Cette conduite fut en effet immédiatement suivie, mais avec les

fautes que le caractère de Napoléon devait y apporter, et que le

caractère de M. de Bassano n'était pas fait pour atténuer. Napoléon

après avoir fort écouté M. de Bubna, que du reste il avait caressé

très-adroitement et mis entièrement dans ses intérêts, écrivit à son

beau-père dans un langage qui, bien qu'affectueux et amical, n'était

propre à le gagner ni par le fond ni par la forme. Il lui raconta sa

campagne de 1812, qu'on avait, disait-il, fort défigurée à Vienne

dans mille récits malveillants, se plaignit de ce qu'on avait beaucoup

trop écouté ces récits dans la cour de son beau-père, ajouta, ce qui

était vrai, que les Russes ne l'avaient pas vaincu une seule fois, que

partout ils avaient été battus, qu'à la Bérézina notamment ils avaient

été écrasés; que des prisonniers, des canons, ils n'en avaient jamais

pris sur le champ de bataille, ce qui était vrai encore, mais que les

chevaux étant morts de froid il avait fallu abandonner beaucoup de

matériel d'artillerie; que la cavalerie étant à pied n'avait pu

protéger les soldats qui s'éloignaient pour vivre, qu'il avait ainsi

perdu des canons et des hommes, et que le froid par conséquent était

la seule cause de ce qu'il fallait appeler un mécompte et non pas un

désastre. Napoléon faisait ensuite de ses armements un étalage

immense, menaçant non-seulement pour ses ennemis, mais même pour ceux

de ses alliés qui voudraient l'abandonner, ce qui s'adressait

directement à la Prusse, et indirectement à l'Autriche, puis cependant

finissait par conclure que malgré la certitude de rejeter au printemps

les Russes sur la Vistule, de la Vistule sur le Niémen, il désirait la

paix, l'aurait offerte s'il avait terminé cette campagne sur le

territoire ennemi, mais ne croyait pas de sa dignité de l'offrir dans

l'état présent des choses, acceptait donc l'entremise de l'Autriche,

et consentait à l'envoi de plénipotentiaires autrichiens auprès des

cours belligérantes. Il ajoutait que, sans préciser aujourd'hui les

conditions de cette paix, il était des bases qu'il pouvait tout de

suite indiquer, parce qu'il était résolu à n'en pas laisser poser

d'autres. Jamais, disait-il, il ne consentirait à détacher de l'Empire

ce que des sénatus-consultes avaient déclaré territoire

constitutionnel. Ainsi Rome, le Piémont, la Toscane, la Hollande, les

départements anséatiques, étaient choses inviolables et inséparables

de l'Empire. Ainsi Rome et Hambourg devaient, quoi qu'il arrivât,

avoir des préfets français! Napoléon ne s'expliquait pas sur le duché

de Varsovie, ne disait pas ce qu'il en voulait faire, et n'excluait

pas dès lors l'idée d'accorder quelque agrandissement à la Prusse

(chose essentielle pour ceux qui tenaient à reconstituer l'Allemagne);

mais il déclarait qu'il ne consentirait à aucun agrandissement

territorial pour la Russie, et ne lui accorderait que de la dégager

des obligations du traité de Tilsit, c'est-à-dire des liens du blocus

continental. Quant à l'Angleterre, avec laquelle il était

non-seulement désirable, mais nécessaire de traiter, car la Russie ne

pouvait pas se séparer d'elle, Napoléon se renfermait dans la lettre

écrite à lord Castlereagh au moment de partir pour la Russie, et dans

laquelle il avait posé comme principe fondamental l'_uti possidetis_.

D'après ce principe, l'Espagne qu'il possédait alors devait appartenir

à Joseph, le Portugal qu'il ne possédait pas à la maison de Bragance,

Naples qu'il avait conquis à Murat, la Sicile qu'il n'avait jamais

occupée aux Bourbons de Naples, résultat du reste déplorable, car en

obtenant sur le continent des territoires dont nous n'avions aucun

besoin, nous perdions au delà des mers toutes nos colonies, tombées

alors aux mains de l'Angleterre. Assurément il était impossible

d'imaginer rien de plus imprudent qu'une telle déclaration. À vouloir

se montrer fiers envers l'Europe, pour qu'elle n'abusât pas de notre

abattement, on devait se borner à l'être dans le ton et le langage,

mais il ne fallait pas énoncer des conditions qui allaient rendre

toute négociation impraticable, et qui, en ôtant toute espérance à

l'Autriche de nous amener à son plan de pacification, devaient la

décider au fond du coeur à prendre son parti sur-le-champ, et dès lors

à précipiter son changement d'alliance, qu'il eût fallu, même en le

prévoyant, même en s'y résignant, retarder le plus longtemps possible.

