il était en réalité occupé sans relâche d'un travail plus noble, et
jamais il ne s'était montré administrateur plus intelligent, plus
créateur, surtout plus actif. Quelque grand qu'il eût jugé le mal,
pourtant il n'en avait aperçu qu'une partie en quittant l'armée à
Smorgoni. Il croyait avoir perdu beaucoup de soldats et d'officiers,
beaucoup d'hommes et de matériel; mais il voyait remède à toutes ces
pertes. Sur cinq bataillons de guerre par régiment, il supposait
qu'après le ralliement de l'armée il resterait de quoi en former
trois, et qu'il suffirait de renvoyer en France deux cadres sur cinq,
pour les remplir avec des conscrits déjà tout dressés. Il supposait
que s'il avait perdu presque toute sa cavalerie, il devait lui rester
à pied vingt-cinq ou trente mille cavaliers éprouvés, qu'il serait
facile de remettre à cheval en achetant des chevaux en Pologne, en
Allemagne, en France, ce dont il avait déjà donné l'ordre, et
qu'ensuite les dépôts lui fourniraient de quoi compléter en cavaliers
instruits cette cavalerie remontée. Il savait que son artillerie
avait perdu beaucoup d'hommes et surtout son matériel à peu près tout
entier; mais il savait aussi que les arsenaux de France largement
approvisionnés pouvaient lancer sur toutes les routes du Rhin à la
Vistule un millier de pièces de canon sur affûts neufs. La France
fournirait de quoi les atteler, grâce aux excellents chevaux de trait
dont elle avait une si grande abondance. Ainsi Napoléon, s'il avait
souffert de sa politique désordonnée, recueillait néanmoins en
beaucoup de choses le prix de sa rare prévoyance, car la Providence
juste envers chacun, le paye toujours par le résultat. Il avait, avant
de marcher sur Moscou, prescrit la levée de la conscription de 1813,
laquelle arrivée en octobre dans les cadres avec une remarquable
exactitude, remplissait les dépôts de 140 mille hommes ayant trois
mois d'instruction, et propres à recruter les cadres qui rentreraient
en France. Napoléon avait depuis près d'un an formé cent cohortes de
gardes nationaux, lesquelles prises, en vertu de l'institution qui
embrassait tous les citoyens valides, dans les classes les plus
vigoureuses de la population, présentaient cent beaux bataillons
d'hommes faits et déjà disciplinés. Il est vrai que leur institution
ne les obligeait pas à servir hors des frontières. Mais en se faisant
demander par quelques-uns de ces bataillons l'honneur de rejoindre la
grande armée, en consacrant ce voeu par une décision du Sénat, on
allait ajouter à cette grande armée cent mille hommes de vingt-deux à
vingt-sept ans, doués d'une force physique qui manquait aux sujets
fournis par la conscription. C'étaient donc 240 mille hommes déjà
tout préparés, et qui dans un mois pouvaient être rendus sur le Rhin,
dans deux mois sur l'Oder, dans trois mois sur la Vistule. Si en
mettant tout au pis (comme Napoléon croyait le faire en ce moment) il
lui restait 150 mille Français et 50 mille alliés sur les 600 mille
hommes de la grande armée, il allait avoir encore 450 mille hommes en
ligne, et 500 mille en comptant les contingents dus par les alliés,
force très-suffisante pour accabler les Russes, presque aussi
maltraités que nous par l'hiver, et moins en état de réparer leurs
pertes! En attendant les trois mois exigés par ces préparatifs, il y
avait sur les lieux mêmes, grâce encore à la prévoyance de Napoléon,
bien des ressources préparées de longue main, et capables actuellement
d'arrêter l'ennemi sur le Niémen. Il avait eu le soin, comme nous
l'avons dit, en marchant de Smolensk sur Moscou, de faire venir de
