nationale, laquelle avait été divisée en trois bans, comprenant les
citoyens de vingt à vingt-six ans, ceux de vingt-six à quarante, enfin
ceux de quarante à soixante, on avait, en puisant dans le premier ban,
composé les cohortes d'hommes non mariés, moins nécessaires à leurs
familles, et ayant acquis toute la force virile. Napoléon résolut de
se procurer encore une centaine de mille hommes de cette qualité, en
revenant sur les classes de 1809, 1810, 1811, 1812, pour leur faire
subir un nouvel appel. Aujourd'hui en France on ne prend que le quart
ou le cinquième de chaque classe, afin de ne point épuiser la
population, et toute classe, après l'appel qui lui a été fait, est
définitivement libérée. Alors on prenait le tiers, puis on revenait
après coup sur les classes qui avaient déjà fourni leur contingent, et
on y opérait un nouveau triage pour y choisir les hommes qui avaient
acquis à vingt-deux, à vingt-trois, à vingt-quatre ans, les conditions
de taille et de force physique qu'ils ne remplissaient pas à vingt et
un. C'est par un appel de ce genre sur les classes anciennement
libérées que Napoléon songea à se procurer encore les 100 mille hommes
faits dont il avait besoin, et avec lesquels il voulait recomposer les
corps spéciaux. Mais les six dernières classes ayant fourni aux
cohortes en vertu des lois sur la garde nationale, il ne s'adressa
qu'aux quatre dernières, celles de 1809, 1810, 1811, 1812. Enfin il
résolut d'exiger tout de suite la conscription de 1814, qui devait
venir remplacer dans les dépôts celle de 1813, de manière que les
armées actives complétées, les dépôts se trouveraient encore pleins.
Ainsi sur 500 mille hommes qu'il aurait à sa disposition, 350 mille
partiraient immédiatement pour aller former avec ce qui restait sur la
Vistule et l'Oder une masse de 450 mille combattants, et on en
conserverait dans les dépôts 150 mille, pour garder l'intérieur et les
frontières, les armées d'Espagne n'ayant rien perdu de leur effectif.
Napoléon songeait aussi à se faire offrir des dons volontaires qui
auraient, outre une certaine valeur matérielle, l'avantage d'une
grande manifestation nationale.
Sur les 500 mille hommes dont nous venons de parler, il n'y avait de
mesure législative à décréter que pour 350 mille. En effet la
conscription de 1813 avait déjà été votée et levée; les 100 mille
hommes des cohortes étaient réunis, mais il fallait par un vote du
Sénat se faire autoriser à les employer hors des frontières; les 100
mille hommes à prendre sur les quatre dernières classes, enfin la
conscription de 1814 étaient entièrement à demander. On prépara un
sénatus-consulte embrassant ces diverses mesures; on y ajouta un
rapport de M. de Bassano, où la défection du général d'York était
longuement et vivement racontée, où les mouvements de l'Allemagne
étaient présentés comme des agitations anarchiques excitées par les
souverains à l'instigation de l'Angleterre, où l'on mettait en
comparaison l'ordre régulier maintenu en France, avec le désordre
imprudemment favorisé en Europe par des princes d'ancienne origine, où
l'on cherchait en un mot à réveiller, outre la haine de l'étranger, un
grand effroi des troubles révolutionnaires, effroi du reste que la
conspiration du général Malet avait de nouveau rendu assez général en
France.
[En marge: Napoléon convoque un conseil extraordinaire pour lui
soumettre les mesures proposées et le consulter sur la conduite à
tenir envers les puissances.]