L'essentiel en effet dans le moment eût été de deviner les désirs de

l'Autriche, et de la satisfaire dans une certaine mesure, dans la

mesure qui pouvait nous l'attacher, puisqu'au lieu de l'écarter de la

lice on travaillait à l'y attirer. Que l'on tînt à l'Espagne, à la

Hollande, même à Naples, peu lui importait au fond, si on parvenait à

décider l'Angleterre à céder sur ces divers points. Qu'on ne voulût

accorder aucun agrandissement à la Russie, soit en Turquie, soit en

Pologne, elle ne demandait pas mieux, et ce n'est pas pour de telles

choses qu'elle eût fait la guerre. Mais ce qui l'intéressait, c'était

d'affranchir l'Allemagne du joug que nous faisions peser sur elle,

joug insupportable lorsque nous avions, outre le protectorat avoué de

la Confédération du Rhin, des préfets à Hambourg et à Lubeck, un roi

français à Cassel, lorsque surtout nous avions réduit la Prusse à

presque rien. Assurément l'Autriche n'éprouvait pas de sensibilité de

coeur pour la Prusse; mais laisser cette puissance aussi affaiblie

qu'elle l'était présentement, c'était à ses yeux renoncer à l'une des

forces essentielles de la Confédération germanique. Elle ne voulait

pas reprendre la couronne impériale, fardeau plus pesant encore que

glorieux, mais elle voulait retrouver son indépendance dans

l'indépendance de l'Allemagne, exercer la première influence dans

cette Allemagne reconstituée, et quant à ce qui la concernait

personnellement, recouvrer l'Illyrie, obtenir une meilleure frontière

sur l'Inn, être débarrassée enfin du grand-duché de Varsovie, car elle

ne croyait guère au rétablissement de la Pologne, et en tout cas

n'entendait pas le payer de la Gallicie. Elle n'avait jusqu'ici

exprimé aucun de ces voeux, mais il suffisait de la moindre

connaissance de sa situation pour les prévoir, et il fallait à force

d'ambition avoir perdu le sens vrai des choses pour lui ôter jusqu'à

l'espérance sur des points aussi importants, surtout en ayant pour

concurrents auprès d'elle la Russie et l'Angleterre, qui allaient lui

offrir, outre un changement complet en Allemagne, la restitution de

tout ce qu'elle désirerait en Italie, en Bavière, en Souabe, en Tyrol,

de tout ce qui avait fait jadis sa gloire et sa puissance, de tout ce

qui causait encore, quand elle y pensait, ses regrets et sa douleur.

Si on croyait, après la destruction de la grande armée et avec une

moitié de nos forces engagée en Espagne, si on croyait pouvoir vaincre

l'Europe entière, l'Autriche comprise, au moins fallait-il, dans

l'intérêt de la prochaine campagne, laisser cette puissance dans le

doute, et ne pas lui donner un puissant motif d'accélérer ses

armements, et de hâter ses déterminations contre nous. Entretenir ses

espérances pour ne pas la jeter trop tôt dans les bras de nos ennemis

était donc la plus élémentaire de toutes les politiques.

[En marge: Dépêche de M. de Bassano aggravant la lettre écrite par

Napoléon.]

À la funeste lettre que Napoléon venait d'écrire à son beau-père, M.

