il les aurait vus disparaître, et se serait bientôt

trouvé sans argent, comme un général sans réserve sur le champ de

bataille. Il était donc sagement résolu à ne pas s'en dessaisir à

moins d'une impérieuse nécessité, se réservant d'en employer une

partie pour soutenir les valeurs que le ministre des finances serait

tôt ou tard obligé de créer, et voulant en ménager une portion

considérable pour les cas urgents. En même temps il se gardait bien

pour justifier sa résistance d'avouer à quel point ses ressources

extraordinaires étaient limitées, conservait ainsi son secret pour

lui seul, supportait les insinuations quelquefois assez aigres de M.

Mollien, et laissait dire ce ministre et d'autres, ne se livrant à son

impatience naturelle que lorsque tout allait bien, devenant doux et

calme au contraire lorsque tout allait mal, pour ne pas ajouter par

des défauts de caractère aux peines de ceux qui le servaient. Il

cherchait donc, sans s'expliquer, le moyen de se procurer les 232

millions qui manquaient pour compléter les budgets de 1811 et de 1812,

et pour solder en entier celui de 1813.

[En marge: Napoléon ne veut pas d'une augmentation d'impôts.]

Napoléon ne voulait à aucun prix accroître les impôts, bien qu'une

augmentation sur les contributions directes, très-facile à supporter,

eût suffi pour produire les 150 millions dont on avait besoin pour

1813. Les impôts indirects, rétablis par lui, avaient réussi sous le

rapport financier, bien entendu, car sous le rapport politique ils

n'avaient pas eu plus de succès que de coutume. Mais les impôts

indirects, on ne les augmente pas à volonté, et en élevant leur tarif,

on n'est pas toujours sûr d'élever leur produit. Quant à la propriété

foncière, Napoléon répugnait, après l'avoir déchargée sous son règne,

à la grever de nouveau. Il aimait à pouvoir dire qu'au milieu des plus

grandes guerres la condition matérielle de la France n'avait pas été

changée, que l'armée seule se ressentait de ces guerres, mais que pour

elle combattre était son lot ordinaire et toujours désiré, car elle y

gagnait de la gloire, des honneurs, des grades, des richesses.

C'étaient là des appréciations comme on a l'habitude d'en faire

lorsqu'on parle sans contradicteur. Cette armée que Napoléon disait

si satisfaite, commençait fort à se plaindre, et tous les militaires

qui revenaient des bords du Niémen tenaient un langage tel, qu'on

était obligé de veiller sur eux, et de les séparer des nouveaux

soldats pour prévenir la contagion du mécontentement. De plus, on ne

formait l'armée qu'en la tirant du sein de la population, en levant

sur le pays ce fameux impôt du sang, réputé alors le plus cruel de

tous. Une fois sous les drapeaux, il est vrai, les enfants de la

France devenaient militaires de fort bonne grâce, mais les parents

n'en prenaient pas aussi aisément leur parti, et il s'amassait peu à

peu dans leur coeur une haine effroyable, dont l'explosion devait être

terrible. Napoléon se nourrissait donc d'une pure illusion lorsqu'il

croyait que les impôts d'argent n'étant pas augmentés, la guerre ne

devait exercer sur l'esprit des populations aucune influence fâcheuse;

mais enfin il aimait à se le persuader ainsi, et par ce motif il se

refusait à toute augmentation d'impôts. M. Mollien, au contraire,

désirant que ses caisses fussent remplies, et remplies par des moyens

réguliers, préférait ce qu'il y avait de plus sûr et de plus prompt,

et aurait voulu accroître les contributions publiques. Mais il n'y

avait pas à en parler à Napoléon, et il fallait songer à une autre

ressource.

[En marge: Personne ne croit à la possibilité d'une émission de

rentes.]