Avant d'envoyer ce sénatus-consulte au Sénat, Napoléon voulut
convoquer un conseil extraordinaire, dans lequel il s'entretiendrait
avec quelques personnages éminents de la situation de l'Europe, et des
mesures à prendre pour terminer la grande lutte dans laquelle on était
engagé. Peu habitué à consulter même ses ministres, ne tenant avec
chacun d'eux que des conseils particuliers sur des objets spéciaux, se
réservant exclusivement l'ensemble du gouvernement, il était devenu un
peu plus communicatif depuis ses malheurs, et sans être plus que de
coutume enclin à suivre l'avis d'autrui, il était disposé à en faire
le semblant, pour associer plus de monde à son action. Au surplus, il
était décidé à se conduire en soldat, à dépouiller même le souverain
dont il avait eu beaucoup trop le faste dans la campagne de 1812, à
être véritablement le général Bonaparte, et à revenir ainsi vers ces
temps où travaillant jour et nuit, vivant presque à cheval, il
n'obtenait qu'au prix de soins infinis les faveurs que la fortune
semblait lui dispenser à pleines mains. Il était donc résolu à expier
ses fautes, à les expier par des prodiges d'application et d'énergie,
mais malheureusement il n'était pas résolu à les expier aussi par la
modération, car pour se sauver (et il en était temps encore), il eût
fallu désarmer le monde par deux moyens, la force et la modération. Or
de ces deux moyens, il n'en admettait qu'un, la force, non pas qu'il
ne songeât point à la paix, il en éprouvait le besoin au contraire, et
il la désirait sincèrement; mais il voulait vaincre d'abord, afin de
reprendre son ascendant, et puis dicter la paix, une paix à sa mesure,
légèrement accommodée aux circonstances, mais ne répondant ni à l'état
présent des esprits, ni au changement qui s'était opéré dans les
dispositions de l'Europe.
[En marge: Dispositions et langage des personnages que Napoléon allait
consulter.]
[En marge: MM. de Cambacérès, de Talleyrand, de Rovigo, Mollien,
Duroc, de Caulaincourt, se prononcent journellement pour la paix.]
[En marge: Opinion de Napoléon.]
Depuis son retour, ce n'était parmi ceux qui l'entouraient qu'un
concert de voeux publics ou secrets pour la paix la plus prompte.
L'archichancelier avec sa gravité et sa réserve accoutumées, M. de
Talleyrand avec son insouciance tantôt affectée, tantôt réelle, le duc
de Rovigo avec la hardiesse d'un familier habitué à tout dire, M.
Mollien avec le chagrin d'un financier obéré, enfin, parmi les grands
officiers de la cour, le grand maréchal Duroc avec sa discrète
sagesse, M. de Caulaincourt avec la fermeté d'un bon citoyen,
insinuaient ou déclaraient tout haut qu'il fallait la paix, qu'il la
fallait plus ou moins avantageuse, mais qu'il la fallait quelle
qu'elle fût, sous peine de périr. M. de Caulaincourt, qui dans ces
circonstances se conduisit de manière à mériter l'estime éternelle des
honnêtes gens, était le plus hardi, le plus opiniâtre à demander la
paix. À toutes ces instances Napoléon répondait qu'il la voulait lui
aussi, qu'il en sentait la nécessité, mais qu'il fallait la gagner par
un suprême et dernier effort, ce qui était complétement vrai. Il
ajoutait qu'en la désirant, en étant décidé à la faire, on ne devait
pas trop le laisser voir, car tout serait perdu si on croyait en
Europe le courage de la France ébranlé, ce qui était vrai encore, mais
à une condition, c'est qu'en se montrant résolus à combattre, on ne
désespérerait pas ceux qui, moyennant quelques concessions, étaient
prêts, comme l'Autriche, à s'unir à nous pour imposer la modération à
tout le monde.
[En marge: Opinion de M. de Bassano.]
Parmi les grands personnages qui, autour de Napoléon, enhardis par le
péril, peut-être aussi par la diminution du prestige, commençaient à
manifester une opinion, un seul, toujours assuré, portant toujours
haut son visage satisfait, M. de Bassano, était aussi confiant que si
les événements de Russie ne s'étaient pas accomplis. Napoléon, à
l'entendre, invincible quoique vaincu, réparerait bientôt un malheur
qui n'était après tout qu'un mauvais hiver, replacerait l'Europe à ses
pieds, et dicterait les conditions de la pacification générale. Ces
vaines paroles, dont au fond Napoléon appréciait la valeur, lui
plaisaient néanmoins, et même sans y croire il aimait à entendre dire
qu'il était encore aussi puissant qu'autrefois. Pourtant, il y aurait
eu un plaisir moins dangereux, et peut-être plus doux à lui procurer,
c'eût été de lui montrer sans cesse l'urgente, l'absolue nécessité des
sacrifices, et de préparer ainsi à son orgueil souffrant une excuse
pour céder.
