roi se proposait d'exiger de Napoléon le payement des fournitures
faites à l'armée française. Il avait été convenu, en effet, d'après le
dernier traité d'alliance, que le compte de ces fournitures serait
réglé à bref délai, que le payement en serait imputé sur les 48
millions que devait encore la Prusse, et que si le montant excédait
cette somme le surplus serait soldé comptant. Or les administrateurs
royaux estimaient à 94 millions la valeur des denrées et objets de
tout genre fournis à l'armée française. C'étaient donc 46 millions à
recouvrer, avec lesquels on pourrait tripler l'armée prussienne, la
porter de 42 mille hommes à 120 mille, et en s'unissant à l'Autriche,
faire écouter des paroles raisonnables de paix, tant aux uns qu'aux
autres. La France, de créancière étant devenue débitrice, devait, en
vertu des traités antérieurs, rendre immédiatement les places de
Stettin, de Custrin, de Glogau, et le roi pourrait ainsi se trouver
établi en Silésie à la tête de 120 mille hommes, levés sans qu'il en
coûtât de sacrifice au pays, appuyé sur toutes les places de l'Oder,
approuvé par les patriotes qui demandaient qu'on armât, exempt de
reproche de la part de la France, à laquelle il offrait de rester
fidèle, si elle voulait exécuter littéralement les engagements pris et
rendre à la Prusse une situation convenable. Ainsi au milieu de ses
perplexités, le roi croyant encore Napoléon le plus fort, ne songeait
point à le trahir, mais prétendait en être mieux traité que par le
passé, entendait l'exiger, l'obtenir, et contribuer de cette manière à
une pacification générale de laquelle il sortirait indépendant et
agrandi.
[En marge: Envoi à Paris de M. de Hatzfeldt pour porter les
propositions de la Prusse.]
Il avait annoncé l'envoi à Paris de M. de Hatzfeldt, qui était devenu,
avons-nous dit, l'un des rares amis de la France en Prusse, envoi qui
avait pour but d'écarter tout soupçon de complicité avec le général
d'York. M. de Hatzfeldt fut donc chargé de présenter au gouvernement
français les propositions suivantes: translation de la cour de Prusse
à Breslau, pour y être hors du théâtre des hostilités; extension des
armements prussiens pour mieux servir l'alliance; remboursement de
l'argent dû pour solder ces armements; enfin restitution des places de
l'Oder pour se conformer aux traités et calmer l'esprit public. M. de
Hatzfeldt pouvait avoir à s'expliquer à Paris sur une proposition
singulière, que Napoléon en revenant de Russie avait indirectement
adressée à la cour de Prusse, c'était de s'unir étroitement à la
France par un lien de famille, comme avait fait l'Autriche, et de
marier l'héritier du trône avec une princesse française, laquelle au
surplus restait à trouver. Napoléon avait donné à entendre qu'en
considération de ce lien il rendrait à la Prusse une partie de
l'étendue et de l'indépendance qu'elle avait perdues. Mais ce n'était
plus le temps où les cours de l'Europe pouvaient se décider, en
considération de la puissance de Napoléon, à des alliances avec sa
famille. M. de Hatzfeldt devait donc éviter avec soin d'aborder ce
sujet, et déclarer assez ouvertement que si les propositions qu'il
apportait n'étaient pas acceptées, la Prusse se considérerait comme
libre de tout engagement envers la France.
[En marge: Situation de la cour d'Autriche.]
[En marge: Embarras de l'empereur François et de M. de Metternich, qui
ont adopté la politique d'alliance avec la France, au moment même où
la puissance de Napoléon semble près de s'écrouler.]
[En marge: M. de Metternich, avec une grande sûreté de jugement,
n'hésite pas à modifier cette politique, et, sans abandonner la
France, à profiter de l'occasion pour lui faire accepter une paix
toute germanique.]
[En marge: La base de la paix doit être l'indépendance de l'Allemagne,
et une amélioration de situation pour l'Autriche.]
