elle leur donne un appui extrêmement efficace. En France, cette classe
tout entière sentant qu'il fallait se défendre énergiquement contre
l'ennemi extérieur, le gouvernement eût-il cent fois tort, les levées
s'exécutaient, et les hauts fonctionnaires soutenus par un assentiment
moral qu'ils n'avaient pas toujours obtenu, accomplissaient leur
devoir, quoique au fond du coeur ils fussent pleins de tristesse et de
pressentiments sinistres. Napoléon appelait les manifestations que
nous venons de rapporter des _mouvements de la canaille_, qu'il
fallait réprimer sans pitié, et qui ne se reproduisaient point quand
on savait les punir à propos. À Paris il avait fait opérer un certain
nombre d'arrestations, dont l'effet momentané avait été de rendre un
peu plus prudents les discoureurs de lieux publics. Mais dans le duché
de Berg il avait ordonné de passer par les armes quelques-uns des
révoltés, et lancé plusieurs colonnes mobiles qui parcouraient le pays
et le remplissaient de terreur. À Hambourg il avait prescrit de
fusiller six personnes pour l'outrage fait aux autorités françaises.
[En marge: Napoléon veut opposer aux manifestations patriotiques des
Allemands, des dons patriotiques consistant en cavaliers armés offerts
par les villes de l'Empire.]
[En marge: Paris, adroitement stimulé, donne le premier exemple, et
vote un régiment de cavalerie.]
[En marge: Manière de propager cet exemple.]
[En marge: Votes des villes de Rouen, Bordeaux, Toulouse, Marseille,
Lyon, Strasbourg, Mayence, Lille, Amsterdam, etc.]
Au surplus ces circonstances ne le décourageaient pas, et ne lui
ôtaient pas l'espérance d'obtenir de la France une manifestation
nationale, qui répondît à l'élan patriotique des Allemands, et qui pût
jusqu'à un certain point faire tomber cette assertion très-répandue en
Europe, que la France était aussi fatiguée de son despotisme que les
nations étrangères de sa domination. Il imagina de se faire offrir par
les villes et les cantons des cavaliers montés et équipés, afin de
réparer les pertes de la cavalerie, qui avaient été immenses dans la
dernière campagne. Il suffisait de dire un mot à un seul préfet, qui
transmettrait ce mot à un des conseillers municipaux de son chef-lieu,
pour qu'une offre fût faite dans une grande ville, et imitée à
l'instant dans tout l'Empire. La mieux placée de toutes les villes de
France pour prendre l'initiative, la plus populeuse, la plus riche, la
plus occupée des événements publics, celle de Paris, mise en mouvement
la première, débuta par une offre éclatante. Un membre du conseil
municipal dit que la ville de Paris, située plus près du gouvernement,
mieux instruite par là de ses besoins, devait donner l'exemple, et que
nos ennemis fondant leurs principales espérances sur la destruction de
notre cavalerie, il fallait remplacer par quarante mille cavaliers
bien montés et bien armés les vingt mille qu'un hiver extraordinaire
avait détruits; que si les monarques coalisés se flattaient d'avoir
pour eux l'opinion publique de leur pays, il fallait leur prouver que
le héros qui avait sauvé la France de l'anarchie n'avait pas moins
qu'eux la faveur de sa nation, qu'il avait son admiration, son
attachement, son dévouement sans bornes, et qu'aucune coalition ne
prévaudrait contre lui. En même temps ce conseiller municipal proposa
d'offrir à l'Empereur un régiment de cinq cents cavaliers montés et
équipés. À peine cette proposition avait-elle été présentée qu'elle
fut accueillie, votée avec acclamation, et portée aux Tuileries par
une députation du conseil. Le récit de cette scène, inséré au
_Moniteur_, suffisait pour éveiller le patriotisme des uns, le zèle