Vérone un beau corps de 15 à 18 mille hommes, pris dans les anciens
régiments de l'armée d'Italie, et qui avait traversé les Alpes avant
la mauvaise saison. Ce corps était à Berlin, sous le général Grenier,
et parfaitement composé en toutes armes. Napoléon avait formé en outre
sous le maréchal Augereau un corps (le 11e) chargé d'occuper la ligne
de l'Elbe. De ce corps, une division, celle du général Durutte, avait
été envoyée au général Reynier sur le Bug, et avait péri à moitié; une
autre sous le général Loison avait été envoyée de Wilna à la rencontre
de la grande armée, et subsistait tout entière quand Napoléon avait
quitté Smorgoni. Il en restait de plus deux tout à fait intactes, la
division Heudelet et la division Lagrange, déjà rendues à Dantzig. Les
unes et les autres en y ajoutant les troupes venues d'Italie,
présentaient un total de 45 mille hommes au moins, entièrement frais,
et sur lesquels l'armée en retraite pouvait s'appuyer. Lorsque
Napoléon avait quitté Smorgoni, la garde comptait encore sept à huit
mille hommes, le corps de Victor n'était pas détruit, la division
Loison n'avait pas été engagée, et il revenait de Moscou une
quarantaine de mille hommes, dont le nombre devait s'augmenter chaque
jour par le ralliement des soldats débandés. Il y avait de plus à
gauche le corps de Macdonald, fort de sept à huit mille Polonais, de
quinze mille Prussiens, ayant tous bien servi et peu souffert; il y
avait à droite quinze mille Saxons et Français de Reynier, vingt-cinq
mille Autrichiens de Schwarzenberg, ayant bien servi aussi, malgré la
timidité de leurs chefs. Il y avait enfin le corps de Poniatowski,
renvoyé de bonne heure dans ses cantonnements pour s'y recruter, et M.
de Bassano chargé en revenant de Wilna de passer à Varsovie, puis à
Berlin, assurait que la Pologne allait se lever en masse, que la
Prusse jurait de nous rester fidèle, qu'elle était même disposée,
moyennant quelques secours d'argent, à augmenter son contingent; que
le prince de Schwarzenberg écrivait les lettres d'un militaire plein
d'honneur, et que ce prince, ainsi que tous les Autrichiens qu'on
avait vus, en formant des voeux ardents pour une paix prochaine,
promettaient néanmoins une parfaite fidélité à l'alliance. En
supposant donc qu'il ne revînt sur Wilna que 40 mille hommes de ceux
qui avaient pénétré dans l'intérieur de la Russie, en y ajoutant les
45 mille hommes frais qui sous Augereau et Grenier gardaient l'Elbe,
les 20 mille qui sous Macdonald revenaient de Riga, les 40 mille qui
sous Reynier et le prince de Schwarzenberg revenaient des environs de
Minsk, on pouvait se flatter de réunir 150 mille hommes au moins,
bientôt peut-être 200 mille par le ralliement successif des traînards,
et de les opposer avec avantage aux Russes, qui certainement n'en
avaient pas plus de 150 mille échappés aux rigueurs de l'hiver. En
ajoutant à ces 200 mille les 240 mille qui allaient venir des dépôts
du Rhin sous deux ou trois mois, plus les nouvelles levées que la
France ne manquerait pas de fournir en présence du danger, Napoléon
était fondé à croire qu'il retiendrait les Prussiens et les
Autrichiens dans son alliance, qu'il refoulerait les Russes au delà du
Niémen, qu'il parviendrait à recouvrer la paix continentale sans de
trop grands sacrifices, peut-être même à la compléter par la paix
maritime!
Ces espérances soutinrent pendant les premiers jours l'ardeur de
Napoléon au travail. Mais c'était là le tableau des choses tel qu'il
était permis de le tracer lorsqu'il avait quitté l'armée.
