[En marge: Le général Bertrand envoyé en Italie pour y composer un

quatrième corps d'armée.]

Napoléon résolut de tirer encore du personnel et du matériel de guerre

accumulés depuis longtemps en Italie, un corps de 40 à 50 mille

hommes, qui descendant en Bavière pendant qu'il déboucherait lui-même

en Saxe, compléterait la masse des forces qu'il voulait réunir sur

l'Elbe. Il chargea de ce soin le général Bertrand, gouverneur de

l'Illyrie, qui, sans avoir une grande habitude de manier les troupes

(il était officier du génie), entendait bien le détail de leur

organisation, était actif, dévoué, et homme enfin à ne pas perdre un

instant dans une circonstance aussi grave que celle où se trouvait

l'Empire.

Napoléon l'autorisa à prendre tout ce qui restait de ressources

militaires en Illyrie, à n'y laisser que quelques dépôts et quelques

milices locales, et à transporter le surplus en Frioul. Les provinces

illyriennes, si on conservait l'alliance de l'Autriche, devaient

inévitablement revenir à cette puissance, et si au contraire on

perdait cette alliance, ne pouvaient pas être disputées vingt-quatre

heures. C'eût été par conséquent une bien inutile dispersion de nos

forces, que d'en laisser une partie au delà des Alpes Juliennes. Avec

les cadres tirés de ces provinces, avec quelques régiments demeurés en

Lombardie, avec quelques autres régiments résidant en Piémont et

revenus d'Espagne, avec deux régiments de cohortes restants sur les

vingt-deux, il y avait de quoi composer trois bonnes divisions

françaises, à douze bataillons chacune. Les dépôts de l'Italie étant

pleins de conscrits, le recrutement de ces trois divisions devait être

facile. Enfin l'armée proprement italienne pouvait aussi fournir une

bonne division, ce qui porterait à quatre le corps que le général

Bertrand était chargé d'amener en Allemagne. Napoléon, usant de

finesse même avec ce serviteur dévoué, lui avait fait espérer qu'il

commanderait ce corps tout entier, afin qu'il mît encore plus de soin

à l'organiser.

[En marge: Après avoir réorganisé l'infanterie, Napoléon s'occupe des

armes spéciales, qui avaient encore plus souffert que l'infanterie.]

[En marge: Réorganisation de l'artillerie.]

L'infanterie étant reconstituée aussi vite que le permettaient les

circonstances, il fallait s'occuper des armes spéciales, qui avaient

encore plus souffert que l'infanterie. On se souvient sans doute que

tandis qu'il appelait d'Italie le corps du général Grenier, et formait

celui du maréchal Augereau, Napoléon avait tiré de France tout ce

qu'il y avait de compagnies d'artillerie disponibles, et prescrit que

dans chaque cohorte on créât une compagnie de canonniers. Grâce à

cette précaution le personnel d'artillerie ne pouvait pas manquer.

Napoléon pour recomposer l'artillerie de l'armée se servit des

artilleurs revenus de Russie, de quarante-huit compagnies prises dans

les ports et les arsenaux, et de quatre-vingts compagnies formées dans

les cohortes. Il y avait là de quoi servir plus de mille bouches à

feu. Quant au matériel il était resté enfoui tout entier sous les

neiges de Russie; mais heureusement nos arsenaux de terre et de mer en

étaient remplis. Seulement on manquait d'affûts de campagne. Napoléon

en fit fabriquer partout, et même à Toulon, à Brest, à Cherbourg. Ceux

qu'on allait construire dans ces ports devaient arriver tard sans

doute, mais on avait sur les bords du Rhin de quoi monter tout de

suite 600 bouches à feu, ce qui suffisait pour le début de la

campagne.

[En marge: Moyens employés pour se procurer des chevaux de trait.]