[En marge: Cette paix concertée avec les puissances allemandes, et
appuyée par de vastes armements, doit être proposée à toutes les
puissances belligérantes, en pesant fortement sur celles qui se
refuseraient à l'accepter.]
La cour d'Autriche était exactement dans les mêmes perplexités, mais
elle avait pour en sortir à son avantage un public moins passionné,
des scrupules moins gênants, une habileté plus grande. Après avoir
soutenu contre la France quatre guerres opiniâtres, et déployé une
persévérance de haine bien rare, son empereur avait fini par croire
qu'il s'était trompé, et qu'il valait mieux pactiser avec la France
que s'acharner à la combattre. La conduite des diverses cours de
l'Europe était de nature à lui ôter tout scrupule à cet égard, car la
Russie avait accepté à Tilsit l'alliance de la France, et ne s'en
était pas dégoûtée après les événements de Bayonne, et la Prusse
n'avait montré qu'un regret, celui de n'y avoir pas été comprise. Un
grand ministre, M. de Metternich, était venu de Paris après la
bataille de Wagram conseiller à son maître d'adopter la politique de
l'alliance française comme la seule bonne, et en outre d'y mettre sa
fille comme enjeu. L'empereur François après avoir consulté cette
fille, car il était incapable de la contraindre, y avait consenti, et
était devenu le beau-père, puis l'allié de son ennemi. Se serait-il
donc trompé cette fois encore, et son ministre avec lui? Après avoir
reconnu l'un et l'autre les inconvénients de la politique hostile,
n'auraient-ils abandonné cette politique qu'au moment juste où elle
devenait bonne, et n'auraient-ils été sages que hors de saison? Ils
pouvaient, comme le roi de Prusse et comme M. de Hardenberg, se le
demander, en voyant ce qui se passait, mais ils n'étaient pas gens à
s'en tourmenter autant, parce qu'ils étaient gens à s'en mieux tirer.
L'empereur François, esprit fin, calme et assez railleur, et bon père
aussi, quoi qu'on en ait dit, n'avait vu dans la catastrophe de Moscou
qu'une occasion de faire mieux apprécier par la France l'alliance de
l'Autriche, de la lui faire en même temps payer plus cher, et si elle
ne voulait pas en donner le prix convenable, de la porter ailleurs,
sans toutefois aller plus loin que d'imposer aux parties belligérantes
une paix toute germanique. Sa fille un peu moins puissante le serait
bien encore assez, et l'Autriche redevenue plus forte, l'Allemagne
plus indépendante, il aurait rempli tous ses devoirs de souverain,
sans manquer à ses sentiments de père. Il ne voyait donc pas dans les
derniers événements matière à s'affliger, il en avait même conçu une
secrète joie, qui eût été sans mélange, s'il n'avait été exposé aux
sarcasmes de ceux qui blâmaient un mariage contracté si mal à propos.
M. de Metternich avait, lui, d'autres préoccupations. Allait-il, en
s'obstinant dans une erreur, si toutefois sa politique en avait été
une, périr pour demeurer conséquent avec lui-même? Ce sont là des
façons d'agir propres aux pays libres, où tout se passe à la face des
nations, et où l'on est contraint de ne pas se démentir soi-même. Dans
les gouvernements absolus, au contraire, où tout se passe en silence
et s'apprécie par le résultat, on se comporte autrement. M. de
Metternich, qui ne s'était pas fait en 1810 un principe d'honneur de
combattre la France jusqu'à extinction, n'entendait pas s'en faire un
de la servir jusqu'à extinction en 1813. Il avait mis sa grandeur dans
une politique quand il l'avait jugée bonne, il allait la mettre dans
une autre, quand cette autre lui semblerait devenue bonne à son tour.
Il avait d'ailleurs une raison bien suffisante pour se conduire de la
sorte, l'intérêt de son pays. Il voyait le moyen, en changeant à
propos, non-seulement de conserver sa position personnelle, mais aussi
de rendre à l'Autriche une situation plus haute, et à l'Allemagne une
situation plus indépendante: il n'y avait pas à hésiter. On a souvent
changé de politique par des motifs moins grands et moins avouables.