Malheureusement du 5 décembre au commencement de janvier tout avait
changé dans le Nord, militairement et politiquement. Napoléon avait en
effet précipité sa fortune sur une pente si rapide, que chaque fois
qu'il y reportait les yeux, il la trouvait effroyablement descendue
vers l'abîme.
[En marge: Ce qu'était devenue la grande armée depuis que Napoléon
l'avait quittée.]
Depuis son départ, comme nous l'avons exposé précédemment, l'armée
était tombée dans la plus affreuse dissolution. Par suite du froid
parvenu à une intensité extraordinaire, et faute d'une autorité
respectée, toute discipline avait disparu; chacun livré à son
désespoir personnel s'était enfui comme il avait pu, et cette poignée
d'hommes déjà si réduite qui avait forcé le passage de la Bérézina,
s'était complétement dispersée. Le corps de Victor qui était encore de
7 à 8 mille combattants le soir de son héroïque défense des ponts,
avait fondu en deux jours seulement, pour avoir fait pendant ces deux
jours le métier d'arrière-garde. La division Loison comprenant dix
mille hommes jeunes, il est vrai, mais bien organisés, n'ayant rien
souffert jusqu'alors, s'était entièrement décomposée pour être sortie
de Wilna et avoir voulu marcher à la rencontre de la grande armée. Le
froid en avait tué la moitié, et le reste s'était éparpillé, au point
qu'il n'y avait pas deux mille hommes dans le rang. Même chose était
arrivée aux détachements qui formaient la garnison de Wilna. Les
quatre ou cinq mille Bavarois du général de Wrède, qui depuis
l'évacuation de Polotsk s'étaient tenus sur la gauche de Wilna,
avaient partagé le sort commun. Les Saxons de Reynier, les Autrichiens
de Schwarzenberg, étant demeurés aux environs de Minsk faute d'ordres
précis, Wilna s'était trouvé découvert, et il avait fallu l'évacuer en
désordre, sans même avoir le temps d'y prendre les vêtements, les
vivres dont les magasins de cette ville abondaient. Murat n'étant plus
ni obéi ni capable de commander, s'était enfui de Wilna au milieu de
la nuit, et avait perdu au pied de la montagne qu'on rencontre au
sortir de la ville le trésor de l'armée. À Kowno, ramassant quelques
officiers et un maréchal, avec un millier de soldats, il avait chargé
Ney et Gérard de disputer un instant le Niémen; mais ces deux hommes
héroïques restés presque seuls, avaient été obligés de se réfugier à
Koenigsberg.
Tels étaient les faits qui s'étaient passés depuis le départ de
Napoléon, et que nous avons déjà rapportés, faits désastreux, dus aux
distances, au froid, à la misère, à la destruction de toute autorité,
et surtout à cette débandade contagieuse, qui, ayant commencé par les
cavaliers à pied, par les fantassins sans fusils, s'était incessamment
accrue de jour en jour, et avait fini par devenir une sorte de maladie
pestilentielle dont tout corps envoyé au secours de la grande armée
était atteint sur-le-champ, et périssait sans la sauver.
[En marge: État des choses à Koenigsberg.]