Pour ce qui concernait les chevaux la perte avait été plus grande

encore qu'en voitures et en hommes. Notre retraite sur l'Oder avait

beaucoup réduit nos moyens de remonte, mais plus en chevaux de selle

qu'en chevaux de trait. Napoléon espérait que le général Bourcier,

chargé de tous les achats, et stimulé par une correspondance

quotidienne, parviendrait à lui trouver environ 10 mille chevaux de

trait dans la basse Allemagne. Il ordonna d'en lever 15 mille en

France, par voie de réquisition, et en les payant comptant. Les

réquisitions sont un procédé rigoureux, entaché même du caractère de

spoliation, car elles enlèvent l'objet requis à celui qui ne voudrait

pas le vendre, mais leur rigueur était cette fois justifiée par

l'urgence, et fort adoucie par le payement immédiat. Avec ces divers

moyens et des confections immenses en harnachement, Napoléon ne

doutait pas d'avoir réuni 600 bouches à feu bien attelées pour le

commencement des hostilités, c'est-à-dire en avril ou mai, et 1000

deux mois après.

[En marge: État de complète destruction où se trouvait la cavalerie.]

[En marge: La difficulté de trouver des chevaux augmentée depuis

l'évacuation de la Pologne et d'une partie de l'Allemagne.]

[En marge: Le général Bourcier, en Hanovre, chargé de remonter la

cavalerie revenant de Russie.]

La cavalerie était, si on peut le dire, plus importante que

l'artillerie elle-même, à cause de la prodigieuse quantité de troupes

à cheval dont l'ennemi disposait; et elle était détruite non-seulement

dans ce qui avait existé, mais dans les éléments qui auraient pu

servir à sa réorganisation. Comme pour l'artillerie tous les chevaux

avaient péri, et notre grande armée qui avait passé le Niémen avec 60

mille chevaux, et en avait laissé 20 mille en réserve, n'en avait pas

ramené 3 mille, les uns restés à Dantzig, les autres réunis auprès du

prince Eugène. La perte en hommes était presque aussi considérable.

Napoléon avait compté sur vingt-cinq ou trente mille cavaliers, qu'il

suffirait, selon lui, d'équiper et de monter, pour les retrouver aussi

bons qu'auparavant. Mais rectification faite des premières données, on

n'espérait pas en sauver plus de onze ou douze mille du gouffre où

notre armée avait péri. Les moyens de les remonter avaient fort

diminué depuis qu'on avait perdu la Pologne, la Vieille-Prusse, la

Silésie, le Mecklembourg. Il restait le Hanovre et la Westphalie. On

avait tiré 2 ou 3 mille chevaux des pays évacués, et on présumait

qu'on en tirerait 9 ou 10 mille encore des pays compris entre l'Elbe

et le Rhin. Avec les 10 mille chevaux de trait dont nous venons de

parler pour l'artillerie, c'étaient 20 mille environ à trouver dans

ces contrées. Le général Bourcier était occupé à acheter des chevaux,

à presser la confection des selles, à recueillir les hommes, qui

rentraient épuisés, à les vêtir, à les faire reposer de leurs fatigues

pour qu'on pût les remettre en ligne. Ce n'était pas sans de grandes

difficultés qu'il y réussissait même avec la force et l'argent, car

ces provinces étaient fort mal disposées. Quoique Napoléon eût ouvert

des crédits illimités au général Bourcier, on avait la plus grande

peine à se procurer des traites, tant les relations commerciales

étaient troublées dans ce moment de crise. Se flattant que le général

Bourcier aurait de quoi monter 13 ou 14 mille cavaliers, et se doutant

qu'il ne lui en reviendrait pas de Russie un nombre égal, il lui en

expédia 2 ou 3 mille à pied des dépôts du Rhin. Il fit partir

sur-le-champ de Paris les généraux Latour-Maubourg et Sébastiani, pour

aller se mettre à la tête de la cavalerie remontée en Hanovre. Il leur

ordonna d'en former deux corps, partie cuirassiers, partie chasseurs

et hussards, et dès qu'il y aurait seulement six mille cavaliers

capables de marcher, de les amener au prince Eugène.

[En marge: Napoléon compte pour l'ouverture de la campagne sur 24

mille hommes de cavalerie, dont 14 mille remontés en Allemagne, et 10

mille tirés des dépôts.]