intéressé des autres, et pour stimuler vivement tout préfet qui
n'aurait pas été devancé par ses administrés. Dans certains lieux
situés hors de la vieille France il s'éleva quelques objections du
reste bien timides et réprimées à l'instant même par les préfets, qui
n'hésitaient pas à _interner_ les contradicteurs, c'est-à-dire à les
exiler dans l'intérieur de l'Empire. Mais dans la totalité des
départements compris entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées, ces
offres ne rencontrèrent aucune difficulté. S'il y avait provocation de
la part des préfets ou de leurs affidés, il y avait aussi plein
assentiment de la part du pays, car il n'y avait pas un citoyen sensé
et patriote qui pût objecter quoi que ce fût à de pareilles
propositions. L'opinion que Napoléon était l'auteur de nos malheurs,
mais qu'il fallait le soutenir, parce que seul il était capable de
repousser la formidable masse d'ennemis qu'il avait attirée sur la
France, cette opinion était unanime. À Paris succédèrent les grandes
villes, puis les moindres, puis les cantons, chacun donnant plus ou
moins, suivant ses moyens et son zèle. Lyon offrit 120 cavaliers,
Bordeaux 80, Strasbourg 100; Rouen, Lille, Nantes, 50; Angers 45;
Amiens, Marseille, Toulouse, 30; Metz, Rennes, Mayence, 25; Pau,
Toulon, Bayonne, Caen, Besançon, Tours, Versailles, Genève, 20; Nancy,
Clermont, Dunkerque, Nîmes, Aix, 15. Les villes de Saint-Quentin,
Orléans, le Mans, la Rochelle, le Havre, Dijon, Cherbourg, Brest,
Mâcon, Angoulême, Verdun, Poitiers, Perpignan, offrirent, les unes 12
cavaliers, les autres 10 ou 8; les villes de Saint-Denis, Laon,
Fontainebleau, Blois, Yvetot, Dieppe, Vendôme, Moulins, Périgueux,
Niort, Meaux, Elbeuf, Quimper, Vannes, Abbeville, Langres, Libourne,
Lunéville, Lisieux, Sens, Tarascon, Orange, Arles, Narbonne, Nevers,
les unes 6, les autres 5, 4 ou 3. Puis vint la suite des petites
villes, et celle des cantons, dont les délibérations remplissaient
tous les jours plusieurs colonnes du _Moniteur_. Il est à remarquer
que les cités étrangères unies violemment à l'Empire, et par
conséquent les plus mal disposées, émirent presque toutes des votes
d'une importance fort supérieure à leur zèle, évidemment sous
l'impulsion de préfets qui les intimidaient, ou de gens sages qui
cherchaient à faire oublier quelques actes imprudents de leurs
concitoyens. Ainsi Rome vota 240 cavaliers, Gênes 80, Hambourg 100,
Amsterdam 100, Rotterdam 50, la Haye 40, Leyde 24, Utrecht 20,
Dusseldorf 12.
[En marge: Moyens employés pour réaliser de la manière la plus utile à
l'armée, les dons offerts par les villes.]
Les offres faites, il fallait les réaliser, trouver l'homme, le
cheval, l'équipement. On s'adressa pour avoir les hommes à quelques
cavaliers revenus du service, à des postillons, à des gardes
forestiers, à des remplaçants enfin. Cependant il était encore plus
difficile de se procurer les hommes que les chevaux, parce que
l'argent n'y pouvait rien. Bientôt un avis du ministère de
l'intérieur apprit aux préfectures qu'on tenait surtout aux chevaux et
à l'équipement. Ce n'était plus dès lors qu'une affaire d'argent. Pour
l'obtenir, les préfets firent entre les citoyens les plus imposés une
répartition des sommes nécessaires, et envoyèrent à chacun d'eux sa
cote, qui était, dans certains départements riches, de 1000, de 800,
de 600 francs par tête, et qui fut exactement acquittée, malgré
quelques rares réclamations contre un mode d'impôt tout à fait
illégal. Les préfets se mirent ensuite en quête pour trouver des
chevaux en les payant bien, et en trouvèrent. L'équipement n'était pas
une difficulté dans un pays aussi industrieux que la France.