D'autres infortunes nous attendaient à Koenigsberg. Les habitants de
cette ville comme tous ceux de la Prusse nourrissaient contre nous une
haine violente, qu'ils n'osaient manifester parce qu'ils n'avaient pas
cessé de nous craindre. En voyant arriver nos tristes débris, ils
n'avaient pu dissimuler leur satisfaction; cependant ils avaient
supposé que ces débris n'étaient que les avant-coureurs du corps
affaibli et encore subsistant de la grande armée; mais en voyant
paraître Murat presque seul, la garde réduite à quelques centaines
d'hommes, et puis rien que des malheureux égarés, poursuivis sur la
glace du Niémen par les Cosaques, ils n'avaient pu réprimer ni leur
joie ni leur arrogance. Les paysans dans les lieux écartés
dépouillaient ceux de nos soldats qui avaient conservé quelque argent
qu'ils offraient pour du pain, et quelquefois même les égorgeaient
sans pitié. À Koenigsberg même les habitants se seraient insurgés,
s'ils n'avaient été contenus par une des quatre divisions d'Augereau,
la division Heudelet, laquelle heureusement n'avait pas dépassé la
Vieille-Prusse. Elle était de sept à huit mille hommes, fort jeunes,
mais capables de se faire respecter. C'était la première force
organisée qu'on eût rencontrée depuis Wilna. N'étant pas sortie comme
celle du général Loison pour aller à la rencontre de la grande armée,
elle n'avait ni péri, ni même souffert. Cette force protégeait les
douze mille malades ou blessés presque mourants qui remplissaient les
hôpitaux, et cette multitude de généraux et d'officiers qui étaient
venus, comme les généraux Lariboisière et Éblé, mourir à Koenigsberg
de la fièvre de congélation. Les habitants de cette ville n'osant pas
encore se jeter sur nous, se promettaient de le faire à la première
approche des Russes, et en attendant extorquaient de nos infortunés
soldats tout ce qui leur restait d'argent pour les moindres vivres ou
vêtements qu'ils leur fournissaient. Toutefois parmi ces habitants de
la Vieille-Prusse se trouvaient des hommes pleins d'humanité, qui,
malgré un sincère patriotisme, respectaient en nous la bravoure
malheureuse, et soulageaient les maux de leurs oppresseurs.--Ce n'est
pas à vous, Français, disaient-ils, que nous en voulons, c'est à votre
empereur qui vous a sacrifiés, et qui depuis quinze ans nous opprime
tous, vous et nous!--
[En marge: Retraite du maréchal Macdonald sur le Niémen.]
[En marge: Dispositions des Prussiens, composant la principale partie
de son corps d'armée.]
[En marge: Le général d'York.]
Mais bientôt un événement d'une extrême importance vint s'ajouter à
nos revers. Le maréchal Macdonald ayant avec lui la division polonaise
Grandjean, de sept à huit mille hommes, soldats excellents et fidèles,
suivi à quelque distance du corps auxiliaire prussien, avait longtemps
attendu à Riga des ordres de retraite qu'il n'avait point reçus, tout
comme le prince de Schwarzenberg avait vainement attendu à Minsk les
ordres qui auraient dû l'amener à Wilna. Voyant enfin les Russes
s'avancer de toutes parts, signe certain de notre retraite, le
maréchal Macdonald s'était mis spontanément en marche pour se
rapprocher de Tilsit. Les Prussiens, commandés pour la forme par un
général très-respectable, le général Grawert, mais en réalité par un
officier plein de capacité, d'orgueil, d'ambition et de haine pour
nous, le général d'York, se retiraient lentement à la suite du
maréchal Macdonald. Ce maréchal avait voulu hâter leur pas, afin
d'échapper à l'ennemi qui se montrait pressant, mais tantôt sous un
prétexte, tantôt sous un autre, ils avaient refusé de lui obéir, à ce
point qu'il en était devenu fort défiant, et avec beaucoup de raison,
comme on va en juger.
[En marge: Nouvelle politique d'Alexandre, tendant à se faire le
libérateur de l'Allemagne et de l'Europe.]
[En marge: Les réfugiés allemands, sous le célèbre baron de Stein,
encouragent fort Alexandre dans sa nouvelle politique.]