[En marge: La question consiste moins dans le principe des
négociations, que tout le monde est d'avis d'ouvrir, que dans le mode
de ces négociations.]
[En marge: M. de Caulaincourt serait d'avis de s'aboucher directement
avec la Russie, sans passer par l'intermédiaire de l'Autriche.]
[En marge: M. de Bassano est d'un avis contraire.]
[En marge: M. de Talleyrand incline à l'opinion de M. de
Caulaincourt.]
Du reste, Napoléon, nous le répétons, ne repoussait pas l'idée des
négociations, il disputait seulement sur les formes à employer pour
les ouvrir. Il se présentait en effet une question toute politique,
dont l'importance était fort grande, et qui était vivement débattue
autour de Napoléon, malgré le silence habituel dans lequel se
renfermaient les hommes qui l'approchaient. Le principe des
négociations admis, il s'agissait de savoir comment on les entamerait,
si on se prêterait aux vues de l'Autriche, en consentant à lui laisser
prendre le rôle officieux dont elle semblait pressée de se charger, ou
si, négligeant les intermédiaires plus ou moins sincères et
désintéressés, on irait droit à la partie adverse, c'est-à-dire à la
Russie, pour s'entendre franchement avec elle, et en finir d'une lutte
inutile et désastreuse. M. de Caulaincourt, fort habitué à traiter
avec la cour de Russie, tout plein de ses souvenirs de 1810 et de
1811, frappé encore des efforts de l'empereur Alexandre pour éviter la
guerre, espérait, en se présentant à ce prince, lui faire agréer une
paix honorable pour les deux parties; et ce n'était pas le désir de
ressaisir un grand emploi diplomatique auquel il avait volontairement
renoncé, qui le faisait parler de la sorte, mais le dévouement à une
dynastie à laquelle il s'était attaché, à la France qu'il croyait en
péril. M. de Bassano était d'un avis tout contraire. Ayant beaucoup de
liaisons particulières avec la cour de Vienne depuis le mariage de
Napoléon, il voulait négocier par le canal de l'Autriche, devenir
ainsi l'auteur d'une paix que tout le monde désirait, qu'il désirait
lui-même, mais à la manière de Napoléon, c'est-à-dire avec des
exigences qui devaient la rendre impossible. M. de Talleyrand qui
employait à rire de M. de Bassano le temps qu'il ne consacrait plus
au service de l'État, et que Napoléon eût mieux fait d'utiliser pour
lui-même en le rappelant au ministère, M. de Talleyrand, par des
raisons fort plausibles, et par aversion pour M. de Bassano, était,
contre sa coutume, opposé à l'Autriche, et à l'importance qu'il
s'agissait de lui donner.
[En marge: Impossibilité de s'aboucher directement avec la Russie, à
cause des dispositions actuelles de l'empereur Alexandre.]
[En marge: Dans cette situation, il y a nécessité d'accepter les
services de l'Autriche, et dès lors de s'entendre avec elle.]