Seulement il ne fallait pas commettre d'imprudence, car bien que
d'après les dernières nouvelles de Pologne, Napoléon parût plus vaincu
qu'on ne l'avait cru au premier moment, cependant il n'était pas
détruit; il pouvait encore frapper des coups terribles, peut-être
recouvrer toute sa puissance, et punir cruellement des alliés
infidèles. Il fallait donc passer par une transition habile, qui
sauverait à la fois la sûreté de l'Autriche, la dignité de l'empereur
François, et la pudeur de son ministre. Sans renier l'alliance, parler
tout de suite de paix, en parler pour soi d'abord, puis pour tout le
monde, et en particulier pour la France, était une conduite
parfaitement naturelle, parfaitement explicable, et honnête en réalité
comme en apparence. Tandis qu'on parlerait ostensiblement de cette
paix à la France, on pouvait en stipuler secrètement les conditions
avec la Prusse d'abord, puis avec la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg,
avec tous les États allemands opprimés. Après avoir ainsi concerté
cette paix avec l'Allemagne, à laquelle on tâcherait de rendre son
indépendance, sans contester à la France une grandeur que personne
alors ne songeait à lui disputer, on armerait avec la plus grande
activité, ce qui devait être applaudi en Prusse comme en Autriche par
les patriotes allemands, et supporté par la France elle-même, qui
avait demandé à tous ses alliés une augmentation de contingents; puis
cela fait, on offrirait cette paix à la Russie, à l'Angleterre, à la
France, et on n'hésiterait pas à l'imposer à la partie récalcitrante.
Cent mille Prussiens, deux cent mille Autrichiens, cent mille Saxons,
Bavarois, Wurtembergeois, Hessois, etc., devaient décider la lutte au
profit de la France, si elle acceptait les conditions rejetées par la
Russie et l'Angleterre, sinon la décider contre elle, si le refus
venait de sa part. Moyennant qu'on ne se hâtât point, qu'on prît le
temps d'armer avant de se prononcer, qu'on laissât même les
belligérants s'épuiser davantage, s'ils étaient pressés de s'égorger
de nouveau, on arriverait d'autant plus à propos qu'on arriverait plus
tard; et non-seulement il y aurait ainsi moyen d'atteindre à un
résultat patriotique pour l'Allemagne, mais encore de se conduire avec
une parfaite convenance, car une paix qui, en relevant l'Allemagne,
n'abaisserait pas véritablement la France, et ne retrancherait de son
état actuel que certains excès de grandeur intolérables pour ses
voisins, lui pouvait être proposée tout en restant fidèle à son
alliance, et avec d'autant plus de fondement, que pour faire accepter
une paix de ce genre il faudrait certainement menacer la Russie et
l'Angleterre de toutes les forces des puissances germaniques. Si
enfin, après qu'on se serait comporté avec tant de modération,
Napoléon se refusait à tout arrangement raisonnable, on serait quitte
envers lui, et on pourrait lui montrer l'épée de l'Autriche, sans
avoir à rougir de la conduite qu'on aurait tenue.
[En marge: M. de Bubna chargé d'apporter à Paris les vues de la cour
d'Autriche.]