Les Russes après le passage de la Bérézina avaient continué leur
mouvement. Wittgenstein avec l'armée de la Dwina s'était porté sur
Koenigsberg, pour tâcher d'intercepter le corps de Macdonald, tandis
que Tchitchakoff avec l'armée de Moldavie poursuivait nos débris sur
Kowno, et que Kutusof faisait reposer à Wilna l'armée principale. Les
Russes avaient souffert autant que nous du froid, mais très-peu de la
misère, et soutenus par la joie de nos malheurs, par l'espérance de
notre destruction, retenus au drapeau par des distributions
régulières, ils arrivaient fort diminués en nombre mais compactes, et
pleins d'ardeur. Leur masse totale était tout au plus de 100 mille
hommes, au lieu de 300 mille qu'ils avaient été au début de la
campagne. L'empereur Alexandre, à la nouvelle de nos désastres, était
accouru à Wilna, avait comblé de récompenses méritées le maréchal
Kutusof, dont la sagesse reconnue triomphait enfin de toutes les
contradictions, et avait pris en main la direction des événements, qui
allaient devenir politiques autant que militaires. Alexandre en effet,
sachant par des conjectures faciles à former, et par quelques
communications indirectes de la Prusse, même de l'Autriche, qu'on ne
demandait pas mieux que d'être affranchi d'une alliance acceptée à
contre-coeur, ne doutait pas qu'en s'y prenant convenablement il ne
parvînt à détacher de la France, sinon l'Autriche, au moins la Prusse.
Aussi avec sa finesse d'esprit et sa douceur de caractère accoutumées,
adopta-t-il sur-le-champ le langage qui était le mieux approprié aux
circonstances. Il ne venait pas, disait-il, faire des conquêtes sur
l'Allemagne, même sur la Pologne, il venait tendre la main aux
Allemands opprimés, peuples et rois, bourgeois et nobles, Prussiens et
Autrichiens, Saxons et Bavarois, les aider tous, quels qu'ils fussent,
à secouer un joug odieux, et cette oeuvre terminée rendre à chacun ce
qui appartenait à chacun, et ne prendre pour lui que ce qu'on lui
avait injustement dérobé. Ainsi on publia de tout côté en son nom que
si les Prussiens voulaient ressaisir leur part de la Pologne, il
était prêt à la leur restituer, et qu'il ne la garderait qu'en
attendant qu'ils vinssent se remettre eux-mêmes en possession de ce
qui leur avait appartenu. À Wilna, où il était chez lui, il proclama
une amnistie générale pour tous les actes commis, contre l'autorité
russe, et fit même répandre que si les Polonais voulaient retrouver
une patrie, il était tout disposé à leur en accorder une, en
constituant séparément le royaume de Pologne, dont il serait le roi
clément, civilisateur et libéral. Alexandre avait bien assez d'esprit
pour comprendre à lui seul l'habileté d'une telle politique, assez de
bienveillance naturelle pour s'y plaire, et en tout cas, s'il eût
fallu l'y aider, les Allemands accourus auprès de lui auraient suffi
pour le persuader. Le ministre prussien Stein, réfugié à sa cour, le
célèbre écrivain Kotzebue, et beaucoup d'autres Allemands, hommes de
lettres ou militaires, tenaient le langage le plus libéral, et
assiégeaient Alexandre de leurs instances pour qu'il proclamât
l'indépendance de l'Allemagne, et surtout pour qu'il marchât hardiment
en avant, pour que sans compter ce qui pouvait rester de Français, il
se portât rapidement sur la Vistule et l'Oder, car, disaient-ils,
chaque portion de territoire délivrée des Français lui vaudrait à
l'instant des alliés ardents et enthousiastes. Il n'y avait d'opposé à
cette politique que le vieux Kutusof, dont la circonspection justifiée
par le résultat était devenue excessive, et quelques Russes, occupés
de considérations purement militaires, lesquels frappés de
l'épuisement de leur armée, craignant qu'elle ne finit par fondre
comme l'armée française, demandaient qu'on s'arrêtât, qu'on laissât
les Allemands s'affranchir comme ils pourraient, qu'on traitât avec la
France, ce qu'il était facile dans le moment de faire
très-avantageusement, et qu'on ne prolongeât pas inutilement une
guerre, qui, heureuse dans l'intérieur de la Russie, deviendrait fort
dangereuse au dehors, surtout contre un capitaine tel que Napoléon; et
il est vrai que sous le rapport de la prudence ce langage était
parfaitement fondé! Mais l'imagination d'Alexandre s'était tout à coup
enflammée. Profondément blessé par les dédains de Napoléon,
enorgueilli jusqu'au délire du rôle de son vainqueur, il aspirait à un
rôle plus grand encore, il voulait être son destructeur, et le
libérateur de l'Europe opprimée. Il se disait que traiter aujourd'hui
avec Napoléon, même d'égal à égal, était possible sans doute; mais que
si on laissait échapper cette occasion de le détruire, on retrouverait
bientôt en lui le puissant dominateur d'autrefois, et que ce serait
une oeuvre à recommencer. Au contraire, en poursuivant les succès
obtenus, en appelant à soi les gouvernements et les peuples indignés
du joug qui pesait sur eux, en allant plus loin, en adressant un appel
direct à la France elle-même fatiguée de son maître, en lui déclarant
qu'il y avait une légitime grandeur qu'on n'entendait pas lui
disputer, on pouvait faire disparaître Napoléon de la scène, et
devenir à son tour le roi des rois, le sauveur adoré de l'Europe.