Il est bien certain qu'à voir les allures de la cour de Vienne, on
pouvait craindre qu'en offrant de s'entremettre, elle ne passât
prochainement d'un rôle officieux à un rôle dominateur, et qu'après
avoir modestement conseillé la paix, elle ne finît par l'imposer les
armes à la main. Dans ses rapports avec la France surtout, la
médiation qui commençait par le langage le plus amical, le plus
paternel même, était une manière parfaitement commode de passer du
rôle d'allié à celui d'arbitre, et bientôt peut-être, si l'arbitre
n'était pas écouté, au rôle d'ennemi. Aussi la faire entrer le moins
possible dans les grandes affaires du moment, renoncer aux services
militaires et politiques qu'on pouvait en obtenir, si on ne voulait
pas les payer, et la négliger pour s'adresser directement à la Russie,
était ce qu'il y avait de plus sage et de plus habile. Mais il y avait
une difficulté presque insurmontable à suivre cette conduite,
c'étaient les nouvelles dispositions de l'empereur Alexandre. M. de
Caulaincourt l'avait laissé timide, tremblant à l'idée de rencontrer
Napoléon sur un champ de bataille, et prêt aux plus grands sacrifices
pour éviter cette extrémité. Mais arrivé tout à coup par suite
d'événements extraordinaires au rôle de vainqueur de Napoléon,
enorgueilli au dernier point de cette situation si nouvelle, enflé de
l'espérance d'être le libérateur de l'Europe, enivré par les
applaudissements des Allemands, il était devenu inabordable, et
probablement M. de Caulaincourt, rencontrant auprès de lui des égards
personnels mais aucune condescendance, eût supporté moins qu'un autre
ce changement d'attitude si récent et si complet, et eût rompu
brusquement. L'abouchement direct avec Alexandre était donc à peu près
impraticable, et dès lors il n'y avait de recours possible aux
négociations que par l'intermédiaire de l'Autriche. Sous ce dernier
rapport, M. de Bassano avait raison; mais en quoi il se trompait,
c'était dans la manière d'employer les bons offices de la cour de
Vienne, et surtout de les payer. Dans le fond cette cour n'avait
l'intention ni de détruire, ni d'abaisser la France, par crainte
d'abord, car Napoléon l'effrayait toujours, par pudeur aussi, car le
mariage était trop récent pour qu'on n'en tînt pas compte. Mais elle
voulait profiter de l'occasion pour refaire la situation de l'Autriche
et de l'Allemagne, ce qui était fort naturel et fort légitime. Il
fallait le reconnaître, s'y résigner, quelque désagréable que cela pût
être, parce qu'on s'y était exposé par de grandes fautes, parce qu'au
fond l'intérêt réel de la France y était moins compromis que
l'amour-propre de Napoléon, et une fois résigné, entrer franchement en
communication avec la cour de Vienne, se mettre d'accord avec elle, la
laisser faire ensuite, pendant qu'on gagnerait encore quelques grandes
batailles, qui seraient dans ses mains un moyen de rendre les coalisés
raisonnables, et dans les nôtres un moyen de lui payer à elle ses
services un peu moins cher.
[En marge: À défaut de cette manière de procéder, il reste une seule
conduite, c'est de n'avoir aucun recours à l'Autriche, et de la
laisser en dehors des affaires présentes.]
Si on ne voulait pas se plier aux circonstances, ce qui après
l'expédition de Russie était le plus triste des égarements, il y avait
encore une autre conduite à tenir, c'était, en affectant les bons
rapports avec l'Autriche, en écoutant ses conseils avec une déférence
apparente, de se tenir à distance d'elle, de ne pas chercher à
l'employer, de ne réclamer de sa part aucun service ni diplomatique ni
militaire, car tout ce qu'on lui demandait sous le rapport
diplomatique l'autorisait à se mêler des conditions de la paix, ce qui
était un acheminement à les dicter, et ce qu'on lui demandait sous le
rapport militaire l'autorisait à armer, ce qui était un acheminement à
nous faire la guerre.
Il fallait donc ou s'adresser directement et tout de suite à la
Russie, si la chose était possible, ou si elle ne l'était pas,
s'adresser à l'Autriche, franchement, cordialement, en étant prêt à
lui payer ses services, ou enfin, si on n'avait pas cette sagesse,
l'employer aussi peu que possible, et ne pas agrandir nous-mêmes une
importance et des forces qui devaient bientôt être employées contre
nous. Toutes autres vues que celles-là étaient dans le moment dénuées
de raison.
[En marge: Conseil solennel tenu aux Tuileries sur la politique
extérieure de la France.]
Ce sont ces diverses questions, celles de la paix, du mode des
négociations, de l'étendue des armements, que Napoléon voulut traiter
dans un conseil spécial, qu'il réunit aux Tuileries dans les premiers
jours de janvier, et qu'il composa d'hommes parfaitement compétents.
Dans un pays où les ministres auraient été responsables, c'est-à-dire
auteurs de la direction des affaires, il aurait dû n'y admettre que
des ministres; dans un pays où il était seul auteur de toutes les
déterminations, il choisit parmi les hommes de son entourage les plus
expérimentés dans les matières qu'on avait à traiter. Il désirait
tirer de ce conseil quelques lumières, s'il pouvait, mais surtout
faire preuve de dispositions pacifiques, et une fois qu'un système
aurait été adopté, obtenir autour de lui un complet accord de volontés
et de langage.