En peu de jours les offres montaient à 22 mille chevaux, 22 mille
équipements, et 16 mille cavaliers. C'était une ressource véritable
que 22 mille chevaux, surtout avec la difficulté qu'il y avait alors à
s'en procurer. De plus, l'effet moral de ces offres ne laissait pas
d'être assez grand, car bien que la main de l'autorité fût visible,
néanmoins on connaissait aussi, et on ne niait pas l'assentiment réel
du pays, rattaché tout entier à l'idée d'une résistance énergique
suivie d'une paix prompte et honorable. Cet élan, sans doute, ne
ressemblait pas à celui de l'Allemagne, car elle était enthousiaste,
enthousiaste de sa liberté à conquérir, de son indépendance nationale
à recouvrer, et nous, nous étions froidement convaincus de la
nécessité de nous défendre contre un ennemi imprudemment attiré sur la
France. Mais ce qui chez nous devait égaler au moins l'énergie de
l'Allemagne, c'était l'énergie de nos soldats, qui partant avec peine
du sein de leurs familles désolées, et une fois devant l'ennemi
n'écoutant plus que la voix de l'honneur, allaient devenir les émules,
en valeur si ce n'est en expérience, des plus braves soldats de
l'ancienne armée.
[En marge: Formation des divers corps destinés à composer la nouvelle
armée.]
Une fois en possession de ces immenses moyens de recrutement, Napoléon
les employa avec ce prodigieux génie d'organisation dont il avait
donné tant de preuves. Des quatre principales ressources dont il
pouvait disposer, et s'élevant ensemble à 500 mille hommes, deux
étaient déjà réalisées, la conscription de 1813 et les cohortes. La
troisième, celle des cent mille hommes pris sur les quatre dernières
classes, pouvait être obtenue en février. Quant à la quatrième, la
conscription de 1814, il suffisait de l'obtenir dans le courant de
l'année, puisqu'elle n'était destinée qu'à remplacer dans les dépôts
la conscription de 1813, qui allait être versée en entier dans les
bataillons de guerre. Voici comment, avec ces ressources, Napoléon
recomposa son armée.
[En marge: Réorganisation des anciens corps qui ont péri en Russie.]
Après s'être fait illusion un moment sur ce qui restait entre la
Vistule et l'Oder, il était maintenant parfaitement éclairé, et savait
qu'il ne pouvait compter que sur quelques débris, consistant surtout
en cadres. Il ordonna donc qu'on gardât sur l'Oder seulement un cadre
de compagnie par 100 hommes, et un cadre de bataillon par 600 hommes.
Tout le reste dut être renvoyé en France. Même en se réduisant de la
sorte, il n'y avait pas de quoi former un bataillon par régiment, bien
que les régiments de la grande armée comptassent au départ cinq
bataillons de guerre présents au drapeau. Ce premier bataillon était
destiné à composer exclusivement la garnison des places de l'Oder.
Quant à celles de la Vistule, telles que Dantzig et Thorn, elles se
trouvaient déjà bloquées, et elles avaient d'ailleurs reçu des
divisions entières, telles que les divisions Grandjean, Heudelet,
Loison. En ramassant tout ce qui se présenta de soldats errants, et
rentrant les uns après les autres, on put à peine compléter un
bataillon par régiment. On renforça ce bataillon, en y adjoignant les
compagnies d'infanterie qui avaient été mises en garnison sur les
vaisseaux. On se souvient sans doute que Napoléon avait pris dans les
bataillons de dépôt une compagnie d'infanterie, pour la placer à
demeure sur chaque vaisseau de haut bord. En général, c'étaient des
soldats de trois et quatre ans de service. Réduit à faire ressource de
tout, il ordonna de mettre à terre ces compagnies, et celles qui
étaient sur l'Escaut et le Texel furent acheminées immédiatement sur
l'Oder, pour être incorporées dans les premiers bataillons, dits des
places de l'Oder.
[En marge: Ces anciens corps réduits à deux, et placés sous les ordres
des maréchaux Davout et Victor.]
Ce premier bataillon à peu près refait dans chaque régiment, on
recueillit ce qui restait des cadres des autres bataillons, et on le
réunit partie dans l'intérieur de l'Allemagne, partie sur le Rhin. Les
régiments français de l'armée de Russie étaient au nombre de
trente-six[8], dont seize au corps de Davout (le 1er), six au corps
d'Oudinot (le 2e), six au corps de Ney (le 3e), huit au corps du
prince Eugène (le 4e). Napoléon décida que le 1er corps serait
réorganisé à seize régiments et resterait sous le maréchal Davout; que
les 2e et 3e corps, confondus en un seul de douze régiments, seraient
réorganisés et confiés au maréchal Victor; que le 4e enfin, celui du
prince Eugène, serait réorganisé en Bavière. Les corps du maréchal
Davout et du maréchal Victor devaient comprendre par conséquent
vingt-huit régiments. Napoléon voulut qu'on retînt à Erfurt le cadre
des seconds bataillons de ces vingt-huit régiments, expédia
sur-le-champ le général Doucet pour les commander, et fit partir des
dépôts, en conscrits de 1813 déjà instruits, de quoi porter ces
vingt-huit bataillons à 800 hommes chacun. La place d'Erfurt était
alors une possession française, pourvue d'un immense matériel, et le
cadre employant à venir à Erfurt le temps que les recrues mettaient à
s'y rendre de leur côté, la réorganisation se faisait à moitié chemin,
dès lors moitié plus tôt, et moitié plus près du théâtre de la guerre.