Cette ambition aidée par le ressentiment avait envahi le coeur
d'Alexandre, et il ne voulait plus s'arrêter. Il avait donc autorisé
le ministre Stein et ses compatriotes à se porter dans les provinces
prussiennes reconquises, et à y promettre le prochain affranchissement
de l'Allemagne.
[En marge: Le général russe Diebitch suit le corps prussien pas à pas,
avec espérance de le détacher des Français.]
[En marge: Communications secrètes établies avec le général d'York.]
[En marge: Ce général, après quelques hésitations, prend son parti, et
sous le prétexte d'une capitulation militaire, passe aux Russes.]
Le général Diebitch, chef d'état-major de Wittgenstein, entouré
d'officiers allemands parmi lesquels figurait le général Clausewitz,
poursuivi de leurs instances, et n'en ayant pas besoin, car il pensait
comme eux, suivait le maréchal Macdonald pas à pas, avec l'espérance
de lui enlever le corps prussien. Le général d'York détestait dans le
maréchal Macdonald son chef d'abord, car il était jaloux et toujours
mécontent, et ensuite un Français, car il avait dans le coeur tous les
sentiments de ses compatriotes. Il avait de continuels démêlés avec
l'état-major du maréchal, se plaignait sans cesse qu'on nourrît mal
son corps, qu'on ne lui accordât pas une assez large part en fait de
décorations et de dotations françaises, et cette humeur, du reste peu
justifiée, avait fort augmenté son aversion patriotique pour nous. Le
général Diebitch, averti par des agents secrets, avait fomenté ces
sentiments, et puis, la catastrophe venue, avait fini par proposer au
général d'York de passer aux Russes, sous le voile d'une capitulation
commandée par les circonstances. Il suffisait que ce général prussien
marchât lentement, qu'il se laissât séparer de Macdonald, puis
entourer, pour qu'il parût se rendre malgré lui. On ne désarmerait pas
son corps, on le déclarerait neutre, et ce corps serait le noyau de la
future armée prussienne, chargée de concourir avec les Russes à la
délivrance de l'Allemagne. Le général d'York, bon patriote, mais
songeant à lui-même, délibéra longtemps, de peur de se compromettre
avec sa cour, lui transmit secrètement les communications qu'il avait
reçues, la jeta ainsi dans un grand embarras, n'en obtint que le
silence pour toute réponse, hésita encore, mais ralentit le pas, se
laissa entourer, et enfin entraîné par le général Clausewitz qu'on lui
avait dépêché, prit son parti, et le 30 décembre, cédant, disait-il, à
des circonstances militaires impérieuses, signa une convention de
neutralité pour son corps d'armée, avec réserve toutefois de la
ratification de son roi. Le sens de cette convention de neutralité
était facile à deviner, c'était l'adjonction pure et simple du corps
prussien à l'armée russe, après un délai de quelques jours. Un
détachement de ce même corps, sous le général Massenbach, avait suivi
de plus près le maréchal Macdonald, et était arrivé jusqu'à Tilsit. En
apprenant cette convention, le général Massenbach assembla ses
officiers, les trouva enthousiasmés de l'acte du général d'York, et
unanimes pour l'imiter. Dans la nuit il sortit sans mot dire de
Tilsit, écrivit au maréchal Macdonald une lettre respectueuse, mais où
éclataient sous de vains déguisements toutes les passions qui avaient
entraîné le général d'York, et il alla rejoindre ce dernier. On
s'embrassa dans le corps prussien, on poussa des cris d'enthousiasme,
on s'appela les libérateurs de l'Allemagne, et il est vrai qu'on
allait grandement contribuer à son affranchissement.