Les personnages appelés, et la plupart d'après la désignation de M. de
Bassano, furent, outre M. de Bassano lui-même, l'archichancelier
Cambacérès, le prince de Talleyrand, M. de Caulaincourt, M. le duc de
Cadore (de Champagny), ancien ambassadeur et ancien ministre des
affaires étrangères, enfin les deux principaux commis de ce
département, MM. de la Besnardière et d'Hauterive. Certes il eût été
difficile de réunir plus de savoir, et plus de vrai désir de sauver
Napoléon et l'État lui-même.
[En marge: Exposé fait par Napoléon des questions à résoudre.]
Napoléon, calme et grave, exposa brièvement la situation, ordonna la
lecture des décrets qu'on devait présenter au Sénat, puis précisa
comme il suit la question qu'il voulait faire approfondir.--«Je
souhaite la paix, dit-il, mais je ne crains point la guerre. Malgré
les pertes que nous a causées la rigueur du climat, il nous reste
encore de grandes ressources. Au dedans la tranquillité règne. La
nation ne veut point renoncer à sa gloire et à sa puissance. Au dehors
l'Autriche, la Prusse, le Danemark donnent les plus fortes assurances
de leur fidélité. L'Autriche ne songe pas à rompre une alliance dont
elle attend de grands avantages. Le roi de Prusse offre de renforcer
son contingent, et vient de déférer à un conseil de guerre le général
d'York. La Russie a besoin de la paix. Quoique travaillée par les
intrigues de l'Angleterre, je ne pense pas qu'elle veuille persister
dans une lutte qui finira par lui être funeste.
»J'ai ordonné une levée de 350 mille hommes (faisant, comme on l'a
dit, 500 avec la conscription de 1813); le projet de sénatus-consulte
est rédigé et va être présenté. Un autre décret est préparé pour la
convocation du Corps législatif, auquel je n'aurai pas d'impôts
nouveaux à demander, mais dont la présence peut être utile dans les
conjonctures actuelles, et auquel il se pourrait qu'on eût à proposer
des mesures législatives.
»Après avoir ainsi réglé le développement de nos forces, convient-il
d'attendre des propositions de paix ou d'en faire? Si nous prenons
l'initiative, faut-il traiter directement avec la Russie, ou est-il
préférable de s'adresser à l'Autriche, et de lui demander son
intervention? Telles sont les questions sur lesquelles j'attends et
appelle vos lumières.»--
À la suite de cet exposé concis et ferme, chacun parla dans son propre
sens.
[En marge: Opinion de MM. de Caulaincourt, de Cambacérès, de
Talleyrand.]
M. de Caulaincourt soutint, en homme convaincu et en bon citoyen, la
nécessité de la paix, et la convenance de traiter directement avec la
Russie. Il appuya cette opinion de considérations qui dans sa bouche
devaient avoir un grand poids, ayant vécu tant d'années et avec tant
d'honneur à Saint-Pétersbourg. Le sage Cambacérès, avec son instinct
ordinaire de prudence, inclinant à s'adresser tout de suite au plus
fort, à celui de qui tout dépendait, c'est-à-dire à l'empereur de
Russie, et à tout terminer avec lui du mieux qu'on pourrait, se
défiant particulièrement de l'Autriche qui n'offrait ses bons offices
que pour les mettre à très-haut prix, opina comme M. de Caulaincourt,
et appuya très-fort sa proposition. M. de Talleyrand, en quelques mots
brefs et sentencieux, exprima l'avis de s'adresser immédiatement à la
Russie, pour avoir la paix sans longs détours, l'avoir promptement,
et, selon lui, pas plus chèrement qu'en passant par les mains de
l'Autriche.
[En marge: Réponse de M. de Bassano.]
