Sur le conseil persévérant du maréchal Davout, on assigna sur la

Vistule des points de ralliement aux divers corps de l'ancienne

armée. Les cadres de ces corps durent se rendre les uns à Dantzig, les

autres à Thorn, à Marienwerder, à Marienbourg. Tout soldat qui

arrivait, demandant du pain et des vêtements, devait être envoyé à son

dépôt dans ces places. Après quelques jours il y avait 1500 hommes

environ au 1er corps, celui de Davout, et un nombre proportionné dans

le 2e, celui d'Oudinot, le 3e, celui de Ney, le 4e, celui d'Eugène.

[En marge: Il ne reste à Murat en troupes actives qu'une dizaine de

mille hommes de toutes nations.]

Le quartier général était établi à Thorn. Après y être demeuré deux ou

trois jours, Murat ne crut pas même pouvoir s'y arrêter. En effet les

divisions Heudelet, Loison et Grandjean ayant été jetées dans la place

de Dantzig, il ne restait plus pour accompagner le quartier général et

l'immense quantité de drapeaux qu'on y avait réunis pour les sauver,

que dix mille hommes sans ensemble et sans cohésion. Ces dix mille

hommes comprenaient 1800 recrues qu'on avait rencontrées en route, et

qui étaient destinées au corps de Davout, 1200 hommes d'élite

Napolitains, 4,000 Bavarois partis récemment de leur pays pour

recruter l'armée bavaroise, enfin 3,000 hommes de la garde impériale,

qui s'étaient peu à peu ralliés depuis Koenigsberg, parmi lesquels se

trouvaient un millier d'hommes à cheval et douze pièces d'artillerie.

Le général Gérard qui commandait ce rassemblement, se sentant trop

pressé aux environs de Thorn, s'était précipité sur l'ennemi avec son

énergie ordinaire, et lui avait ôté l'envie de nous serrer de si près.

[En marge: Murat abandonne la Vistule, et se retire sur Posen.]

Dans une telle main ces dix mille hommes étaient quelque chose, mais

ils ne pouvaient défendre la Vistule, glacée comme toutes les

rivières de la Pologne et de la Prusse, et n'étant plus dès lors une

barrière contre l'ennemi. Ils ne pouvaient surtout pas préserver d'un

affront Murat et ce qui l'entourait, si les Russes de Tchitchakoff

réunis à ceux de Wittgenstein essayaient de l'envelopper. Murat ne

voulut donc pas séjourner sur la Vistule, et se rendit à Posen, à

égale distance de la Vistule et de l'Oder. Ainsi toute la

Vieille-Prusse, toute la Pologne se trouvaient évacuées, et, les

places occupées, nous avions 10 mille hommes en ligne, 10 mille hommes

mêlés de Napolitains, de Bavarois, et comptant tout au plus 4 mille

Français parmi eux. Il restait à Berlin pour contenir l'Allemagne

frémissante, les 18 mille hommes du général Grenier, et la division

Lagrange, la seule de ses quatre divisions que le maréchal Augereau

eût conservée auprès de lui.

[En marge: La place de Pillau se rend aux Anglais, qui pénètrent dans

le Frische-Haff.]

Un dernier événement vint encore accroître l'effervescence des

populations germaniques. On avait eu le tort de laisser une garnison,

en majeure partie allemande, à Pillau, petite place maritime qui

fermait l'entrée du Frische-Haff. On l'avait fait malgré l'avis du

maréchal Macdonald, qui ne voulait avec raison se priver de troupes

actives qu'en faveur des places capables de se défendre, et contenant

une garnison où les Français domineraient. Pillau ne remplissant pas

ces conditions, s'était en effet rendu, aux grands applaudissements

des Prussiens, et à la vive satisfaction des Anglais, qui s'étaient

hâtés de pénétrer dans le Frische-Haff avec leurs bâtiments de guerre.

Bientôt ils y avaient introduit leurs convois marchands, ce qui avait

procuré aux habitants de la Vieille-Prusse, outre la satisfaction

patriotique d'être délivrés de leurs vainqueurs, la satisfaction toute

matérielle, mais fort vivement sentie, de recommencer le commerce des

denrées coloniales dont ils avaient été privés si longtemps.