Une émission de rentes, qui aurait réussi peut-être, si on avait tenté

plus tôt d'en donner l'habitude au public, était impossible

actuellement, ou du moins très-difficile, et il eût été singulier en

effet, n'ayant pas essayé du crédit en 1807 et en 1808, de commencer à

en user en 1813. Les produits des douanes, qui avaient été, avec les

prélèvements sur le trésor extraordinaire, la ressource employée pour

couvrir les déficits antérieurs, et notamment les frais du grand

armement de 1812, étaient épuisés, car il n'y avait plus, comme en

1810 et en 1811, d'immenses saisies à opérer. Toutefois les produits

ordinaires des douanes s'étaient fort accrus, et étaient montés de 30

millions à 80, grâce au fameux tarif de 50 pour cent, devenu

l'instrument principal du blocus continental. Pour cette année, ne

pouvant plus espérer la paix de la détresse de l'Angleterre, et

n'ayant à l'attendre que des batailles qui allaient se livrer en

Allemagne, voulant de plus rendre aux villes de Bordeaux, de Nantes,

du Havre, de Marseille, quelque activité commerciale, Napoléon avait

accordé une quantité de _licences_ telle, qu'on pouvait considérer

comme presque rétabli le commerce avec l'Angleterre, et qu'il s'était

cru autorisé à évaluer à 100 millions l'impôt ordinaire des douanes.

Aussi les rôles étaient-ils intervertis, et tandis que deux années

auparavant Napoléon torturait l'Europe pour interdire les relations

avec l'Angleterre, c'était l'Angleterre maintenant qui, s'apercevant

des avantages que procuraient à son ennemi les communications par

_licences_, travaillait à les rendre impossibles.

[En marge: N'ayant pas de crédit, ne voulant pas d'impôts, Napoléon a

recours à une nouvelle aliénation de domaines nationaux.]

Ne voulant augmenter ni l'impôt direct ni l'impôt indirect, le crédit

n'étant pas en usage, les saisies commerciales ne produisant presque

plus rien, restait le vieux moyen des aliénations de domaines

nationaux, employé d'une manière si dommageable par nos premières

assemblées révolutionnaires, et avec assez d'avantage par Napoléon,

parce qu'il s'en était servi lentement, et en ayant recours à

l'intermédiaire de la caisse d'amortissement. Mais ce moyen lui-même

n'offrait plus que des ressources extrêmement restreintes. Napoléon

avait restitué aux familles émigrées une assez notable portion de

leurs biens. Quant aux biens qui n'avaient point été aliénés, il ne

voulait pas assumer l'odieux de les faire vendre, car c'eût été donner

suite à des confiscations auxquelles son gouvernement avait eu

l'honneur de mettre fin. Les seules aliénations que Napoléon se permît

sans scrupule, c'étaient celles des domaines de l'Église. Il ne

répugnait pas à celles-là, et le public non plus, parce qu'il y avait

à faire valoir à leur égard la raison très-sérieuse de l'abolition de

la mainmorte. Les immenses bienfaits résultant de la mise en valeur

des terres de l'Église étaient une réponse quotidienne et vivante à

toutes les contradictions dont ce genre d'aliénations pouvait encore

être l'objet. Mais de ces terres il n'en restait presque plus. Les

pays religieux ajoutés à l'Empire, comme les provinces du Rhin,

certaines portions de l'Italie, et surtout l'État pontifical, avaient

fourni la matière de quelques ventes, que la caisse d'amortissement

avait opérées assez avantageusement; mais le terme en était atteint,

excepté pour celles de l'État pontifical; et quant à ces dernières, il

avait fallu les suspendre par une raison que nous ferons bientôt

connaître. Quelques années auparavant Napoléon avait pris la dotation

de l'Université et celle du Sénat, qui étaient l'une et l'autre

constituées en propriétés foncières, les avait remplacées par une

rente sur le grand-livre, et avait fait vendre les propriétés

provenant de cette origine par l'intermédiaire accoutumé de la caisse

d'amortissement.

Restait-il encore quelque opération de ce genre à essayer, quelques

biens de mainmorte à prendre, en indemnisant les propriétaires de ces

biens avec des rentes sur le grand-livre? Telle était la question, et

elle conduisit bientôt à trouver la ressource tant cherchée.

[En marge: Les communes étaient le seul propriétaire de biens de

mainmorte qui restât en France.]

[En marge: Napoléon imagine de leur prendre leurs biens, en les

indemnisant avec des rentes.]

Il restait en effet un propriétaire mainmortable à déposséder, et à

indemniser avec des rentes, et ce propriétaire c'étaient les communes.

Dans presque tous les départements, et particulièrement dans

quelques-uns, les communes possédaient des biens considérables et mal

administrés. S'il eût fallu porter la main sur tous ces biens sans

distinction, la chose eût été non-seulement inique, mais impraticable,

et infiniment dangereuse, car on se serait exposé à des séditions.