Napoléon pensait que les dépôts de cavalerie, ayant reçu sur les

conscriptions de 1812 et de 1813 la part qui leur revenait, auraient

de quoi fournir encore 10 mille cavaliers instruits. Le duc de

Plaisance était chargé de les réunir en escadrons répondant aux

anciens régiments de la grande armée, puis, quand ils seraient formés,

de les conduire aux corps de Latour-Maubourg et de Sébastiani, de

fondre chaque détachement dans le régiment auquel il appartenait, et

de reconstituer ainsi les régiments en entier. Ces 10 mille cavaliers

ajoutés aux 13 ou 14 mille qu'on remontait en Allemagne, devaient

procurer 23 ou 24 mille hommes à cheval, ce qui était un commencement

de cavalerie.

[En marge: Il espère en avoir 60 mille pour la suite de la campagne.]

Les chevaux ne manquaient pas en France pour les 10 mille cavaliers

dont la prompte organisation était confiée au duc de Plaisance. Il en

était resté 3 mille sur les remontes de 1812. Des marchés passés en

assuraient encore 7 à 8 mille. Napoléon ordonna une réquisition de 15

mille chevaux de grosse cavalerie, en payant comptant comme pour les

chevaux de trait, mesure rigoureuse, nous venons de le reconnaître,

mais justifiée par les circonstances. Les dons volontaires avaient

fourni 22 mille chevaux, en général de cavalerie légère. Il devait

donc y avoir en France de quoi monter 45 mille hommes, lesquels joints

à ceux qu'on espérait se procurer en Allemagne, porteraient à près de

60 mille, et à 50 mille au moins, la cavalerie disponible pour cette

campagne. Les chevaux étant obtenus, les hommes devant se trouver dans

les conscriptions de 1812 et de 1813, il restait à chercher les

cadres. Il y en avait d'excellents en Espagne. Napoléon ordonna de

tirer de cette contrée un cadre d'escadron par régiment de cavalerie,

en prenant, comme il avait fait pour l'infanterie, les officiers et

sous-officiers avec quelques hommes d'élite. Il prescrivit aussi de

les envoyer en poste sur le Rhin. Ces cadres remplis avec les

cavaliers qu'on trouverait formés et montés au dépôt, allaient

composer un second rassemblement, qui, sous le duc de Padoue, irait

rejoindre celui qui serait parti sous le duc de Plaisance.

Pour le moment Napoléon devait avoir en Allemagne d'abord 13 à 14

mille cavaliers, puis 24 mille lorsque le duc de Plaisance y aurait

amené son rassemblement, et enfin 40 mille lorsque le duc de Padoue y

aurait conduit le sien. Le reste était destiné à venir plus tard.

L'Italie présentait des ressources pour environ 6 mille cavaliers dont

la moitié prêts à l'ouverture de la campagne, ce qui devait procurer

environ 3 mille hommes à cheval au corps d'armée du général Bertrand.

[En marge: Réorganisation de la garde impériale.]

À toutes ces forces Napoléon voulait ajouter la garde impériale,

constituée d'après des proportions toutes nouvelles. Elle avait

cruellement souffert en Russie, pourtant elle avait encore en

Allemagne, en France et en Espagne, des cadres assez nombreux. En

Espagne notamment se trouvait une division entière de la jeune garde.

Napoléon résolut de se servir de ces divers éléments pour recomposer

cette troupe d'élite. Il tenait à la vieille garde à cause de sa

fidélité, qualité que les événements pouvaient rendre précieuse; il

tenait à la jeune, parce qu'en n'y introduisant que des hommes de

choix, elle pouvait, grâce à l'esprit de corps, acquérir en très-peu

de temps la valeur des meilleures troupes. En conséquence il fit

demander à tous les corps qui n'avaient point souffert du désastre de

Moscou, et particulièrement à ceux d'Espagne, un certain nombre

d'anciens soldats pour compléter la vieille garde. Il prit dans la

conscription des quatre dernières classes des hommes jeunes et forts

pour reconstituer la jeune garde, en les versant dans les cadres

existants des fusiliers, des tirailleurs et des chasseurs. Il porta le

nombre des bataillons de la garde, vieille et jeune, à 53, celui des

escadrons à 33. Il augmenta également la réserve d'artillerie, dont il

se servait toujours si utilement dans les grandes journées, et lui

donna près de trois cents bouches à feu. L'artillerie de marine lui

procura pour cette dernière organisation des sujets excellents. La

garde impériale devait ainsi présenter une armée de réserve de 50

mille hommes inscrits sur les contrôles, et d'environ 40 mille

combattants en ligne.