[En marge: Conduite du prince de Schwarzenberg à notre droite.]

Les nouvelles si mauvaises à notre gauche, n'étaient pas meilleures à

notre droite, sur la haute Vistule. Le général Reynier et le prince de

Schwarzenberg, ne voyant plus rien à faire à Minsk, s'étaient

acheminés sur Varsovie. Ayant dans les Saxons de bons soldats dont il

s'était fait estimer, ayant de plus pour les contenir les cinq à six

mille Français de la division Durutte, le général Reynier aurait voulu

se battre, mais le prince de Schwarzenberg l'en dissuadait fort, lui

disant qu'on s'affaiblirait inutilement en guerroyant pendant l'hiver,

qu'il fallait se retirer sur Varsovie, couvrir cette capitale, s'y

ménager des quartiers tranquilles, et y attendre l'arrivée des forces

que Napoléon ne manquerait pas d'amener au printemps. Tandis qu'il

donnait ces conseils le prince de Schwarzenberg se retirait lui-même,

obligeait le général Reynier à en faire autant, recevait à son

quartier général les officiers russes, acceptait leurs politesses sous

prétexte qu'il ne pouvait pas s'en défendre, se laissait parler

d'armistice, en parlait de son côté, ne trahissait pas précisément

Napoléon dont il avait négocié le mariage, auquel il devait le bâton

de maréchal, mais s'attachait avant tout à ménager son armée, et

voulait ensuite se tenir prêt aux divers changements de politique

qu'il prévoyait de la part du cabinet de Vienne. En même temps il

conseillait au général Reynier, à M. de Bassano, à tout le monde

enfin, la paix, qui était le plus cher de ses voeux, comme Autrichien,

et comme l'un des personnages favorisés de la cour de France.

[En marge: Murat, accablé par tant de revers, et inquiet pour sa

couronne de Naples, songe à quitter l'armée.]

[En marge: Vains efforts du prince Berthier et du ministre Daru pour

retenir Murat.]

[En marge: Murat part en choisissant le prince Eugène pour le

remplacer.]