de Bassano en joignit une destinée à M. de Metternich, celle-ci disant

trois ou quatre fois plus longuement, plus orgueilleusement, ce que

Napoléon avait dit avec la hauteur de ton qui lui appartenait. Les

armements de la France y étaient exposés avec une exagération presque

ridicule. La Prusse, disait-il, venait d'inspirer quelques méfiances,

et on armait cent mille hommes, on préparait cent millions de plus. Si

elle finissait par se prononcer contre nous, ce seraient deux cent

mille hommes, et deux cents millions qu'on ajouterait à nos

ressources. Un nouvel ennemi se présenterait-il, ce seraient encore

deux cent mille hommes et deux cents millions qu'on réunirait, ce qui

ne laissait guère d'incertitude sur l'application qu'on en pouvait

faire, car après la Prusse il n'y avait que l'Autriche qui pût

provoquer ce nouveau déploiement de forces. On irait, écrivait le

ministre des affaires étrangères, jusqu'à douze cent mille hommes,

pour maintenir ce qu'on appelait le territoire constitutionnel de

l'Empire et la gloire de Napoléon. On parlait, continuait M. de

Bassano, du soulèvement des esprits contre la France! Il fallait, au

contraire, qu'on y prît garde, et qu'on ne poussât pas à bout une

nation susceptible comme la nation française, prête à se lever tout

entière contre ceux qui en voulaient à sa grandeur, et, s'il était

nécessaire, à se jeter violemment sur l'Europe. On verrait alors de

bien autres catastrophes que toutes celles auxquelles on avait

assisté. Tel qui n'existait encore que par la générosité et l'esprit

de tolérance de la France, cesserait de figurer sur la carte de

l'Europe!--M. de Metternich avait paru donner des conseils, et, comme

on le voit, on les lui rendait de manière à lui ôter toute envie d'en

donner à l'avenir. On terminait cette étrange diplomatie par des

témoignages personnellement gracieux pour le ministre autrichien, mais

qui ressemblaient fort à la politesse d'un supérieur envers un

inférieur. Au surplus Napoléon et son ministre acceptaient,

disaient-ils, l'intervention de l'Autriche, mais aux conditions

énoncées, c'est-à-dire aux conditions arrachées à la Russie après

Friedland, à l'Autriche après Wagram, et malheureusement on traitait

après Moscou! Pour allécher l'Autriche, on avait imaginé un moyen

aussi singulier que tout le reste, c'était de lui annoncer avec

appareil, et comme nouvelles de famille capables de l'intéresser, le

couronnement prochain du roi de Rome, petit-fils de l'empereur

François, et l'avénement de sa fille Marie-Louise à la régence de

France, deux projets qui occupaient Napoléon, et dont il avait

entretenu le prince Cambacérès. Sans doute ces nouvelles n'étaient pas

absolument dénuées d'intérêt pour l'empereur François, et elles

étaient de nature à lui causer quelque plaisir, car il aimait sa

fille, et ne pouvait pas être insensible à l'avantage de la voir dans

certains cas gouverner la France. Mais croire qu'une telle

satisfaction lui ferait oublier l'état de l'Allemagne et de

l'Autriche, oublier vingt ans de malheurs qu'il dépendait de lui de

réparer en un instant, c'était se faire une singulière idée de

l'Europe, et des moyens de sortir du pas si dangereux où l'on s'était

témérairement engagé.

[En marge: Réponse de Napoléon aux propositions de la Prusse.]

Napoléon avait aussi à s'expliquer avec la Prusse, à répondre aux

excuses qu'elle lui envoyait pour la défection du général d'York, aux

prétentions qu'elle laissait voir de s'établir en Silésie, d'y former

une armée avec notre argent, et de profiter de cet asile pour se

convertir peu à peu, comme l'Autriche, d'alliée en médiatrice, de

médiatrice en ennemie.

[En marge: Le mal étant sans remède à l'égard de la Prusse, les fautes

envers elle sont peu à redouter.]

[En marge: Explications de Napoléon avec MM. de Krusemark et de

Hatzfeldt.]

[En marge: Napoléon ne s'oppose pas à ce que la cour de Prusse se

retire en Silésie, mais se refuse à ce qu'elle traite avec les Russes

pour la neutralisation de cette province.]

[En marge: Il refuse l'argent demandé, et la restitution des places

fortes.]

