Toutefois, quand la classe éclairée d'un pays approuve des mesures,

elle leur donne un appui extrêmement efficace. En France, cette classe

tout entière sentant qu'il fallait se défendre énergiquement contre

l'ennemi extérieur, le gouvernement eût-il cent fois tort, les levées

s'exécutaient, et les hauts fonctionnaires soutenus par un assentiment

moral qu'ils n'avaient pas toujours obtenu, accomplissaient leur

devoir, quoique au fond du coeur ils fussent pleins de tristesse et de

pressentiments sinistres. Napoléon appelait les manifestations que

nous venons de rapporter des _mouvements de la canaille_, qu'il

fallait réprimer sans pitié, et qui ne se reproduisaient point quand

on savait les punir à propos. À Paris il avait fait opérer un certain

nombre d'arrestations, dont l'effet momentané avait été de rendre un

peu plus prudents les discoureurs de lieux publics. Mais dans le duché

de Berg il avait ordonné de passer par les armes quelques-uns des

révoltés, et lancé plusieurs colonnes mobiles qui parcouraient le pays

et le remplissaient de terreur. À Hambourg il avait prescrit de

fusiller six personnes pour l'outrage fait aux autorités françaises.

[En marge: Napoléon veut opposer aux manifestations patriotiques des

Allemands, des dons patriotiques consistant en cavaliers armés offerts

par les villes de l'Empire.]

[En marge: Paris, adroitement stimulé, donne le premier exemple, et

vote un régiment de cavalerie.]

[En marge: Manière de propager cet exemple.]

[En marge: Votes des villes de Rouen, Bordeaux, Toulouse, Marseille,

Lyon, Strasbourg, Mayence, Lille, Amsterdam, etc.]

Au surplus ces circonstances ne le décourageaient pas, et ne lui

ôtaient pas l'espérance d'obtenir de la France une manifestation

nationale, qui répondît à l'élan patriotique des Allemands, et qui pût

jusqu'à un certain point faire tomber cette assertion très-répandue en

Europe, que la France était aussi fatiguée de son despotisme que les

nations étrangères de sa domination. Il imagina de se faire offrir par

les villes et les cantons des cavaliers montés et équipés, afin de

réparer les pertes de la cavalerie, qui avaient été immenses dans la

dernière campagne. Il suffisait de dire un mot à un seul préfet, qui

transmettrait ce mot à un des conseillers municipaux de son chef-lieu,

pour qu'une offre fût faite dans une grande ville, et imitée à

l'instant dans tout l'Empire. La mieux placée de toutes les villes de

France pour prendre l'initiative, la plus populeuse, la plus riche, la

plus occupée des événements publics, celle de Paris, mise en mouvement

la première, débuta par une offre éclatante. Un membre du conseil

municipal dit que la ville de Paris, située plus près du gouvernement,

mieux instruite par là de ses besoins, devait donner l'exemple, et que

nos ennemis fondant leurs principales espérances sur la destruction de

notre cavalerie, il fallait remplacer par quarante mille cavaliers

bien montés et bien armés les vingt mille qu'un hiver extraordinaire

avait détruits; que si les monarques coalisés se flattaient d'avoir

pour eux l'opinion publique de leur pays, il fallait leur prouver que

le héros qui avait sauvé la France de l'anarchie n'avait pas moins

qu'eux la faveur de sa nation, qu'il avait son admiration, son

attachement, son dévouement sans bornes, et qu'aucune coalition ne

prévaudrait contre lui. En même temps ce conseiller municipal proposa

d'offrir à l'Empereur un régiment de cinq cents cavaliers montés et

équipés. À peine cette proposition avait-elle été présentée qu'elle

fut accueillie, votée avec acclamation, et portée aux Tuileries par

une députation du conseil. Le récit de cette scène, inséré au

_Moniteur_, suffisait pour éveiller le patriotisme des uns, le zèle

intéressé des autres, et pour stimuler vivement tout préfet qui

n'aurait pas été devancé par ses administrés. Dans certains lieux

situés hors de la vieille France il s'éleva quelques objections du

reste bien timides et réprimées à l'instant même par les préfets, qui

n'hésitaient pas à _interner_ les contradicteurs, c'est-à-dire à les

exiler dans l'intérieur de l'Empire. Mais dans la totalité des

départements compris entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées, ces