[En marge: Nouveaux moyens de transport.]

Les transports, quoique moins nécessaires en Allemagne qu'en Russie,

avaient toujours aux yeux de Napoléon un grand avantage, celui de

rendre possibles les concentrations soudaines, en portant pour huit

ou dix jours de vivres à la suite de l'armée. Il réorganisa les

bataillons d'équipage, et en composa cinq en Allemagne avec les débris

des quinze qui avaient fait la campagne de Russie. Il en organisa six

avec les cadres restés en France. Ces onze pouvaient porter environ

dix jours de vivres pour deux cent mille hommes, ce qui suffisait pour

préparer et livrer une de ces sanglantes batailles par lesquelles il

décidait ordinairement du sort des grandes guerres. Quant aux

voitures, il avait renoncé à celles qui s'étaient enfoncées dans les

boues de la Pologne ou dans les sables de la Prusse, et s'était réduit

à l'ancien caisson un peu modifié, et au char à la comtoise, qui par

sa légèreté avait rendu de véritables services.

[En marge: Par les moyens précédemment indiqués, Napoléon espère avoir

300 mille combattants sur l'Elbe au printemps, sans compter des

réserves considérables.]

[En marge: Qualité des nouvelles troupes.]

[En marge: Secret de Napoléon pour exécuter de si grandes choses en

peu de temps.]

C'est au moyen de ces vastes créations qu'il se proposait d'arrêter la

coalition sur l'Elbe, s'il ne l'arrêtait pas sur l'Oder, et de faire

évanouir les espérances dont elle paraissait enivrée. Ayant environ 50

mille hommes de garnison dans les places de la Vistule et de l'Oder,

40 mille de troupes actives sous le prince Eugène, il allait renforcer

celui-ci avec les 40 mille hommes du général Lauriston, en réunir

ainsi 80 mille sur l'Elbe, y arrêter court l'ennemi, et prévenir toute

invasion dans la basse Allemagne. Puis avec les deux corps du Rhin,

avec le corps d'Italie arrivant par la Bavière, enfin avec la garde

impériale, Napoléon devait avoir environ 200 mille hommes en Saxe, au

mois d'avril ou de mai, donner la main au prince Eugène, et accabler,

avec près de 300 mille hommes, les Russes renforcés par n'importe

quels alliés. Restaient comme réserve les anciens corps qui allaient

se réorganiser sous les maréchaux Davout et Victor, les cadres

arrivant d'Espagne, les cent cinquante bataillons de dépôt destinés à

recevoir la conscription de 1814, et pouvant fournir encore 100 ou 150

mille combattants. Les nouvelles troupes réunies par Napoléon étaient

jeunes et inexpérimentées, mais l'espèce des hommes était vigoureuse,

à cause de l'âge auquel on avait pris la plupart d'entre eux, les

cadres étaient les plus aguerris du monde, et impatients de rétablir

le prestige de nos armes. La difficulté principale, c'était le temps,

qui était bien court pour de si vastes créations. Mais, en

administration comme en guerre, Napoléon possédait un art merveilleux

pour se servir du temps qu'il avait. De même qu'il savait faire

doubler les étapes aux troupes, il savait faire doubler leur travail

aux administrations, en leur traçant leur marche, en décidant lui-même

les questions douteuses devant lesquelles elles sont souvent arrêtées,

en faisant exécuter simultanément des opérations qu'elles

n'accomplissent d'ordinaire que l'une après l'autre, surtout en

surveillant chaque chose de ses propres yeux, en suivant l'exécution

de ses ordres, en dépêchant partout, comme aux époques où il déployait

le plus d'ardeur et de jeunesse, une multitude d'officiers de

confiance qui chaque soir avant de se coucher lui rendaient compte de

ce qu'ils avaient vu, en ne faisant pas lire, en lisant lui-même leur

correspondance, et en demandant compte aux agents en retard du moindre

de ses ordres resté inexécuté, pour les réprimander si c'était

omission de leur part, pour vaincre l'obstacle si c'était difficulté

naissant de la nature des choses.