M. de Metternich aperçut tout de suite et avec un rare génie politique
le parti qu'il pouvait tirer de cette situation, et il résolut en
sauvant sa fortune personnelle d'un faux pas, de refaire celle de
l'Autriche, celle de l'Allemagne, sans manquer à la France dont il
était l'allié actuel et avoué. D'accord en tout point avec l'empereur
François, qui dans cette conduite voyait ses intérêts de souverain,
ses devoirs de père, et son honneur d'homme et de prince ménagés à la
fois, il agit dès le premier jour avec la promptitude, la suite, la
fermeté d'une résolution bien réfléchie, et bien arrêtée. À l'instant
même il fit commencer les armements de l'Autriche, puis il se mit à
nouer des liens secrets avec la Prusse, avec la Bavière, avec la Saxe,
à leur parler à toutes d'une paix conçue dans l'intérêt de
l'Allemagne, et à parler en même temps à la France de paix prochaine,
de paix suffisamment glorieuse, mais urgente, et indispensable à elle
comme à toutes les autres contrées de l'Europe. En réponse à la lettre
que Napoléon avait adressée de Dresde à l'empereur d'Autriche, M. de
Metternich fit écrire par le beau-père au gendre une lettre amicale,
paternelle, conseillant la paix sans détour, la conseillant comme
beau-père, comme ami, comme allié. M. de Bubna, envoyé à Paris sur la
provocation de Napoléon qui avait demandé qu'il y eût quelqu'un
d'important pour représenter l'empereur François auprès de lui, M. de
Bubna fut chargé de protester de la fidélité de l'Autriche à
l'alliance française, mais de recommander fortement la paix, au nom de
l'Europe qui en avait besoin, au nom de la France à qui elle n'était
pas moins nécessaire, de dire que si on n'y prenait garde on
trouverait bientôt peut-être le monde entier soulevé contre Napoléon,
que la lutte alors pourrait devenir terrible, de dire cela
très-amicalement, sans paraître donner une leçon, mais avec un accent
qui annonçât une conviction profonde, et qui plus tard autorisât à se
considérer comme dégagé envers un allié sourd à tous les sages
conseils. M. de Bubna fut même positivement chargé d'offrir
l'intervention de l'Autriche, qu'on n'allait pas encore jusqu'à
appeler une médiation, auprès des diverses puissances belligérantes.
[En marge: Effet produit sur Napoléon par la nouvelle des pertes
essuyées depuis son départ de Smorgoni, et par les manifestations
politiques des cours allemandes.]
Telles sont les communications qui dans les premiers jours de janvier
1813 assaillirent toutes à la fois le génie de Napoléon. Au lieu des
restes imposants de la grande armée réunis sur le Niémen, et y tenant
tête aux Russes depuis Grodno jusqu'à Koenigsberg, en attendant que
trois cent mille jeunes soldats vinssent les rejoindre, Napoléon
voyait ces restes à peu près détruits, se repliant sur l'Oder sans
pouvoir s'arrêter nulle part, vivement poussés de front par les
Russes, fortement menacés en arrière par les Allemands; il entendait
les cris enthousiastes de l'Allemagne prête à se soulever tout
entière, et il était entouré d'alliés qui, parlant de leur fidélité
pour la forme, donnaient des conseils, signifiaient des conditions, et
non-seulement faisaient douter de leur dévouement, mais semblaient
eux-mêmes douter de celui de la France, épuisée de sang, fatiguée de
despotisme.
[En marge: Premières mesures tendant à recueillir les restes de
l'armée.]
Quoiqu'il se fût fait un coeur de soldat, qui passe sans être abattu
de la prospérité aux revers, Napoléon fut profondément affecté; mais
il résolut de se roidir, et de ne pas laisser apercevoir les
agitations de son âme, où les plus sinistres pressentiments et les
plus aveugles illusions se succédaient tour à tour.
[En marge: Irritation de Napoléon contre Murat.]
[En marge: Conseils au prince Eugène.]
[En marge: Envoi d'un premier secours de 60 mille hommes.]