Bien que M. de Saint-Marsan parût ne pas désespérer de la cour de

Prusse si on lui faisait à propos des concessions, il était évident

qu'il y avait fort peu à attendre d'elle, dominée qu'elle était par

des passions nationales irrésistibles, et qu'à son égard on pouvait ne

pas se contraindre beaucoup, sans qu'il en résultât un grand dommage

pour la situation. Consentir en effet à des armements qui allaient

tourner contre nous, lui rendre un argent dû peut-être, mais qui

allait servir à payer ses prochaines hostilités, argent que d'ailleurs

on n'avait pas, aurait été, il faut le reconnaître, une insigne

duperie. Consentir à ce qu'elle se retirât en Silésie pour y traiter

avec la Russie, c'était la livrer nous-mêmes à cette puissance, vers

laquelle elle n'était déjà que trop entraînée. Les fautes n'étaient

donc pas fort à redouter à l'égard de la cour de Berlin, car avec elle

le mal était sans remède. Napoléon reçut M. de Krusemark, représentant

ordinaire de la Prusse, et M. de Hatzfeldt, envoyé pour cette

circonstance, les traita bien sans rien abandonner de sa hauteur

habituelle, leur exposa sa dernière campagne à sa manière, ce qui

était son soin de chaque jour avec ceux qu'il entretenait, puis

s'étendit sur ses vastes armements, sur la prompte revanche qu'il

allait prendre, et leur affirma qu'avant trois mois les Russes

seraient rejetés au delà non-seulement de la Vistule, mais du Niémen

et du Dniéper. Quant au projet de la cour de Prusse de se retirer en

Silésie, il déclara ne pas y mettre obstacle, trouvant tout naturel,

disait-il, qu'elle n'aimât point à résider au milieu des armées

belligérantes, mais il n'admettait pas qu'elle entrât en rapport

direct avec la Russie pour obtenir la neutralisation de la Silésie, et

y voyait un acte positif de défection, car la première condition

qu'exigerait la Russie serait l'abandon de l'alliance française. Quant

aux demandes d'argent qu'on lui présentait, Napoléon convint que

d'après le dernier traité d'alliance il était tenu de compter et de

payer sans délai les fournitures faites à son armée; il déclara

néanmoins qu'après un premier examen, elles lui paraissaient

inférieures non pas seulement aux 94 millions réclamés par

l'administration prussienne, mais même aux 48 millions dus à la

France; que toutefois il consentait, préalablement à tout examen, à

rendre à la Prusse ses 48 millions d'engagements; mais qu'on devait

comprendre qu'avant de donner de l'argent à une puissance placée si

près de ses ennemis, il fallait qu'il fût bien rassuré sur l'usage

qu'elle en pourrait faire. Quant aux places fortes de la Vistule et de

l'Oder, il enferma les deux diplomates prussiens dans un dilemme dont

il leur était difficile de sortir. Si la Prusse, disait-il, était son

alliée sincère, elle ne devait pas regretter de voir ces places dans

ses mains; si elle ne l'était pas, il ne devait les lui rendre à

aucun prix, et, d'ailleurs, dans un moment où l'on allait entreprendre

sur la Vistule et l'Oder une guerre si active, ce n'était pas le cas

de se dessaisir des points qui commandaient ces deux fleuves.

S'élevant ensuite à des considérations plus générales sur la situation

de la Prusse, Napoléon dit que des événements antérieurs, dont il

n'avait pas été le maître, l'avaient détourné de faire pour la maison

de Brandebourg ce qu'il aurait voulu; qu'il le regrettait aujourd'hui,

mais qu'il était temps encore de faire ce qu'on n'avait pas fait, que

la reconstitution de la Pologne n'étant plus vraisemblable, c'était en

Allemagne même qu'il fallait chercher à créer une puissance

intermédiaire, capable de résister à la Russie, et que cette puissance

ne pouvait être que la Prusse; qu'il le pensait ainsi, et était prêt à

concourir à l'accomplissement d'une telle pensée; que si une paix

raisonnable était proposée, il était disposé à renforcer la Prusse du

côté de la Pologne, et même vers la Westphalie, si la pacification au

lieu d'être simplement continentale était en même temps maritime. À

ces insinuations, Napoléon ajouta des témoignages d'estime pour le

roi, des traitements gracieux mais dignes pour ceux qui le

représentaient, néanmoins rien de très-positivement satisfaisant quant

au fond des choses.

[En marge: Du reste Napoléon se montre disposé à agrandir la Prusse

dans les prochains arrangements de paix.]

En tout autre temps ces demi-ouvertures relativement au sort futur

qu'il était possible de ménager à la Prusse, auraient été de grandes

consolations pour le roi Frédéric-Guillaume; mais actuellement, sous

l'empire d'une opinion publique entraînée, contre l'influence des

promesses magnifiques que lui faisaient parvenir la Russie et

l'Angleterre, ces vagues espérances étaient de bien faibles liens pour

le rattacher à nous, surtout en lui refusant deux choses auxquelles il

tenait essentiellement, l'argent et les places de l'Oder et de la

Vistule. Le roi était économe en fait de finances, comme il était

prudent en fait de politique. Dans le moment il voulait armer, afin

d'être au niveau des circonstances, et il aurait désiré que ces

armements ne lui coûtassent rien. De plus, il tenait à être maître

chez lui, et il ne croyait pas l'être quand les Français occupaient à

la fois Spandau, Glogau, Custrin, Stettin, Thorn et Dantzig. Ces deux

refus devaient donc l'affecter sensiblement, et précipiter le

mouvement déjà si rapide qui le poussait vers nos ennemis.