offres ne rencontrèrent aucune difficulté. S'il y avait provocation de

la part des préfets ou de leurs affidés, il y avait aussi plein

assentiment de la part du pays, car il n'y avait pas un citoyen sensé

et patriote qui pût objecter quoi que ce fût à de pareilles

propositions. L'opinion que Napoléon était l'auteur de nos malheurs,

mais qu'il fallait le soutenir, parce que seul il était capable de

repousser la formidable masse d'ennemis qu'il avait attirée sur la

France, cette opinion était unanime. À Paris succédèrent les grandes

villes, puis les moindres, puis les cantons, chacun donnant plus ou

moins, suivant ses moyens et son zèle. Lyon offrit 120 cavaliers,

Bordeaux 80, Strasbourg 100; Rouen, Lille, Nantes, 50; Angers 45;

Amiens, Marseille, Toulouse, 30; Metz, Rennes, Mayence, 25; Pau,

Toulon, Bayonne, Caen, Besançon, Tours, Versailles, Genève, 20; Nancy,

Clermont, Dunkerque, Nîmes, Aix, 15. Les villes de Saint-Quentin,

Orléans, le Mans, la Rochelle, le Havre, Dijon, Cherbourg, Brest,

Mâcon, Angoulême, Verdun, Poitiers, Perpignan, offrirent, les unes 12

cavaliers, les autres 10 ou 8; les villes de Saint-Denis, Laon,

Fontainebleau, Blois, Yvetot, Dieppe, Vendôme, Moulins, Périgueux,

Niort, Meaux, Elbeuf, Quimper, Vannes, Abbeville, Langres, Libourne,

Lunéville, Lisieux, Sens, Tarascon, Orange, Arles, Narbonne, Nevers,

les unes 6, les autres 5, 4 ou 3. Puis vint la suite des petites

villes, et celle des cantons, dont les délibérations remplissaient

tous les jours plusieurs colonnes du _Moniteur_. Il est à remarquer

que les cités étrangères unies violemment à l'Empire, et par

conséquent les plus mal disposées, émirent presque toutes des votes

d'une importance fort supérieure à leur zèle, évidemment sous

l'impulsion de préfets qui les intimidaient, ou de gens sages qui

cherchaient à faire oublier quelques actes imprudents de leurs

concitoyens. Ainsi Rome vota 240 cavaliers, Gênes 80, Hambourg 100,

Amsterdam 100, Rotterdam 50, la Haye 40, Leyde 24, Utrecht 20,

Dusseldorf 12.

[En marge: Moyens employés pour réaliser de la manière la plus utile à

l'armée, les dons offerts par les villes.]

Les offres faites, il fallait les réaliser, trouver l'homme, le

cheval, l'équipement. On s'adressa pour avoir les hommes à quelques

cavaliers revenus du service, à des postillons, à des gardes

forestiers, à des remplaçants enfin. Cependant il était encore plus

difficile de se procurer les hommes que les chevaux, parce que

l'argent n'y pouvait rien. Bientôt un avis du ministère de

l'intérieur apprit aux préfectures qu'on tenait surtout aux chevaux et

à l'équipement. Ce n'était plus dès lors qu'une affaire d'argent. Pour

l'obtenir, les préfets firent entre les citoyens les plus imposés une

répartition des sommes nécessaires, et envoyèrent à chacun d'eux sa

cote, qui était, dans certains départements riches, de 1000, de 800,

de 600 francs par tête, et qui fut exactement acquittée, malgré

quelques rares réclamations contre un mode d'impôt tout à fait

illégal. Les préfets se mirent ensuite en quête pour trouver des

chevaux en les payant bien, et en trouvèrent. L'équipement n'était pas

une difficulté dans un pays aussi industrieux que la France.