Napoléon avait envoyé des fonds pour indemniser les officiers qui
avaient tout perdu en Russie, pour leur payer leur solde arriérée, et
leur procurer ainsi quelques consolations. Aussitôt ces bataillons
remis en état, ils devaient joindre sur l'Elbe, les uns le maréchal
Davout, les autres le maréchal Victor. Les cadres des troisièmes,
quatrièmes et cinquièmes bataillons devaient venir se recruter sur le
Rhin, avec les hommes plus forts, mais point encore instruits, des
quatre classes antérieures. Par conséquent ces derniers bataillons ne
pouvaient pas être réorganisés avant trois ou quatre mois. Le projet
de Napoléon était d'envoyer au moins dès qu'il pourrait leurs
troisièmes et quatrièmes bataillons aux maréchaux Davout et Victor.
Ces maréchaux auraient dès lors trois bataillons par régiment, et
comme ils connaissaient parfaitement la guerre du Nord, Napoléon se
proposait de les porter de nouveau sur la Vistule, où il se flattait
d'être au mois de juin. En passant l'Oder ils devaient prendre leurs
premiers bataillons, enfermés dans les places, et le maréchal Davout
aurait alors un corps de seize régiments à quatre bataillons, le
maréchal Victor, un corps de douze régiments également à quatre,
c'est-à-dire un total de 112 bataillons, représentant l'infanterie
d'une armée de 120 mille hommes. En attendant, le maréchal Davout,
avec les seize seconds bataillons réorganisés à Erfurt, allait occuper
la ville de Hambourg, habituée à plier sous son autorité; le maréchal
Victor, avec les douze qui lui étaient destinés, allait occuper la
grande place de Magdebourg, et l'un et l'autre établi ainsi sur l'Elbe
serait en mesure de protéger les derrières du prince Eugène.
[Note 8: Ce nombre de 36 régiments d'infanterie paraîtra peut-être
bien peu considérable, comparé au total de la grande armée, qui était,
avons-nous dit, de 612 mille hommes sans les Autrichiens. Mais il
s'expliquera facilement si on songe qu'il s'agit ici seulement de la
portion de la grande armée qui pénétra dans l'intérieur de la Russie,
que le nombre des bataillons de guerre était de cinq par régiment, ce
qui faisait 180 bataillons, c'est-à-dire 180 mille hommes d'infanterie
au départ, qu'il restait en dehors de ces 36 régiments la garde
impériale, les alliés de toute nature, Polonais, Italiens, Saxons,
Bavarois, Westphaliens, Wurtembergeois, Prussiens, etc.]
Les cadres du 4e corps (prince Eugène) étant originaires d'Italie,
furent acheminés sur Augsbourg, pour, y recevoir les recrues qui
devaient venir des bords du Pô à travers le Tyrol et la Bavière. Il
était impossible, on le voit, de combiner ses ressources avec plus
d'art, d'après les lieux et d'après le temps dont on pouvait
disposer.
[En marge: Nouveaux corps créés par Napoléon.]
[En marge: Composition des cohortes.]