[En marge: Le vieux maréchal Kellermann placé à Mayence pour inspecter

les troupes de passage.]

On ne l'avait jamais vu plus jeune, plus actif, plus patient, moins

empereur enfin, et plus ministre ou général. Il avait pour cette

circonstance rétabli un usage qui lui avait été fort utile jadis,

c'était de placer à Mayence le vieux Kellermann (le duc de Valmy) avec

une autorité supérieure sur toutes les divisions militaires des bords

du Rhin, depuis Strasbourg jusqu'à Wesel. Le maréchal Kellermann ayant

encore, quoique fort âgé, beaucoup d'activité, y joignant une grande

habitude de l'organisation des troupes, disposant en outre de magasins

immenses et de crédits dont chaque jour il rendait compte à

l'Empereur, inspectait les détachements envoyés de leur dépôt aux

lieux de rassemblement et passant presque tous par Mayence, s'assurait

par ses propres yeux de ce qui leur manquait en chaussures, vêtements,

armement, officiers, y suppléait sur-le-champ, et, s'il ne le pouvait

pas, en avertissait l'Empereur, qui se chargeait d'y pourvoir

lui-même. C'est au prix de ces efforts incessants que Napoléon

parvenait à réaliser ces créations soudaines, insuffisantes il est

vrai, quelque grandes qu'elles fussent, pour réparer les conséquences

d'une politique immodérée, mais suffisantes pour étonner le monde,

pour ajouter une nouvelle gloire à celle que nous avions déjà, et pour

forcer l'Europe à verser tout son sang afin de nous vaincre. Ces

détails peuvent sembler arides sans doute, mais ils ne paraîtront tels

qu'à ceux qui ne savent pas, ou n'ont pas le goût d'apprendre comment

s'accomplissent les grandes choses.

[En marge: Moyens financiers employés pour faire face aux nouveaux

armements.]

Ce n'était pas tout que de réunir si vite ces forces considérables,

il fallait les payer. Tandis qu'il travaillait jour et nuit à la

recomposition de l'armée, Napoléon travaillait tout autant, et avec

non moins d'activité, à mettre les finances de l'Empire en état de

suffire à ses vastes armements; et ce n'était pas chose facile à la

suite d'un discrédit financier, qui devait naturellement accompagner

un commencement de discrédit politique.

[En marge: Budgets de l'Empire depuis 1811.]

[En marge: Ressources avec lesquelles on avait fait face aux dépenses

de la campagne de Russie.]

Nous avons exposé ailleurs comment les budgets de l'Empire, renfermés

pendant plusieurs années dans une somme d'environ 780 millions (900

millions avec les frais de perception), avaient été tout à coup portés

en 1811 à 200 millions de plus, c'est-à-dire à un total de 1100

millions. Deux causes, avons-nous dit, avaient produit cette subite

augmentation: premièrement, la réunion à la France de Rome, de

l'Illyrie, de la Hollande et des départements anséatiques;

secondement, les armements pour la Russie. Les réunions de territoires

avaient ajouté à la dépense, mais beaucoup plus à la recette, car

elles avaient procuré au budget un accroissement de produit de 98

millions, et un accroissement de charges qui n'était pas à beaucoup

près égal. Les armements pour la Russie n'avaient ajouté qu'à la

dépense. On y avait pourvu avec le produit ordinaire et extraordinaire

des douanes. Le produit ordinaire avait été fort accru par la nouvelle

manière d'entendre le blocus continental, laquelle consistait, comme

on a vu, à fermer les yeux sur l'origine des denrées coloniales, en

leur faisant payer 50 pour cent de leur valeur. Le produit

extraordinaire résultat des saisies opérées en Belgique, en Hollande,

dans les départements anséatiques, s'était élevé jusqu'à cent

cinquante millions.

[En marge: Déficits de l'année 1812 et des années antérieures.]