Ainsi tandis que la Vistule allait être passée sur notre gauche malgré

les places que nous occupions, on devait s'attendre à la voir passer

sur notre droite, à Varsovie même, malgré la présence du prince de

Schwarzenberg, et on avait à Posen pour faire face à l'ennemi dix

mille hommes, Napolitains, Bavarois, Français, sans oser appeler à soi

les vingt-huit mille soldats de Grenier et d'Augereau, qui étaient

indispensables à Berlin pour contenir la Prusse. La faible tête de

Murat, quelque brave que fût son coeur, ne pouvait résister longtemps

à une telle situation. Il ne redoutait pas le canon qu'il n'avait

jamais craint, mais il était dévoré par la passion de régner. Mille

visions sinistres assiégeaient son imagination exaltée. Tantôt il

voyait les peuples d'Italie excités par les prêtres et les Anglais, se

soulevant depuis les Alpes Juliennes jusqu'au détroit de Messine, et

renversant les trônes des Bonaparte en Italie; tantôt il se voyait

abandonné par Napoléon lui-même, dont il était médiocrement aimé, et

qui obligé peut-être à faire des sacrifices pour obtenir la paix, les

ferait plus volontiers dans la basse que dans la haute Italie, et plus

volontiers encore dans l'une et l'autre Italie qu'en France. Dès que

ces images s'emparaient de son cerveau, il perdait son sang-froid, et

voulait partir pour aller sauver cette couronne, objet de si longs

désirs, prix de tant d'héroïsme. Sa défiance était devenue telle, que,

ne comptant pas même sur sa femme, il en était arrivé à craindre

qu'elle ne se pliât elle-même à la politique de Napoléon, ce qui

était pour lui un nouveau motif de retourner à Naples. Tourmenté par

ces inquiétudes, par les tristes nouvelles qu'il recevait à chaque

instant de la retraite de l'armée, il appela tout à coup le prince

Berthier, qui, quoique à demi-mort, restait major général, et M. Daru

qui n'était chargé que du matériel de l'armée, mais dont le solide

caractère, la haute prudence, faisaient un conseiller toujours

consulté dans les circonstances importantes. Il leur communiqua son

projet de quitter l'armée, allégua sa santé, qui n'était qu'un

prétexte, et résista à toutes les instances du prince Berthier et de

M. Daru, qui firent valoir tour à tour auprès de lui l'intérêt de

l'armée, l'intérêt de sa gloire, le courroux de Napoléon, la

difficulté de trouver un successeur. À cette dernière objection Murat

répondit en indiquant le prince Eugène, et annonça qu'il allait le

mander à Posen. En effet il lui dépêcha un courrier à Thorn, sans lui

dire pourquoi il l'appelait au quartier général. Ce prince étant

arrivé, il lui déclara sa résolution de partir et de le désigner, en

attendant les ordres de Napoléon, comme commandant de la grande armée.

Le prince Eugène, effrayé de cet honneur, par modestie et par

indolence, était cependant le seul qu'on pût choisir, car il s'était

fait beaucoup d'honneur dans la campagne de Russie, y avait déployé

une rare bravoure, quelques connaissances militaires, et de véritables

vertus. Enfin il était prince, ce qui était à considérer dans ce

régime, devenu en peu de temps aussi monarchique que celui de Louis

XIV. Il pressa Murat de rester, ne put réussir à l'y décider, et

finit par accepter avec résignation une charge qu'il regardait comme

très au-dessus de ses forces. Il demeura à Posen avec les 10 mille

hommes de toutes nations que nous avons énumérés, suppliant le général

Reynier et le prince de Schwarzenberg de se maintenir à Varsovie, ce

qui le couvrait vers sa droite, comptant que vers sa gauche les Russes

s'arrêteraient quelque temps au moins devant Thorn et Dantzig, et

ordonnant au général Grenier avec ses 18 mille hommes, à Augereau avec

les 9 ou 10 de la division Lagrange, de se tenir prêts à venir à son

aide s'il en avait besoin.

Voilà ce qui restait de la grande armée! vingt-cinq mille hommes à

Dantzig, 10 mille dans les places secondaires de la Vistule, 10 mille

de toutes nations à Posen avec le quartier général, quelques Saxons et

Français dominés à Varsovie par les mouvements du prince de

Schwarzenberg, et enfin à Berlin, Grenier et Augereau, avec 28 mille

hommes qu'on n'osait pas déplacer, de crainte d'un soulèvement général

en Allemagne! Il y avait loin de cette situation, aux 200 mille hommes

que Napoléon croyait encore établis sur le Niémen, et disputant aux

Russes Koenigsberg, Kowno, Grodno, en attendant que 300 mille nouveaux

soldats vinssent à leur secours. La nécessité d'organiser lui-même ces

300 mille nouveaux soldats avait appelé Napoléon à Paris, et son

départ avait entraîné la perte des 200 mille hommes restés sur le

Niémen! Ainsi il aurait fallu qu'il fût à la fois sur le Niémen pour

sauver les uns, et à Paris pour organiser les autres. En quittant le

Niémen il avait commis une faute militaire, et s'était rendu coupable

d'abandon envers des compagnons d'armes qu'il avait précipités dans un

abîme; en y demeurant, il aurait laissé entre lui et Paris l'Allemagne

insurgée, n'aurait pas saisi d'assez près les rênes de sa vaste

administration, et aurait commis à la fois une faute politique et

administrative, de façon que, quoi qu'il fît, il manquait quelque

part, il commettait des fautes également graves, et s'exposait à de

déplorables interprétations, juste punition d'erreurs immenses et

irréparables!

[En marge: Le baron de Stein et les réfugiés allemands se réunissent à

Koenigsberg pour y proclamer l'indépendance de l'Allemagne.]

[En marge: Les sociétés secrètes allemandes.]

[En marge: Leur esprit et leur rapide propagation.]

[En marge: Ces sociétés répandent partout l'idée qu'il faut donner sa

vie et sa fortune pour affranchir l'Allemagne.]