En peu de jours les offres montaient à 22 mille chevaux, 22 mille

équipements, et 16 mille cavaliers. C'était une ressource véritable

que 22 mille chevaux, surtout avec la difficulté qu'il y avait alors à

s'en procurer. De plus, l'effet moral de ces offres ne laissait pas

d'être assez grand, car bien que la main de l'autorité fût visible,

néanmoins on connaissait aussi, et on ne niait pas l'assentiment réel

du pays, rattaché tout entier à l'idée d'une résistance énergique

suivie d'une paix prompte et honorable. Cet élan, sans doute, ne

ressemblait pas à celui de l'Allemagne, car elle était enthousiaste,

enthousiaste de sa liberté à conquérir, de son indépendance nationale

à recouvrer, et nous, nous étions froidement convaincus de la

nécessité de nous défendre contre un ennemi imprudemment attiré sur la

France. Mais ce qui chez nous devait égaler au moins l'énergie de

l'Allemagne, c'était l'énergie de nos soldats, qui partant avec peine

du sein de leurs familles désolées, et une fois devant l'ennemi

n'écoutant plus que la voix de l'honneur, allaient devenir les émules,

en valeur si ce n'est en expérience, des plus braves soldats de

l'ancienne armée.

[En marge: Formation des divers corps destinés à composer la nouvelle

armée.]

Une fois en possession de ces immenses moyens de recrutement, Napoléon

les employa avec ce prodigieux génie d'organisation dont il avait

donné tant de preuves. Des quatre principales ressources dont il

pouvait disposer, et s'élevant ensemble à 500 mille hommes, deux

étaient déjà réalisées, la conscription de 1813 et les cohortes. La

troisième, celle des cent mille hommes pris sur les quatre dernières

classes, pouvait être obtenue en février. Quant à la quatrième, la

conscription de 1814, il suffisait de l'obtenir dans le courant de

l'année, puisqu'elle n'était destinée qu'à remplacer dans les dépôts

la conscription de 1813, qui allait être versée en entier dans les

bataillons de guerre. Voici comment, avec ces ressources, Napoléon

recomposa son armée.

[En marge: Réorganisation des anciens corps qui ont péri en Russie.]

Après s'être fait illusion un moment sur ce qui restait entre la

Vistule et l'Oder, il était maintenant parfaitement éclairé, et savait

qu'il ne pouvait compter que sur quelques débris, consistant surtout

en cadres. Il ordonna donc qu'on gardât sur l'Oder seulement un cadre

de compagnie par 100 hommes, et un cadre de bataillon par 600 hommes.

Tout le reste dut être renvoyé en France. Même en se réduisant de la

sorte, il n'y avait pas de quoi former un bataillon par régiment, bien

que les régiments de la grande armée comptassent au départ cinq

bataillons de guerre présents au drapeau. Ce premier bataillon était

destiné à composer exclusivement la garnison des places de l'Oder.

Quant à celles de la Vistule, telles que Dantzig et Thorn, elles se

trouvaient déjà bloquées, et elles avaient d'ailleurs reçu des

divisions entières, telles que les divisions Grandjean, Heudelet,

Loison. En ramassant tout ce qui se présenta de soldats errants, et

rentrant les uns après les autres, on put à peine compléter un

bataillon par régiment. On renforça ce bataillon, en y adjoignant les

compagnies d'infanterie qui avaient été mises en garnison sur les

vaisseaux. On se souvient sans doute que Napoléon avait pris dans les

bataillons de dépôt une compagnie d'infanterie, pour la placer à

demeure sur chaque vaisseau de haut bord. En général, c'étaient des

soldats de trois et quatre ans de service. Réduit à faire ressource de

tout, il ordonna de mettre à terre ces compagnies, et celles qui

étaient sur l'Escaut et le Texel furent acheminées immédiatement sur

l'Oder, pour être incorporées dans les premiers bataillons, dits des

places de l'Oder.

[En marge: Ces anciens corps réduits à deux, et placés sous les ordres

des maréchaux Davout et Victor.]