Mais on pouvait distinguer entre les propriétés communales, et on y

était fort disposé. Au nombre de ces propriétés, il y avait les

bâtiments servant aux usages communaux, tels que les hôtels de ville,

les écoles, les hôpitaux, les églises, les places publiques, les

promenades, dont il était impossible de songer à s'emparer. Cette

première exception allait de soi, et n'avait presque pas besoin d'être

énoncée. Il y avait d'autres biens, dont l'exception, quoique moins

indiquée, était encore plus nécessaire, c'étaient tous ceux dont la

jouissance prise en commun constituait une des principales ressources

du peuple des campagnes, comme les pâturages où les paysans envoient

paître leur bétail, les bois où ils prennent leur chauffage, les

tourbières dont ils consomment ou vendent la tourbe. Enlever ces

biens, dans un moment où la conscription commençait à pousser les

campagnes au désespoir, c'était dans certaines provinces s'exposer à

une nouvelle Vendée. Quant à ceux-là l'exception était encore

inévitable, car la dépossession eût été non-seulement barbare, mais

souverainement imprudente.

[En marge: La mesure doit se borner aux biens affermés.]

Restait une troisième espèce de biens, la seule qui pût être l'objet

d'une mesure financière, nous voulons parler des propriétés affermées

par les communes, ne représentant pour elles qu'un revenu en argent,

dont elles appliquaient le montant à leurs dépenses. Comme après tout

il ne s'agissait pour elles que d'un produit en argent, qui

contribuait à alléger le poids de leurs impôts, peu leur importait que

cet argent leur vînt d'un fermier ou de l'État, l'exactitude à payer

étant au moins égale. Les communes ne devaient pas même s'apercevoir

du changement, et l'État y devait gagner, outre une ressource actuelle

dont il avait grand besoin, la mise en valeur de biens-fonds

considérables et aussi mal administrés que le sont tous les biens de

mainmorte. Quant à la valeur totale des biens dont il s'agit, on

estimait qu'ils pourraient se vendre environ 370 millions, tandis

qu'ils ne rapportaient pas plus de 8 à 9 millions par an aux communes.

En supposant qu'on les vendît en effet 370 millions, et cette

estimation ne semblait pas exagérée, il devait rester, en prélevant

les 232 millions nécessaires à l'État, environ 138 millions, qui, au

taux actuel des fonds publics (le cinq pour cent se vendait 75 francs)

devaient procurer les 9 millions de rentes dont on avait besoin pour

indemniser les communes. De la sorte l'État allait même trouver gratis

la ressource qui lui était nécessaire.

[En marge: Objections que soulève la mesure proposée.]

Ainsi présentée la mesure n'offrait que des avantages, et il n'y avait

pas à hésiter sur son adoption. Mais sous un autre point de vue il

s'élevait des objections de la plus grande gravité. Premièrement le

droit de propriété était atteint dans une certaine mesure, bien qu'il

s'agît ici de propriétés collectives, sur le sort desquelles l'État

exerce une action qu'il ne peut prétendre sur aucune autre. Ainsi il

peut supprimer un couvent, une association, une commune, et dans ce

cas il est amené à disposer de leurs propriétés, tandis qu'il ne peut

supprimer un particulier, et même quand il lui ôte la vie au nom des

lois, il ne fait qu'ouvrir sa succession, sans avoir le droit de se

saisir de ses biens. Secondement il y avait un dommage pécuniaire

très-réel, quoique lointain, causé aux communes, car si dans le moment

on leur procurait un revenu plus certain et plus facile, on leur

donnait une propriété qui devait se déprécier tous les jours par le

seul changement des valeurs, contre une propriété, celle de la terre,

qui au contraire augmente sans cesse par la même cause. Troisièmement

on froissait les administrations municipales, qui, habituées à gérer

les domaines communaux, les regardaient comme leur propre fortune.

Quatrièmement enfin l'aliénation, même en l'exécutant avec beaucoup de

prudence, ne pouvait manquer d'être difficile et lente, car il fallait

inventorier ces biens, les évaluer, les transférer à l'État, les

remplacer par une rente proportionnelle, les vendre, en retirer le

prix, ce qui devait exiger beaucoup de temps, et comme les besoins du

Trésor étaient immédiats, il en résultait la nécessité d'anticiper par

l'émission d'un papier sur le produit de la vente.