Et en ce moment les conséquences politiques de ces erreurs n'étaient

pas moins grandes que leurs conséquences militaires. Le chef des

exilés allemands, le baron de Stein, était avec le général d'York à

Koenigsberg, y convoquait les états de la province, y faisait décréter

l'armement de toute la population, et l'emploi sans réserve des

ressources pécuniaires du pays. Le dévouement universel répondait à

ces propositions, et des milliers de pamphlets, de proclamations, de

chants populaires, allaient enflammer contre nous les imaginations

allemandes. L'Allemagne, depuis quelques années, s'était couverte de

sociétés secrètes, dont la principale, celle de l'_Union de la vertu_

(Tugend-Bund), s'était universellement répandue. L'enthousiasme pour

la patrie allemande, la conviction que, réunie en un seul faisceau,

elle serait invincible, qu'au lieu d'être tour à tour la victime des

États du Nord ou de ceux du Midi, elle leur ferait la loi à tous, et

composerait la première nation du monde; la nécessité dès lors de

s'unir, de ne plus se considérer comme Autrichiens, Bavarois, Saxons,

Prussiens ou Hambourgeois, comme princes, nobles, bourgeois ou

paysans, comme luthériens ou catholiques, mais comme Allemands, prêts

à mourir jusqu'au dernier pour leur pays; la préférence donnée à tout

ce qui était d'origine allemande, en industrie, en usages, en

littérature, telles étaient les idées et les sentiments que ces

sociétés s'étaient attachées à répandre, et qu'elles avaient propagés

avec un succès inouï, car ces idées et ces sentiments convenaient à

toutes les classes de la nation germanique, et répondaient à l'amour

de l'égalité chez les uns, à l'esprit monarchique chez les autres, et

au patriotisme de tous horriblement froissé par notre domination. Ces

sociétés avaient porté de Koenigsberg aux extrémités de l'Allemagne

non pas seulement l'émotion, qui était naturelle et immense, et

n'avait pas besoin de moyens artificiels pour se communiquer, mais les

mots d'ordre à suivre. Partout, selon l'avis transmis par elles, il

fallait courir aux armes, donner à l'État sa personne et ses biens, se

réunir à l'empereur Alexandre, délivrer les rois asservis à l'alliance

française, et déposer comme indignes ceux qui, pouvant s'affranchir de

cette alliance, voudraient lui rester fidèles. _Vive Alexandre! vivent

les Cosaques!_ étaient les cris que dans un délire général on faisait

entendre de toutes parts. Il y avait même de jeunes Allemands qui dans

leur exaltation patriotique prenaient la barbe des Cosaques, et, ce

qui n'est pas moins digne de remarque, les princes et les nobles

excitaient eux-mêmes ce mouvement, qui, malgré un mélange de fidélité

monarchique, était en réalité profondément démocratique, comme en

Espagne, où l'on montrait une égale passion pour la liberté et pour le

roi captif. On soulevait non-seulement le patriotisme national,

non-seulement la fidélité aux princes détrônés ou abaissés, mais

l'amour de la liberté, que Napoléon s'était vanté de contenir en

France et dans le monde. Ainsi ce qu'il flétrissait chez lui sous le

nom d'idéologie, dans toute l'Europe sortait de dessous terre pour

l'assaillir! Singulière leçon qui aurait dû servir à tous, et qui ne

devait profiter à personne, car ces nobles, ces princes, ces prêtres,

invoquant la liberté aujourd'hui contre Napoléon, allaient bientôt,

Napoléon renversé, la contester et la refuser à leurs peuples.

Cet entraînement, qui ne pouvait être comparé qu'à celui que nous

avions éprouvé nous-mêmes en 1792, à l'apparition du duc de Brunswick,

s'était produit à la fois à Berlin, malgré la présence de nos soldats,

à Dresde, à Munich, à Vienne, malgré notre alliance, à Hambourg, à

Brême, à Cassel, malgré notre domination directe. À Berlin, devant la

belle troupe de Grenier, les Prussiens n'osant faire éclater leurs

ressentiments ni par des actes ni par des cris, laissaient voir

néanmoins sur leurs visages la joie la plus insultante, la

manifestaient à chaque nouvelle fâcheuse pour nous, et refusaient tout

à nos soldats, même à prix d'argent. Cependant comme à côté des

sentiments les plus sincères la cupidité se fait encore jour

quelquefois, on obtenait çà et là des vivres, mais à des prix

exorbitants. Aussi les réquisitions dont nous avions tant usé, en

payant avec des bons liquidables ultérieurement, n'étaient-elles plus

possibles, à moins de provoquer un soulèvement immédiat.