Après ces messieurs, M. de Bassano développa longuement le dire
contraire, et, s'étayant de ce qu'il recueillait chaque jour, parla
avec beaucoup de raison de la difficulté de s'aboucher avec la Russie,
auprès de laquelle tous les abords étaient fermés, et de la facilité
au contraire de passer par l'Autriche, dont toutes les voies s'étaient
spontanément ouvertes. Mêlant à une opinion vraie les illusions d'un
esprit crédule, il afficha la plus entière confiance dans le
désintéressement de la cour de Vienne, dans son attachement à
l'alliance, dans l'amour enfin du beau-père pour le gendre, et affirma
que tout serait facile de ce côté, même sûr, sans indiquer (ce qui
aurait dû être le complément de son opinion, et ce qui l'aurait rendue
parfaitement sage), sans indiquer à quel prix on obtiendrait les
services de l'Autriche.
[En marge: MM. de Champagny, d'Hauterive, de la Besnardière, opinent
dans le même sens que M. de Bassano.]
M. de Champagny, modeste et sensé, voyant de grandes difficultés à
traiter avec la Russie, de grandes facilités à traiter avec
l'Autriche, disposé à la confiance envers cette dernière cour, auprès
de laquelle il avait résidé, résigné à lui payer ses services ce
qu'elle voudrait, opina comme M. de Bassano. M. d'Hauterive ayant des
avis de commande, M. de la Besnardière, esprit fin, caustique, se
moquant volontiers de la politique de M. de Bassano, mais soumis par
intérêt, se prononcèrent tous deux pour l'opinion du ministre, chef de
leur département. C'étaient par conséquent quatre voix contre trois en
faveur de l'intervention autrichienne.
[En marge: Quatre voix contre trois se prononcent en faveur de la
médiation autrichienne.]
Pour qu'un tel conseil pût être utile, on aurait dû, en adoptant
l'intermédiaire de l'Autriche comme le seul admissible, aller plus
loin, oser discuter à quelles conditions on obtiendrait les bons
offices de cette cour, exposer franchement ces conditions, les faire
accepter, car, ainsi qu'on le verra bientôt, elles étaient
acceptables, ou bien si on n'en voulait pas, montrer qu'il fallait
alors se conduire avec assez d'art pour éluder l'intervention de
l'Autriche au lieu de la rechercher, pour réduire son rôle au lieu de
le grandir, pour retarder surtout ses déterminations, et avoir ainsi
le temps de vaincre les coalisés avant qu'elle se mît de la partie.
Mais Napoléon ne demandait pas qu'on allât si loin, et aveuglé par ses
désirs s'aperçut trop tard de la faute qu'on allait commettre. Ce
qu'il voyait très-bien, c'est qu'à ouvrir des négociations il n'y
avait pour le moment qu'un moyen d'y parvenir, c'était de se servir de
la cour de Vienne. Mais il n'aimait pas à se rendre compte de ce qu'il
en coûterait, il se flattait d'agir par l'Impératrice sur son
beau-père, d'obtenir ainsi de l'Autriche des services à la fois
militaires et diplomatiques, et se persuadait qu'en lui donnant
l'Illyrie promise autrefois pour dédommagement de la Gallicie, et en
la lui donnant cette fois gratis, elle se tiendrait pour suffisamment
récompensée. C'était là une erreur funeste, et qui devait être presque
aussi fatale que l'expédition de Russie. Au surplus, désirant qu'on
négociât ostensiblement pour satisfaire l'esprit public, il trouvait
digne et séant de laisser négocier son beau-père, sans paraître s'en
mêler lui-même.
Ainsi qu'il le faisait dans ces conseils politiques, rares et
solennels, où il n'émettait pas son avis, tandis qu'il l'exprimait
vivement et impérieusement dans les conseils administratifs, il
remercia sans s'expliquer les membres de cette réunion, et parut
toutefois pencher pour l'opinion qui avait obtenu la majorité, celle
de traiter de la paix, d'en traiter par l'entremise de l'Autriche, de
faire en même temps un grand déploiement de forces, de présenter au
Sénat le sénatus-consulte projeté pour la levée des 350 mille hommes,
et de retarder de quelques semaines la convocation du Corps
législatif, qui pourrait en ce moment refléter avec trop de vivacité
l'agitation de l'esprit public.
[En marge: La conduite proposée est immédiatement suivie, mais de
manière à la rendre plus périlleuse que salutaire.]
[En marge: Lettre de Napoléon à son beau-père l'empereur François.]
[En marge: Napoléon énonce dans sa lettre des prétentions qui rendent
toute négociation impossible.]