Ce premier bataillon à peu près refait dans chaque régiment, on

recueillit ce qui restait des cadres des autres bataillons, et on le

réunit partie dans l'intérieur de l'Allemagne, partie sur le Rhin. Les

régiments français de l'armée de Russie étaient au nombre de

trente-six[8], dont seize au corps de Davout (le 1er), six au corps

d'Oudinot (le 2e), six au corps de Ney (le 3e), huit au corps du

prince Eugène (le 4e). Napoléon décida que le 1er corps serait

réorganisé à seize régiments et resterait sous le maréchal Davout; que

les 2e et 3e corps, confondus en un seul de douze régiments, seraient

réorganisés et confiés au maréchal Victor; que le 4e enfin, celui du

prince Eugène, serait réorganisé en Bavière. Les corps du maréchal

Davout et du maréchal Victor devaient comprendre par conséquent

vingt-huit régiments. Napoléon voulut qu'on retînt à Erfurt le cadre

des seconds bataillons de ces vingt-huit régiments, expédia

sur-le-champ le général Doucet pour les commander, et fit partir des

dépôts, en conscrits de 1813 déjà instruits, de quoi porter ces

vingt-huit bataillons à 800 hommes chacun. La place d'Erfurt était

alors une possession française, pourvue d'un immense matériel, et le

cadre employant à venir à Erfurt le temps que les recrues mettaient à

s'y rendre de leur côté, la réorganisation se faisait à moitié chemin,

dès lors moitié plus tôt, et moitié plus près du théâtre de la guerre.

Napoléon avait envoyé des fonds pour indemniser les officiers qui

avaient tout perdu en Russie, pour leur payer leur solde arriérée, et

leur procurer ainsi quelques consolations. Aussitôt ces bataillons

remis en état, ils devaient joindre sur l'Elbe, les uns le maréchal

Davout, les autres le maréchal Victor. Les cadres des troisièmes,

quatrièmes et cinquièmes bataillons devaient venir se recruter sur le

Rhin, avec les hommes plus forts, mais point encore instruits, des

quatre classes antérieures. Par conséquent ces derniers bataillons ne

pouvaient pas être réorganisés avant trois ou quatre mois. Le projet

de Napoléon était d'envoyer au moins dès qu'il pourrait leurs

troisièmes et quatrièmes bataillons aux maréchaux Davout et Victor.

Ces maréchaux auraient dès lors trois bataillons par régiment, et

comme ils connaissaient parfaitement la guerre du Nord, Napoléon se

proposait de les porter de nouveau sur la Vistule, où il se flattait

d'être au mois de juin. En passant l'Oder ils devaient prendre leurs

premiers bataillons, enfermés dans les places, et le maréchal Davout

aurait alors un corps de seize régiments à quatre bataillons, le

maréchal Victor, un corps de douze régiments également à quatre,

c'est-à-dire un total de 112 bataillons, représentant l'infanterie

d'une armée de 120 mille hommes. En attendant, le maréchal Davout,

avec les seize seconds bataillons réorganisés à Erfurt, allait occuper

la ville de Hambourg, habituée à plier sous son autorité; le maréchal

Victor, avec les douze qui lui étaient destinés, allait occuper la

grande place de Magdebourg, et l'un et l'autre établi ainsi sur l'Elbe

serait en mesure de protéger les derrières du prince Eugène.

[Note 8: Ce nombre de 36 régiments d'infanterie paraîtra peut-être

bien peu considérable, comparé au total de la grande armée, qui était,

avons-nous dit, de 612 mille hommes sans les Autrichiens. Mais il

s'expliquera facilement si on songe qu'il s'agit ici seulement de la

portion de la grande armée qui pénétra dans l'intérieur de la Russie,

que le nombre des bataillons de guerre était de cinq par régiment, ce

qui faisait 180 bataillons, c'est-à-dire 180 mille hommes d'infanterie

au départ, qu'il restait en dehors de ces 36 régiments la garde

impériale, les alliés de toute nature, Polonais, Italiens, Saxons,

Bavarois, Westphaliens, Wurtembergeois, Prussiens, etc.]

Les cadres du 4e corps (prince Eugène) étant originaires d'Italie,

furent acheminés sur Augsbourg, pour, y recevoir les recrues qui

devaient venir des bords du Pô à travers le Tyrol et la Bavière. Il

était impossible, on le voit, de combiner ses ressources avec plus

d'art, d'après les lieux et d'après le temps dont on pouvait

disposer.

[En marge: Nouveaux corps créés par Napoléon.]

[En marge: Composition des cohortes.]