La réorganisation des anciens corps étant ainsi assurée, Napoléon
s'occupa des corps nouveaux qu'il était obligé de créer en toute hâte,
car la nécessité d'arrêter les Russes dans leur marche offensive
pouvait l'appeler sur l'Elbe dès le mois de mars. La ressource la plus
disponible était celle des cohortes, consistant en cent bataillons,
qui grâce à la prévoyance de Napoléon, étaient organisés depuis
environ neuf mois, et à toute la consistance désirable joignaient une
instruction à peu près achevée. C'étaient des soldats de vingt-deux à
vingt-sept ans, pris dans le premier ban de la garde nationale, parmi
les hommes non mariés, gens robustes, un peu raisonneurs, mais
destinés à former une infanterie solide et intrépide. Ils devaient
leurs qualités comme leurs défauts à leur âge, à un peu de
mécontentement, et à leurs officiers. En général ces officiers avaient
été, lors de l'institution de l'Empire, réformés pour cause d'âge, de
blessures ou d'attachement à la République. Il y en avait beaucoup qui
étaient infirmes, grands parleurs, enclins à l'opposition. Il fallait
en changer la moitié. On pardonna leur esprit indocile à ceux qui
étaient valides, parce qu'on avait besoin d'eux, et qu'on ne doutait
pas de leur bravoure devant l'ennemi. On remplaça les autres, qui
n'avaient été bons que pour instruire leurs troupes, mais qui ne
pouvaient les commander dans une guerre aussi active que celle qu'on
prévoyait. On chercha pour cela des sujets dans la garde impériale,
dans les cadres qui rentraient, et surtout dans l'armée d'Espagne, où
il commençait à y avoir trop d'officiers pour ce qui restait de
soldats, et où d'ailleurs les officiers étaient tous bons, car cette
affreuse guerre était une école excellente. Appelés d'urgence et
transportés en poste, ces officiers durent remplacer immédiatement
ceux qu'on excluait des cohortes.
[En marge: Le corps dit de l'Elbe composé avec des cohortes, et envoyé
au prince Eugène sous le général Lauriston.]
Napoléon distribua ensuite les cohortes en vingt-deux régiments à
quatre bataillons, chaque bataillon ayant une compagnie destinée à
servir de dépôt. On leur donna de bons colonels, et on les achemina
sur le Rhin vers Wesel et Mayence. Les douze premiers, formés en
quatre divisions de trois régiments chacune, composèrent le corps dit
de l'Elbe, et partirent immédiatement pour Hambourg, afin de se
joindre au prince Eugène, et de lui apporter un renfort de 40 mille
hommes de la meilleure infanterie. Le prince Eugène avec un tel
renfort pouvant opposer 80 mille hommes aux Russes, n'avait plus rien
à craindre, car ces derniers n'avaient encore nulle part un pareil
rassemblement. La présence de ces quarante mille hommes, longeant la
Hollande, traversant le Hanovre, les provinces anséatiques, devait, en
attendant que les vingt-huit bataillons des maréchaux Davout et Victor
fussent arrivés, contenir ces provinces si agitées et si mal disposées
à notre égard. Napoléon donna à ce corps le général Lauriston pour
commandant en chef. Les maréchaux, ou fatigués, ou hors de combat,
commençaient à ne plus suffire. Le général Lauriston, homme sensé et
ferme, qui comme ambassadeur en Russie avait cherché à prévenir la
guerre, et pendant la guerre s'était conduit avec beaucoup de courage,
méritait ce commandement. Napoléon l'expédia sur-le-champ pour qu'il
allât consacrer tous ses soins à son corps d'armée.
[En marge: Nouveaux régiments formés avec des cadres tirés d'Espagne.]
Napoléon songea ensuite à former deux corps sur le Rhin. Il lui
restait dix régiments de cohortes, et il avait en outre un nombre
assez considérable de cadres, les uns laissés dans l'intérieur au
moment du départ pour la Russie, les autres successivement tirés
d'Espagne. Ces derniers avaient versé leurs soldats dans les
bataillons qui devaient continuer à servir au delà des Pyrénées, et
étaient ensuite revenus en France réduits aux officiers, aux
sous-officiers et à quelques hommes d'élite. Il y avait de quoi former
avec ces divers cadres trente et quelques régiments à deux ou trois
bataillons. On se hâta de les recruter avec la conscription de 1813,
qui était à moitié instruite, et dont on se proposait d'achever
l'éducation pendant les marches. Malheureusement ces bataillons, pris
çà et là, se trouvaient rarement deux à la fois du même régiment. Dès
qu'il y en avait deux dans ce cas, on avait soin de les réunir pour
figurer sous le numéro du régiment lui-même, avec ses officiers
supérieurs et son drapeau. On s'étudia à tirer des autres parties de
l'Empire les bataillons des mêmes régiments qui étaient disponibles,
afin de les faire servir ensemble. Cette fâcheuse dislocation des
corps était, nous l'avons déjà dit, la suite de la politique déréglée
qui, dispersant les forces de la France dans toute l'Europe, portait
quelquefois les divers bataillons d'un même régiment en Illyrie, en
Portugal, en Pologne.