[En marge: Pendant ces négociations, Napoléon s'occupe activement de

la création de ses moyens de guerre.]

[En marge: Les sénatus-consultes relatifs aux nouvelles levées votés

avec empressement.]

[En marge: Les hommes éclairés et honnêtes sont tous d'avis de faire

un dernier effort pour arrêter l'ennemi, et conclure ensuite la paix.]

[En marge: Les masses plus vivement affectées, et moins raisonnables,

sont profondément irritées contre la conscription.]

Tandis que Napoléon s'expliquait ainsi avec les puissances allemandes

réputées alliées, il ne négligeait rien pour se mettre en mesure de se

passer d'elles. Il avait envoyé au Sénat les décrets dont nous avons

fait mention, et qui à la conscription de 1813 déjà décrétée et amenée

sous les drapeaux, ajoutaient la disponibilité des cohortes, l'appel

de cent mille hommes sur les quatre dernières classes, et enfin la

levée immédiate de la conscription de 1814. Il était impossible de ne

pas accueillir ces mesures. Elles furent votées avec soumission par le

Sénat; elles l'auraient été avec chaleur par une assemblée libre, et

avec des manifestations de sentiments qui auraient exercé sur l'esprit

du pays la plus heureuse influence. Que le gouvernement eût tort,

qu'il eût follement compromis une grandeur qui nous avait coûté tant

de sang, ce ne pouvait être douteux pour personne. Mais quiconque

avait des lumières et du patriotisme, ne pouvait pas contester non

plus que l'étranger ayant été attiré sur la France, il fallait lui

tenir tête, et le repousser, sauf à traiter ensuite, même au prix de

grandes concessions auxquelles la France pouvait se prêter sans

s'affaiblir. Ces concessions il fallait les accorder après des

victoires, qui rendissent à nos armes non pas leur gloire, désormais

impérissable, mais un prestige d'invincibilité qu'elles venaient de

perdre. Ainsi faire un dernier effort, et après cet effort conclure la

paix, telle était l'opinion des hommes éclairés. Mais le sort des

hommes éclairés est d'être rarement écoutés, soit par les princes,

soit par les peuples. La masse de la nation, jadis si soumise et trop

soumise à Napoléon, était maintenant disposée à blâmer, à murmurer, à

mal accueillir en un mot les nouvelles charges dont elle se voyait

menacée. Les parents de ces enfants qui sur le champ de bataille

allaient devenir des héros, se plaignaient avec amertume, et dans les

lieux publics s'élevaient hautement contre les conscriptions répétées,

contre les guerres incessantes, contre des conquêtes tellement

lointaines, qu'à peine le patriotisme pouvait-il s'y intéresser. Plus

on descendait dans les classes inférieures, plus on trouvait ce

sentiment prononcé, parce que la souffrance des appels y étant plus

sentie, et l'intelligence politique y étant moindre, on n'y comprenait

pas aussi bien la nécessité d'un dernier et immense effort. Dans les

rues de Paris, l'audace était devenue extrême, et vraiment surprenante

sous un pareil régime. Un jeune homme de vingt-deux ans, atteint par

la conscription, s'étant placé dans le faubourg Saint-Antoine sur les

pas de Napoléon, qui était allé à cheval visiter ce faubourg, osa lui

adresser la parole, et malgré le prestige qui entourait toujours sa

personne, lui tint le langage le plus offensant. La police ayant voulu

l'arrêter en fut empêchée par la foule. Plusieurs fois des jeunes gens

saisis par la police ayant crié qu'ils étaient des conscrits qu'on

emmenait de force, bien qu'ils fussent le plus souvent de simples

malfaiteurs, avaient été délivrés par le peuple. L'un d'eux l'avait

été par les femmes de la halle, qui à elles seules avaient suffi à

désarmer les agents de la force publique, peu nombreux ce jour-là dans

le lieu où la scène se passait. Les soldats malades qui avaient à se

rendre de leurs casernes à l'hôpital militaire, situé à l'une des

extrémités de Paris, étaient obligés de traverser toute la ville pour

y aller. On avait vu plus d'une fois les femmes du peuple les

entourer, les plaindre, leur donner des soins, et crier que c'étaient

de nouvelles victimes de _Bonaparte_, comme on l'appelait dès qu'on

était mécontent[5]. On le refaisait ainsi d'empereur général, et on

lui ôtait un sceptre dont il usait si cruellement.