[Date en marge: Janv. 1813.]
Pour moi qui écris ces tristes récits, je suis Français, et, je l'ose
dire, Français profondément attaché à la grandeur de mon pays, et
cependant je ne puis, au nom même des sentiments que j'éprouve,
exprimer un blâme pour ces patriotes allemands, qui, servant à
contre-coeur une cause qu'ils sentaient n'être pas la leur, revenaient
à la cause qu'ils croyaient être celle de leur patrie, et qui
malheureusement l'était devenue par la faute du chef placé alors à
notre tête. Il faut ajouter qu'ils auraient pu enlever le maréchal
Macdonald, et que, respectant en lui et dans ses soldats de récents
compagnons d'armes, ils se séparèrent sans rien faire qui pût aggraver
sa position.
[En marge: Effet immense produit dans toute l'Allemagne par la
défection du corps prussien du général d'York.]
[En marge: Les réfugiés allemands songent à se réunir à Koenigsberg
pour y convoquer les états de la Vieille-Prusse.]
La foudre tombant sur des matières combustibles imprudemment amassées,
n'agit pas plus promptement que ne le fit la défection du général
d'York sur l'Allemagne tout entière. À l'instant la nouvelle en vola
de bouche en bouche. Le général d'York fut salué de la Vistule au Rhin
du titre de sauveur de l'Allemagne. Le baron de Stein et ses
collaborateurs coururent auprès de lui, l'entourèrent, le
félicitèrent, déclarèrent qu'il serait mis à la tête de toutes les
portions de l'armée prussienne qu'on parviendrait à détacher, le
poussèrent à marcher sur Tilsit, puis sur Koenigsberg, à y assembler
les états de la Vieille-Prusse, à y proclamer l'indépendance de leur
patrie, à y déclarer leur roi privé de sa liberté par les Français, ne
devant plus dès lors être obéi, à se conduire en un mot comme les
insurgés de Cadix, qui agissaient pour le roi, sans le roi, malgré le
roi. Le général d'York, jugeant qu'il en avait assez fait, ne voulait
pas aller si vite. Mais escorté, circonvenu par les Russes, il
consentit à s'acheminer sur Koenigsberg, et à y attendre les ordres de
la cour de Prusse. Il devait y trouver non les ordres de son roi,
mais les ordres de son pays, soulevé tout entier comme un seul homme,
et commandant d'une voix plus forte que celle de tous les
gouvernements. Il s'avança donc avec les Russes, loué, applaudi,
caressé par Alexandre, dont la politique recevait de cet événement une
éclatante confirmation.
[En marge: Ce dernier événement aggrave fort la situation de Murat,
retiré avec les états-majors à Koenigsberg.]
[En marge: Retraite du quartier général français sur la Vistule.]