Après s'être livré à un premier mouvement d'irritation contre Murat,
auquel il imputait à tort les malheurs de la retraite, à ce point
qu'il avait songé un moment à le faire arrêter[4], il se calma,
confirma la nomination du prince Eugène, qu'il eût au surplus choisi
lui-même s'il avait été sur les lieux, et fit annoncer ce changement
par un article au _Moniteur_. Cet article extrêmement fâcheux pour
Murat était conçu dans les termes suivants: «Le roi de Naples étant
indisposé a dû quitter le commandement de l'armée qu'il a remis entre
les mains du vice-roi. Ce dernier a plus d'habitude d'une grande
administration, il a la confiance entière de l'Empereur.» Napoléon
prescrivit ensuite avec la sûreté de jugement qui lui était ordinaire,
les dispositions réclamées par les circonstances. Il témoigna
confiance au prince Eugène afin de l'encourager; il s'efforça de le
rassurer sur les dangers qui le menaçaient, lui fit sentir que les
Russes n'oseraient point avancer en voyant 40 mille Français à leur
droite dans les places de la Vistule, et à leur gauche, autour de
Varsovie, 40 mille Saxons et Autrichiens, fidèles encore, quoique peu
actifs. Bien qu'il ne voulût pas fatiguer et compromettre dans des
mouvements prématurés les troupes réunies à Berlin, il autorisa le
prince Eugène à rapprocher de lui la division Lagrange, ainsi que le
corps du général Grenier, et lui dit avec raison qu'ayant dès lors
près de 40 mille hommes avec les 10 mille qui suivaient le quartier
général, il ne serait certainement pas attaqué par les Russes, s'il
prenait une attitude ferme et décidée. C'était d'ailleurs un mois tout
au plus à passer de la sorte, car Napoléon n'ayant pas perdu une
minute depuis vingt jours qu'il était à Paris, allait être en mesure
d'envoyer sur l'Elbe 60 mille hommes de renfort, ce qui élèverait à
100 mille hommes les forces du prince Eugène, et le rendrait
inattaquable pour quelque ennemi que ce fût. Du reste les Russes
obligés de laisser au moins 60 mille hommes devant les places de la
basse Vistule, 40 mille sous Varsovie, n'avaient pas encore de quoi
porter en avant une masse offensive de quelque importance. Posen et
l'Oder semblaient donc être le terme extrême où devait s'arrêter notre
fatale retraite.
[Note 4: Voici la preuve de ce fait, qui serait difficile à croire
sans le document que nous citons.
«_Au vice-roi._
»Je reçois votre lettre du 16. Je vous ai déjà fait connaître que je
vois avec plaisir le commandement de l'armée entre vos mains. Je
trouve la conduite du roi (de Naples) extravagante, et telle qu'il ne
s'en faut de rien que je ne le fasse arrêter pour l'exemple, etc....
»Fontainebleau, 23 janvier 1813.»]
[En marge: Mesures d'urgence pour procurer un peu de cavalerie au
prince Eugène.]
Ce qui pressait le plus c'était la cavalerie, car les Russes en
avaient une immense, tant régulière qu'irrégulière, et semaient la
terreur en tous lieux en poussant devant eux les Cosaques qu'on
craignait parce qu'on ne les connaissait pas, et qu'on ignorait qu'il
suffisait de quelques hommes à pied pour les mettre en fuite. Il
aurait fallu avoir sur-le-champ plusieurs milliers de cavaliers, et
soit en débris de la garde, soit en cavalerie venue d'Italie avec le
général Grenier, le prince Eugène n'avait pas trois mille hommes à
cheval. Napoléon ordonna au général Bourcier qui était chargé en
Allemagne et en Pologne d'assurer les remontes, de payer les chevaux
comptant et à tout prix, de les prendre de force quand il n'en
trouverait pas à acheter, de remettre ainsi à cheval les cavaliers
revenus à pied de Russie, et d'expédier sans retard au prince Eugène
tout ce qu'il serait parvenu à équiper. Napoléon fit inviter en outre
les princes de la Confédération du Rhin, dans l'intérêt de leurs
propres États exposés aux courses des Cosaques, à lui envoyer ce
qu'ils auraient de disponible en fait de cavalerie, fût-ce un escadron
de cent hommes, s'il était prêt à partir. Le roi de Saxe avait gardé
deux régiments de cuirassiers et deux régiments de hussards et
chasseurs, formant un corps d'environ 2,400 cavaliers de la plus
excellente qualité. Napoléon les lui fit demander avec instance, pour
les diriger sur Posen. Tout cela devait sous quelques jours procurer
trois à quatre mille hommes de cavalerie au prince Eugène, qui en
aurait ainsi six ou sept mille, et pourrait contenir l'audace des
coureurs ennemis.