[En marge: Situation de la Prusse, et perplexités de son roi, lié d'un

côté à Napoléon par un traité d'alliance, et entraîné de l'autre par

les sentiments de ses sujets, qu'il partage.]

On doit comprendre la surprise, l'embarras, la perplexité du

malheureux roi de Prusse et de son principal ministre, M. de

Hardenberg. Ce roi probe et sage n'avait cessé de se trouver depuis le

commencement de son règne dans les positions les plus fausses pour un

honnête homme, et un homme de bon sens. On l'avait entraîné en 1806

contre son gré et contre son instinct secret, à se ruer contre la

France, et il y avait presque perdu sa couronne, car c'était l'avoir à

peu près perdue que d'être privé des deux tiers de ses États, et

d'être pour le tiers restant dans une dépendance absolue. Résolu à ne

plus tomber dans une semblable faute, il s'était en 1812 attaché à

l'alliance française, l'avait même sollicitée, parce qu'abandonné par

l'Autriche et la Russie après avoir été mis en avant par elles, il

s'était cru lui aussi le droit de se sauver en pactisant avec le plus

fort. Tandis qu'il agissait de la sorte, il avait voulu, par un excès

de précaution, faire approuver à l'empereur Alexandre lui-même la

conduite qu'il tenait, et lui avait envoyé M. de Knesebeck, qui,

autorisé ou non, avait poussé les excuses jusqu'à la duplicité envers

la France. Or voilà ce roi, qui, en croyant être en 1812 plus sage

qu'en 1806, semblait s'être égaré encore, et se voyait condamné ou à

manquer de parole envers la France, ce qui était un mauvais acte et un

péril, ou à se battre pour la France qui l'opprimait, contre des amis

qui s'offraient à être ses libérateurs. L'excellent prince ne savait

plus que penser, que faire, que devenir! La joie de voir disparaître

la domination française s'était fait jour dans son coeur, mais la

confusion de s'être de nouveau trompé en devenant l'allié de la

France, la crainte de passer pour traître en l'abandonnant,

empoisonnaient la satisfaction qu'il éprouvait. Le cri violent,

menaçant même de ses sujets, pouvait fournir une excuse en devenant

une contrainte. Mais si cette fois encore ses sujets étaient dans

l'erreur comme en 1806, si ce Napoléon qu'on disait vaincu ne l'était

pas, si au printemps il reparaissait sur l'Elbe vainqueur de ses

ennemis, et s'il en finissait de cette Prusse incorrigible, et

traitait le neveu du grand Frédéric comme la maison de Hesse,

aurait-on une seule plainte à élever? Or, soit crainte de Napoléon,

soit amour-propre de ne s'être pas trompé, Frédéric-Guillaume

inclinait à penser que la France n'était vaincue que pour un moment,

et, suivant les fluctuations ordinaires d'une âme agitée, quand il

l'avait cru quelques heures, il cessait de le croire, puis revenait à

cette opinion, et dans le désordre de son esprit, cédait au fait

actuel, c'est-à-dire à la présence de trente mille Français à Berlin.

[En marge: Situation de M. de Hardenberg, plus difficile encore que

celle du roi.]

M. de Hardenberg qui, lui aussi, avait envers la France passé de

l'hostilité à l'alliance, était en proie à toutes les perplexités du

roi lui-même, et de plus à celles qui naissaient de sa situation

personnelle. Si les événements condamnaient la politique de l'alliance

avec la France, il y avait pour le roi une excuse toute trouvée, celle

de la faiblesse; mais il n'y en aurait aucune pour M. de Hardenberg:

on imputerait sa conduite à l'ambition, et à la plus basse de toutes

les ambitions, celle qui pactise avec les ennemis de son pays.

[En marge: Le roi, craignant d'être compromis par la conduite du

général d'York, commence par le désavouer.]