[En marge: Vive discussion établie sur ce sujet entre M. Mollien et M.

de Bassano.]

[En marge: Napoléon décidé par l'urgence des besoins.]

Ces objections bien présentées auraient fait reculer une assemblée

éclairée, et à tout prendre une émission de rente, fallût-il faire

descendre le cinq pour cent de 75 francs à 60, même à 50, eût mieux

valu, eût procuré des ressources moins coûteuses et plus prochaines,

qu'une aliénation soudaine et considérable de propriétés foncières.

Mais ces questions étaient alors beaucoup moins connues qu'elles ne le

sont aujourd'hui. On ne savait pas aussi bien que de nos jours ce

qu'on perd à troubler la propriété, ce qu'on gagne à payer les

capitaux chèrement, pourvu qu'on les obtienne d'une manière régulière,

et qu'on solde exactement les services publics. La question fut

surtout débattue entre M. de Bassano, que sa complaisance pour les

idées de Napoléon faisait alors admettre à l'examen de presque toutes

les affaires, et M. Mollien, qui discutait peut-être un peu trop

subtilement des vérités incontestables, s'irritait profondément contre

son contradicteur sans oser le manifester, et s'en allait mécontent

sans se rendre. Chaque jour la lutte recommençait. M. de Bassano

trouvait que c'était merveille de se procurer tout de suite 370

millions, dont 232, chiffre exact des besoins du Trésor, seraient

appliqués au service public, et 138 à indemniser le propriétaire

spolié, sans qu'il en coûtât rien à personne, pas même à l'État qui

allait recevoir une si grosse somme. M. Mollien soutenait sur le

droit de propriété des théories vraies, mais abstraites, et qui

touchaient peu son adversaire, présentait l'extension donnée aux bons

de la caisse d'amortissement comme la création d'un vrai

papier-monnaie, signalait les difficultés qui en résulteraient dans

tous ses services, les signalait avec chagrin, avec humeur, plutôt

qu'avec résolution. Cette lutte entre un esprit facile et disert, mais

comprenant trop peu les objections pour s'en laisser affecter, et un

esprit convaincu, mais ne sachant pas convaincre, eût été

interminable, si Napoléon impatienté, discernant parfaitement ce qu'il

y avait de vrai et de faux de l'un et de l'autre côté, mais voulant à

tout prix un résultat, n'eût dit à M. Mollien: Tout cela est bien, je

comprends vos objections, je les apprécie, mais avant de critiquer un

projet il faut mettre quelque chose à la place.--L'objection était en

effet embarrassante. C'était le cri du besoin, poussé par celui à qui

les besoins de l'État étaient plus pressants qu'à un autre, parce

qu'il avait un million de soldats à vêtir, à armer, à nourrir, et que

son existence, sa grandeur, sa gloire, tenaient à la solution du

problème. Si M. Mollien eût été un esprit plus décidé, il aurait

répondu tout de suite à Napoléon: Émettez des rentes 5 pour cent, à 60

francs, même à 50 s'il le faut; payez les capitaux 8 ou 10 pour cent,

même davantage, et cette opération vous coûtera moins cher, vous

créera moins d'inimitiés, nourrira plus tôt et mieux vos soldats,

qu'un papier-monnaie mal accueilli, et refusé dans tous les payements.

Mais M. Mollien n'eût pas osé dire cela, peut-être même n'eût-il pas

osé le penser à cette époque, et Napoléon pressé de se procurer de

l'argent, ne supposant pas possible une émission de rentes, voulant

absolument avoir des biens à vendre puisque c'était la seule ressource

du moment, les prenait où il y en avait encore. L'archichancelier

Cambacérès, plus calme, était néanmoins dominé aussi par le sentiment

du besoin, et par le même motif que Napoléon aboutit à l'adoption du

projet si longuement débattu.

[En marge: La résolution d'aliéner les biens affermés des communes est

définitivement adoptée.]

[En marge: Conditions de la mesure.]

[En marge: Émission d'un papier dont Napoléon prend une somme

considérable pour le soutenir.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 20 / 45 段