La réorganisation des anciens corps étant ainsi assurée, Napoléon

s'occupa des corps nouveaux qu'il était obligé de créer en toute hâte,

car la nécessité d'arrêter les Russes dans leur marche offensive

pouvait l'appeler sur l'Elbe dès le mois de mars. La ressource la plus

disponible était celle des cohortes, consistant en cent bataillons,

qui grâce à la prévoyance de Napoléon, étaient organisés depuis

environ neuf mois, et à toute la consistance désirable joignaient une

instruction à peu près achevée. C'étaient des soldats de vingt-deux à

vingt-sept ans, pris dans le premier ban de la garde nationale, parmi

les hommes non mariés, gens robustes, un peu raisonneurs, mais

destinés à former une infanterie solide et intrépide. Ils devaient

leurs qualités comme leurs défauts à leur âge, à un peu de

mécontentement, et à leurs officiers. En général ces officiers avaient

été, lors de l'institution de l'Empire, réformés pour cause d'âge, de

blessures ou d'attachement à la République. Il y en avait beaucoup qui

étaient infirmes, grands parleurs, enclins à l'opposition. Il fallait

en changer la moitié. On pardonna leur esprit indocile à ceux qui

étaient valides, parce qu'on avait besoin d'eux, et qu'on ne doutait

pas de leur bravoure devant l'ennemi. On remplaça les autres, qui

n'avaient été bons que pour instruire leurs troupes, mais qui ne

pouvaient les commander dans une guerre aussi active que celle qu'on

prévoyait. On chercha pour cela des sujets dans la garde impériale,

dans les cadres qui rentraient, et surtout dans l'armée d'Espagne, où

il commençait à y avoir trop d'officiers pour ce qui restait de

soldats, et où d'ailleurs les officiers étaient tous bons, car cette

affreuse guerre était une école excellente. Appelés d'urgence et

transportés en poste, ces officiers durent remplacer immédiatement

ceux qu'on excluait des cohortes.

[En marge: Le corps dit de l'Elbe composé avec des cohortes, et envoyé

au prince Eugène sous le général Lauriston.]

Napoléon distribua ensuite les cohortes en vingt-deux régiments à

quatre bataillons, chaque bataillon ayant une compagnie destinée à

servir de dépôt. On leur donna de bons colonels, et on les achemina

sur le Rhin vers Wesel et Mayence. Les douze premiers, formés en

quatre divisions de trois régiments chacune, composèrent le corps dit

de l'Elbe, et partirent immédiatement pour Hambourg, afin de se

joindre au prince Eugène, et de lui apporter un renfort de 40 mille

hommes de la meilleure infanterie. Le prince Eugène avec un tel

renfort pouvant opposer 80 mille hommes aux Russes, n'avait plus rien

à craindre, car ces derniers n'avaient encore nulle part un pareil

rassemblement. La présence de ces quarante mille hommes, longeant la

Hollande, traversant le Hanovre, les provinces anséatiques, devait, en

attendant que les vingt-huit bataillons des maréchaux Davout et Victor

fussent arrivés, contenir ces provinces si agitées et si mal disposées

à notre égard. Napoléon donna à ce corps le général Lauriston pour

commandant en chef. Les maréchaux, ou fatigués, ou hors de combat,

commençaient à ne plus suffire. Le général Lauriston, homme sensé et

ferme, qui comme ambassadeur en Russie avait cherché à prévenir la

guerre, et pendant la guerre s'était conduit avec beaucoup de courage,

méritait ce commandement. Napoléon l'expédia sur-le-champ pour qu'il

allât consacrer tous ses soins à son corps d'armée.

[En marge: Nouveaux régiments formés avec des cadres tirés d'Espagne.]

Napoléon songea ensuite à former deux corps sur le Rhin. Il lui

restait dix régiments de cohortes, et il avait en outre un nombre

assez considérable de cadres, les uns laissés dans l'intérieur au

moment du départ pour la Russie, les autres successivement tirés

d'Espagne. Ces derniers avaient versé leurs soldats dans les

bataillons qui devaient continuer à servir au delà des Pyrénées, et

étaient ensuite revenus en France réduits aux officiers, aux

sous-officiers et à quelques hommes d'élite. Il y avait de quoi former

avec ces divers cadres trente et quelques régiments à deux ou trois

bataillons. On se hâta de les recruter avec la conscription de 1813,

qui était à moitié instruite, et dont on se proposait d'achever

l'éducation pendant les marches. Malheureusement ces bataillons, pris

çà et là, se trouvaient rarement deux à la fois du même régiment. Dès

qu'il y en avait deux dans ce cas, on avait soin de les réunir pour

figurer sous le numéro du régiment lui-même, avec ses officiers

supérieurs et son drapeau. On s'étudia à tirer des autres parties de

l'Empire les bataillons des mêmes régiments qui étaient disponibles,

afin de les faire servir ensemble. Cette fâcheuse dislocation des

corps était, nous l'avons déjà dit, la suite de la politique déréglée

qui, dispersant les forces de la France dans toute l'Europe, portait

quelquefois les divers bataillons d'un même régiment en Illyrie, en

Portugal, en Pologne.