Le premier mouvement de Frédéric-Guillaume en apprenant la défection

du général d'York, fut de se récrier contre un pareil acte. Il

craignait à la fois d'être compromis avec la France qu'il redoutait

toujours, et de passer pour déloyal, ce qui lui coûtait beaucoup, car

il était vraiment honnête, et tenait surtout à passer pour tel. Il se

hâta de mander auprès de lui le ministre de France, M. de

Saint-Marsan, et de désavouer énergiquement la conduite du général

d'York. Il jura qu'il n'était pour rien dans cette défection. M. de

Saint-Marsan, qui se laissait facilement persuader par l'accent

d'honnêteté de Frédéric-Guillaume, lui affirma qu'il douterait de la

parole de tout le monde avant de douter de la sienne, et alors ce

prince fut soulagé, charmé, et séduit par celle de toutes les

flatteries qui lui allait le plus au coeur, la confiance en sa

loyauté. Dans son premier entraînement, il promit de désavouer

publiquement le général d'York, et de le traduire à une commission

militaire. M. de Saint-Marsan emporta cette promesse comme une sorte

de trophée, qu'il crut utile d'opposer aux déclamations des ennemis de

la France.

Quand cette déclaration fut connue, les patriotes allemands furent

fort irrités, s'emportèrent contre le roi, contre M. de Hardenberg,

contre la politique du cabinet prussien, et allèrent répétant partout,

comme jadis nos émigrés, que le roi n'était pas libre. Ses ministres

lui dirent qu'il s'était peut-être trop avancé, et après avoir

désavoué le général d'York, il refusa de publier ce désaveu.

[En marge: Politique de transition imaginée par le roi et M. de

Hardenberg, sous l'inspiration des événements et de la cour

d'Autriche.]

[En marge: Cette politique consiste à armer et à s'interposer entre la

France et les puissances belligérantes, pour obtenir une paix

prochaine, et moins oppressive que la précédente.]

Tandis que dans Berlin l'exaltation des esprits était extrême, les

Français qui gardaient cette capitale, et qui avaient le coeur tout

aussi haut que jadis, répondaient aux propos du patriotisme allemand

par des propos non moins provocateurs, et de plus souverainement

imprudents. Quoique Augereau, qui commandait à Berlin, se montrât

cette fois plus réservé que de coutume, de jeunes officiers dirent que

les Français ne se laisseraient pas duper encore par la Prusse, qu'ils

étaient sur leurs gardes, qu'au premier acte de trahison on

désarmerait les troupes prussiennes, qu'on enlèverait même la cour à

Potsdam, et qu'on en finirait d'une puissance toujours infidèle. Ces

propos, qui n'étaient que le résultat du langage irritant des

Prussiens, répétés méchamment au roi, lui inspirèrent d'abord de la

terreur, puis un commencement de calcul assez raffiné. La pensée

d'abandonner la France ne s'était pas jusqu'alors présentée à son

esprit, mais celle de devenir plus indépendant d'elle, grâce aux

événements, de prendre une position intermédiaire entre elle et ses

ennemis, et peut-être de contribuer ainsi à une paix avantageuse,

cette pensée née des circonstances, et aussi, comme on va le voir, des

suggestions de la cour d'Autriche, s'empara tout à fait de

Frédéric-Guillaume. Le seul moyen de la réaliser, c'était, pour le

roi, de quitter la ville de Berlin, vers laquelle marchaient déjà les

Russes dans leur poursuite, les Français dans leur retraite, d'aller

établir sa cour en Silésie, à Breslau par exemple, projet qui n'était

pas nouveau puisqu'on l'avait proposé dès l'année précédente, d'y

stipuler avec les Russes et les Français la neutralité de cette

province, et d'y attendre la suite des événements. Il fallait en

outre profiter de l'occasion pour armer dans de grandes proportions.

Cette dernière mesure devait à la fois plaire aux patriotes allemands,

qui se flatteraient de faire tourner ces armements contre la France,

et laisser les Français sans une seule objection, car ils venaient

eux-mêmes de demander que la Prusse doublât son contingent.

[En marge: Le roi veut en armant qu'il n'en coûte rien à la Prusse, et

demande à Napoléon le payement des immenses fournitures faites aux

armées françaises, et la restitution des places de l'Oder.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 14 / 45 段