On était ainsi parvenu à faire face aux besoins des années 1810, 1811,

1812. Pourtant il restait quelques insuffisances auxquelles il était

urgent de pourvoir. Le budget de 1811 fixé d'abord à 1100 millions

avec les frais de perception, laissait à couvrir, par suite de la

disette qui avait coûté 20 millions au Trésor, et d'une diminution

dans le produit des bois, un déficit de 46 millions. Le budget de

1812, évalué à 1150 millions, présentait également un déficit de 37

millions et demi. C'étaient 83 millions à trouver pour solder ces deux

exercices, dont heureusement les dépenses n'étant pas entièrement

liquidées, ne réclamaient pas toutes un payement immédiat. Quant au

budget de 1813, la guerre se faisant presque sur nos frontières, et

dans des pays alliés qu'il fallait ménager, on était obligé

d'entretenir les troupes aux frais de la France. On conjecturait que

ce budget ne monterait pas à moins de 1270 millions, et on estimait

pour cette année 1813 l'insuffisance des ressources à 149 millions. En

ajoutant ce nouveau déficit à ceux de 1811 et de 1812, on arrivait à

une somme totale de 232 millions, qui manquait au Trésor, et qu'on ne

savait comment se procurer, car on n'avait jamais songé à recourir au

crédit depuis l'ancienne banqueroute.

[En marge: Embarras de M. Mollien, et sa répugnance pour les moyens

irréguliers.]

Nous avons dit que les déficits de 1811 et de 1812 ne se faisaient pas

encore beaucoup sentir, parce que ces exercices n'étaient pas

liquidés, mais pour 1813 les dépenses du commencement de l'année étant

immenses, et allant fort au delà des recettes réalisées, l'embarras

devenait extrême. M. Mollien, ministre du Trésor, esprit ingénieux

mais circonspect, craignant avec raison pour sa considération

personnelle si on avait recours à des moyens irréguliers, était

très-déconcerté, et par ses scrupules devenait pour Napoléon l'une des

difficultés du moment. La caisse de service, dont la création honorait

l'administration de M. Mollien et avait été d'un grand secours, était

arrivée à la limite des facilités qu'elle pouvait offrir. On se

souvient sans doute qu'avant l'établissement de cette caisse le

Trésor, lorsqu'il avait des besoins pressants, envoyait à l'escompte

les obligations des receveurs généraux, et presque toujours chez les

receveurs généraux eux-mêmes, qui les escomptaient avec les fonds du

Trésor déjà rentrés dans leurs mains. Depuis la création de la caisse

de service, tous les fonds des receveurs généraux devant être versés

immédiatement à cette caisse, et leurs obligations n'étant plus

escomptées, cette espèce d'agiotage avait disparu. Il y avait en place

la caisse de service, sans cesse alimentée par les versements des

receveurs généraux, et émettant pour ses besoins journaliers des

billets qui portaient intérêt, et qui étaient fort accrédités dans le

commerce. C'étaient les bons du Trésor de cette époque.

[En marge: Impossibilité pour la caisse de service de fournir au

Trésor de nouvelles facilités.]

Cette caisse avait fourni jusqu'à cent douze millions de ressources

courantes au commencement de 1813, et il ne lui était pas possible de

pousser au delà les moyens de crédit dont elle disposait. M. Mollien,

n'ayant pas plus que les autres ministres le secret de Napoléon,

croyant avec le public à l'immensité du trésor amassé aux Tuileries,

aurait voulu que Napoléon versât tout de suite cent ou deux cents

millions dans les caisses de la trésorerie, et souvent, dans son

profond chagrin, l'accusait d'une étrange avarice, presque d'une sorte

d'avidité personnelle. Mais c'est là que Napoléon était, comme à la

guerre, admirable de prévoyance, d'ordre, d'adresse, et qu'il faisait

des prodiges, pour corriger sa politique par son administration. Il

faut ajouter qu'il était tout aussi admirable de désintéressement,

n'ayant d'autre avidité que celle de l'ambition.

[En marge: Trésor secret des Tuileries, son origine et son

importance.]

Voici le secret de ce trésor amassé aux Tuileries que Napoléon avait

raison de ne pas dévoiler, même à ses ministres, le système du

gouvernement étant admis. Il consistait dans le reliquat du trésor

extraordinaire et dans les économies de la liste civile.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 45 段