Quant aux bataillons isolés, on les réunit au nombre de deux ou de

trois sous la forme peu consistante de régiments provisoires, avec

l'intention de mettre le terme le plus prochain à cette organisation

temporaire.

[En marge: Avec les cohortes restantes et les nouveaux régiments,

Napoléon forme le premier corps dit du Rhin, et le confie au maréchal

Ney.]

Avec huit des dix cohortes restantes, et une partie des trente et

quelques régiments dont nous venons d'exposer la formation, Napoléon

composa le premier corps du Rhin, le distribua en quatre belles

divisions, et le confia au héros de la retraite de Russie, au maréchal

Ney, qui s'était livré lui aussi à un mouvement passager de dépit

lorsqu'il avait vu l'armée abandonnée par son chef, mais qui en

apprenant sur l'Oder l'éclatante et juste récompense accordée à ses

services (il venait d'être créé prince de la Moskowa), avait retrouvé

son ardeur, et ne demandait qu'à rencontrer les Russes pour leur faire

expier les succès de la dernière campagne. Une cinquième division,

comprenant les Allemands des princes alliés, devait porter son corps à

50 mille hommes, et même à 60 mille en comptant l'artillerie et la

cavalerie. Ce corps était destiné à frapper les premiers et les plus

rudes coups. Il allait se former à Mayence d'abord, puis à Francfort,

Hanau, Wurzbourg, et se mettre en marche un mois après celui de

l'Elbe, c'est-à-dire au 15 mars. Le maréchal Ney revenu à Paris depuis

quelques jours, moins pour y prendre un repos dont sa constitution de

fer n'avait pas besoin, que pour y recevoir l'investiture de son

nouveau titre, eut ordre de repartir immédiatement, et de se rendre

sur les bords du Rhin, afin de veiller à l'organisation des troupes

qu'il devait commander.

[En marge: Napoléon compose le second corps du Rhin avec quelques-uns

des nouveaux régiments, et avec l'infanterie de marine.]

Le second corps du Rhin fut composé de quelques-uns des régiments

provisoires, et de l'infanterie de marine, dont la création déjà

ancienne était due à cette active prévoyance de Napoléon qui, sachant

bien que jamais il n'aurait trop de ressources pour les affaires qu'il

s'attirait, enfantait une organisation nouvelle, dès qu'il en avait

l'occasion, le temps et les moyens. À l'époque en effet où il rêvait

de vastes expéditions maritimes, portées sur cent vaisseaux de ligne,

et partant des magnifiques ports de l'Empire depuis le Texel jusqu'à

Trieste, il avait formé une troupe habituée au double service de

l'artillerie et de l'infanterie, et propre à combattre sur terre comme

sur mer. Il avait environ 20 mille de ces artilleurs fantassins,

pouvant fournir 16 mille hommes au drapeau, soldats instruits,

vigoureux, et ayant le fier esprit de la marine. Napoléon ordonna leur

départ immédiat pour les bords du Rhin, ce qui devait leur plaire

beaucoup plus que de rester oisifs dans les arsenaux, ou d'être

envoyés au delà des mers dans les climats meurtriers de nos colonies.

[Illustration: Le Général Bertrand.]

[En marge: Le maréchal Marmont doit commander le second corps du

Rhin.]

Napoléon les répartit en quatre régiments à quatre bataillons, et les

fit entrer avec quelques-uns des régiments qu'il venait de

reconstituer en hâte, dans le second corps du Rhin. Ce corps, qui

allait se former tout de suite après le premier, et le remplacer à

Mayence, pouvait être prêt un mois plus tard, c'est-à-dire au 15

avril. Il devait être de quatre divisions, et d'environ 40 mille

hommes d'infanterie. Napoléon le réservait au maréchal Marmont, le

vaincu de Salamanque, condamné par l'expérience comme général en chef,

mais capable d'être encore un bon lieutenant. La blessure de ce

maréchal, jugée d'abord mortelle, faisait espérer un rétablissement

complet. Il reçut également l'ordre de se rendre à Mayence dès que

sa santé le lui permettrait.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 45 段