[En marge: Mise en état de défense des places de la Vistule, de l'Oder
et de l'Elbe.]
Napoléon recommanda au prince Eugène après avoir pourvu de fortes
garnisons les deux principales places de la Vistule, Thorn et Dantzig,
de faire refluer sur les places de l'Oder les débris des anciens corps
dont on avait d'abord assigné le ralliement sur la Vistule,
d'approvisionner immédiatement Stettin, Custrin, Glogau, Spandau, d'y
employer l'argent, après l'argent la force, d'enlever à dix ou quinze
lieues à la ronde les grains, le bétail, le bois surtout, de couper
pour se procurer du bois jusqu'aux arbres des promenades publiques, de
ne pas s'inquiéter des autorités prussiennes, avec lesquelles on
s'entendrait plus tard; de s'occuper ensuite des places de l'Elbe,
destinées à former une troisième ligne, de Torgau, de Wittenberg, de
Magdebourg, de Hambourg, de les armer et de les munir de vivres, de
recueillir dans ces places le matériel, et les caisses publiques, dont
on avait laissé enlever la principale, celle de Wilna, ce qui nous
avait coûté dix millions; de n'avoir dans chaque endroit que les fonds
indispensables; d'acheminer sur le Rhin presque tous les cadres de la
grande armée, puisqu'il fallait renoncer à l'espérance de former avec
les soldats revenus de Russie, non pas trois, non pas deux bataillons
par régiment, mais un seul; de conserver un cadre de bataillon par six
cents hommes, de renvoyer le reste, et notamment cette masse de
généraux sans troupes qui tenaient au quartier général le langage le
plus fâcheux, de ne garder auprès de lui que le maréchal Ney, pour le
lancer sur les premiers Russes qui se présenteraient, de presser enfin
la réorganisation des troupes polonaises, de leur fournir l'argent
dont elles auraient besoin, et de les rassurer sur leur sort en
annonçant que quel que fût le destin de la Pologne, les Polonais
seraient tous à la solde de la France, et seraient Français s'ils ne
pouvaient être Polonais.
[En marge: Ces précautions d'urgence adoptées, Napoléon s'occupe des
mesures fondamentales.]
Ces premières dispositions d'urgence une fois prises, il s'occupa à
l'instant même des mesures fondamentales. Ces mesures décidées dans
son esprit dès le premier jour, étaient cependant l'objet de quelque
doute encore, sous le rapport de l'étendue, parce qu'il avait voulu,
avant de les annoncer, que les circonstances se fussent plus
complétement développées. Le triste état dans lequel arrivaient les
débris de l'armée, un mouvement rétrograde qui au lieu de s'arrêter à
Koenigsberg, à Kowno, à Grodno, ne s'était pas encore arrêté à Posen,
la défection du général d'York, le mouvement populaire dont cette
défection avait été le signal en Allemagne, étaient des événements
tellement graves, qu'il devenait convenable et même urgent de parler à
la nation française, de lui demander de grands efforts, et de la
provoquer surtout à manifester ses sentiments patriotiques, en réponse
à l'exaltation nationale qu'on cherchait à exciter contre elle.
[En marge: Levée de cinq cent mille hommes, et appel patriotique fait
à la France.]
Napoléon avait sous la main, comme nous l'avons dit, environ 140 mille
conscrits de 1813, appelés en septembre, et remplissant déjà les
dépôts. Il avait en outre les cent bataillons de cohortes, ceux-là
parfaitement instruits, remplis d'hommes faits, mais ne présentant
sous le rapport des officiers qu'une organisation provisoire. C'était
une première ressource de 240 à 250 mille hommes, fort importante, et
à peu près disponible. Napoléon résolut de la doubler tout de suite,
et de la porter à 500 mille hommes.
[En marge: Emploi des cinq cent mille hommes appelés sous les
drapeaux.]