Quant aux bataillons isolés, on les réunit au nombre de deux ou de
trois sous la forme peu consistante de régiments provisoires, avec
l'intention de mettre le terme le plus prochain à cette organisation
temporaire.
[En marge: Avec les cohortes restantes et les nouveaux régiments,
Napoléon forme le premier corps dit du Rhin, et le confie au maréchal
Ney.]
Avec huit des dix cohortes restantes, et une partie des trente et
quelques régiments dont nous venons d'exposer la formation, Napoléon
composa le premier corps du Rhin, le distribua en quatre belles
divisions, et le confia au héros de la retraite de Russie, au maréchal
Ney, qui s'était livré lui aussi à un mouvement passager de dépit
lorsqu'il avait vu l'armée abandonnée par son chef, mais qui en
apprenant sur l'Oder l'éclatante et juste récompense accordée à ses
services (il venait d'être créé prince de la Moskowa), avait retrouvé
son ardeur, et ne demandait qu'à rencontrer les Russes pour leur faire
expier les succès de la dernière campagne. Une cinquième division,
comprenant les Allemands des princes alliés, devait porter son corps à
50 mille hommes, et même à 60 mille en comptant l'artillerie et la
cavalerie. Ce corps était destiné à frapper les premiers et les plus
rudes coups. Il allait se former à Mayence d'abord, puis à Francfort,
Hanau, Wurzbourg, et se mettre en marche un mois après celui de
l'Elbe, c'est-à-dire au 15 mars. Le maréchal Ney revenu à Paris depuis
quelques jours, moins pour y prendre un repos dont sa constitution de
fer n'avait pas besoin, que pour y recevoir l'investiture de son
nouveau titre, eut ordre de repartir immédiatement, et de se rendre
sur les bords du Rhin, afin de veiller à l'organisation des troupes
qu'il devait commander.
[En marge: Napoléon compose le second corps du Rhin avec quelques-uns
des nouveaux régiments, et avec l'infanterie de marine.]
Le second corps du Rhin fut composé de quelques-uns des régiments
provisoires, et de l'infanterie de marine, dont la création déjà
ancienne était due à cette active prévoyance de Napoléon qui, sachant
bien que jamais il n'aurait trop de ressources pour les affaires qu'il
s'attirait, enfantait une organisation nouvelle, dès qu'il en avait
l'occasion, le temps et les moyens. À l'époque en effet où il rêvait
de vastes expéditions maritimes, portées sur cent vaisseaux de ligne,
et partant des magnifiques ports de l'Empire depuis le Texel jusqu'à
Trieste, il avait formé une troupe habituée au double service de
l'artillerie et de l'infanterie, et propre à combattre sur terre comme
sur mer. Il avait environ 20 mille de ces artilleurs fantassins,
pouvant fournir 16 mille hommes au drapeau, soldats instruits,
vigoureux, et ayant le fier esprit de la marine. Napoléon ordonna leur
départ immédiat pour les bords du Rhin, ce qui devait leur plaire
beaucoup plus que de rester oisifs dans les arsenaux, ou d'être
envoyés au delà des mers dans les climats meurtriers de nos colonies.
[Illustration: Le Général Bertrand.]
[En marge: Le maréchal Marmont doit commander le second corps du
Rhin.]
Napoléon les répartit en quatre régiments à quatre bataillons, et les
fit entrer avec quelques-uns des régiments qu'il venait de
reconstituer en hâte, dans le second corps du Rhin. Ce corps, qui
allait se former tout de suite après le premier, et le remplacer à
Mayence, pouvait être prêt un mois plus tard, c'est-à-dire au 15
avril. Il devait être de quatre divisions, et d'environ 40 mille
hommes d'infanterie. Napoléon le réservait au maréchal Marmont, le
vaincu de Salamanque, condamné par l'expérience comme général en chef,
mais capable d'être encore un bon lieutenant. La blessure de ce
maréchal, jugée d'abord mortelle, faisait espérer un rétablissement
complet. Il reçut également l'ordre de se rendre à Mayence dès que
sa santé le lui permettrait.