[Note 5: Je ne trace point des tableaux de fantaisie, je ne rapporte

que ce que j'ai lu dans les bulletins de la police impériale adressés

à Napoléon.]

[En marge: Scènes populaires dans Paris.]

Ces dispositions étaient plus prononcées encore dans les campagnes,

quoique s'y manifestant d'une manière moins bruyante, et

principalement dans les campagnes où la conscription avait eu le plus

de peine à s'établir, comme celles de l'Ouest et du Midi. On comprend

tout ce que les récits de Moscou devaient ajouter à l'aversion pour

le service militaire, aversion qui n'était pas naturelle en France,

mais que la continuité des guerres et les épouvantables effusions de

sang avaient commencé à rendre générale. Transportés sous les

drapeaux, nos jeunes conscrits étaient bientôt les soldats les plus

gais et les plus intrépides; mais avant d'y arriver, ils murmuraient,

et leurs familles jetaient les hauts cris. Le long du Rhin surtout,

les récits des militaires revenant de Russie produisaient l'effet le

plus fâcheux. On avait entendu des hommes appartenant aux vieux cadres

qui rentraient par Mayence, dire aux conscrits en route pour rejoindre

leurs corps: «Où allez-vous donc?... à l'armée?... Attendez donc que

l'Empereur vous y mène lui-même, et en attendant retournez chez

vous[6] ...»--Allusion offensante au départ de Smorgoni, que beaucoup

de soldats de la grande armée n'avaient pas encore pardonné à

Napoléon.

[Note 6: J'emprunte ces détails à des rapports militaires mis sous les

yeux de Napoléon.]

[En marge: Sombre préoccupation des esprits.]

À ce mécontentement des masses se joignaient de sombres

préoccupations, de singulières terreurs. On propageait des bruits

alarmants, venus d'échos en échos de Moscou jusqu'à Strasbourg et à

Mayence. On prétendait que des maréchaux avaient été pris ou tués, que

d'autres étaient fous, mourants ou morts. On racontait qu'il y avait

eu un combat sanglant entre la garde impériale et l'armée; on

annonçait l'arrivée de barbares féroces prêts à fondre sur la France.

En Italie, par exemple, où le merveilleux se mêlait à la peur, on

répandait dans le peuple la prédiction d'une submersion totale de la

Péninsule italienne, et on disait que cette péninsule allait être

envahie par la Méditerranée et l'Adriatique sorties de leur lit. Chez

un peuple superstitieux cette absurde rumeur causait un trouble

indicible[7]. Les prêtres italiens, toujours ennemis, quoique soumis

en apparence, ne contribuaient pas peu à propager ces folles

croyances, et à irriter de toutes les manières, surtout dans les

campagnes, l'esprit des populations.

[Note 7: Je rapporte le témoignage des autorités françaises en

Italie.]

[En marge: Mécontentement plus grand encore dans les pays nouvellement

réunis.]

Dans les départements de l'ancienne France ces mécontentements, ces

alarmes ne portaient pas à la sédition, car si le gouvernement était

oppressif, il était national, et si on le haïssait ce n'était pas

comme étranger. Mais entre le Rhin et l'Elbe, en Hollande, en

Westphalie, à Brème, à Hambourg, la vue des flottes anglaises et

l'approche des Russes produisaient des tumultes, et à tout instant

faisaient craindre un soulèvement général. Dans le grand-duché de

Berg, département industrieux, que notre régime commercial incommodait

beaucoup, on avait choisi le moment du tirage pour se jeter sur les

fonctionnaires qui présidaient aux opérations du recrutement, pour

battre les gendarmes et les chasser. Puis on avait couru aux maisons

des douaniers et des percepteurs, et on les avait dévastées ou

démolies. À Hambourg, où l'autorité française était abhorrée comme

étrangère et comme représentant le blocus continental, on avait saisi

l'occasion du départ d'une cohorte pour s'ameuter autour, l'empêcher

de partir, courir ensuite sur les douaniers et les percepteurs

français, les maltraiter et les chasser au cri de _Vive Alexandre!

vivent les Cosaques!_ Les autorités françaises auraient même été

expulsées sur-le-champ, sans un secours de cavalerie envoyé par les

Danois, nos alliés et nos voisins. À Amsterdam, à Rotterdam, on avait

été moins audacieux, mais dans toute la Hollande on entendait souvent

le cri de _Vive Orange!_ et une insurrection à l'approche de l'ennemi

était infiniment probable.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 17 / 45 段