Pendant ce temps, Murat s'était arrêté à Koenigsberg avec la foule des
généraux et des officiers sans troupes, dont les uns étaient mourants,
dont les autres, exaspérés par la souffrance, tenaient un langage
presque séditieux. Le maréchal Ney lui-même, malgré son héroïsme,
malgré les caresses dont il avait été l'objet de la part de Napoléon,
ne pouvant plus se contenir, parlait tout haut contre le chef
imprudent qui avait, disait-il, précipité l'armée française dans un
abîme. Murat aussi, comme nous l'avons rapporté ailleurs, s'était
laissé aller à une sorte de soulèvement, puis, sur les observations du
maréchal Davout, il s'était tu, et avait repris le commandement
nominal, mais sans rien ordonner, car il ne savait que faire.
Berthier, malade à la fois d'une goutte remontée et de l'absence de
Napoléon, réduit à garder le lit, ne savait plus que conseiller dans
cette situation sans exemple. Ce fut alors qu'on apprit la défection
du corps prussien, et en voyant les manifestations de sentiments que
cet événement provoquait chez les habitants de Koenigsberg, on
n'hésita plus à quitter cette ville, et à renoncer à la ligne du
Niémen, qui avait cessé d'en être une depuis que ce fleuve était gelé,
et que les Russes le passaient de toutes parts sur la glace. Disputer
le terrain n'eût servi qu'à faire égorger nos dix ou douze mille
malades, nombre que la mort diminuait sans cesse, mais que
rétablissait continuellement l'arrivée successive de nos traînards. On
pouvait en se retirant confier ces précieux restes sinon à la
bienveillance, du moins à l'honneur de la nation prussienne. On laissa
des infirmiers et des médecins à nos malades pour les soigner, des
fonds pour leur procurer des vivres, car il ne fallait plus rien
espérer de la bonne volonté des Prussiens, et se tenir pour bien
heureux de n'être pas égorgé par le peuple furieux de Koenigsberg. On
sortit ensuite de cette capitale de la Vieille-Prusse.
[En marge: Ney couvre cette retraite avec la division Heudelet;
Macdonald avec la division Grandjean.]
Le maréchal Ney fut encore chargé de former l'arrière-garde avec la
division Heudelet, et avec deux mille hommes restant de la division
Loison. Il se mit en marche sur Braunsberg, Elbing et Thorn. Comme le
froid avait diminué, comme on trouvait des vivres, comme les bandes de
nos traînards s'étaient peu à peu écoulées, et qu'on n'avait plus la
contagion de la débandade à craindre, on put marcher en ordre, précédé
des états-majors sans troupes qui avaient grande hâte de regagner la
Vistule.
On avait été si pressé de quitter Koenigsberg qu'on ne s'était pas
occupé du maréchal Macdonald, laissé à Tilsit, à vingt lieues de
Koenigsberg, entouré d'ennemis, et n'ayant avec lui que sept ou huit
mille Polonais, fidèles mais exténués. Il demandait à grands cris
qu'on l'attendît, car réuni à lui on aurait eu quinze ou seize mille
hommes, et on aurait pu se faire respecter. Ses lettres, qui devaient
aller chercher Murat déjà transporté à Thorn, demeurèrent sans effet.
On marcha ainsi jusqu'au 15 janvier, chacun ne pensant qu'à soi, les
restes de l'ancienne armée se retirant par détachements de cinquante
ou cent hommes, obligeant les habitants à leur donner des vivres quand
ils étaient les plus forts, mourant de faim ou de froid quand ils
n'avaient ni force ni argent pour se faire écouter, et les deux seules
troupes organisées qui subsistassent, la division Grandjean sous
Macdonald, la division Heudelet sous Ney, cheminant à dix ou quinze
lieues l'une de l'autre.
[En marge: Rapp se jette dans la place de Dantzig avec les divisions
Heudelet et Grandjean, et les restes de la division Loison.]
Heureusement les Prussiens, auxquels on avait laissé en leur livrant
Koenigsberg une proie fort capable de les occuper, les Russes qui
étaient exténués, et que Macdonald et Ney rudoyèrent plus d'une fois,
ne nous poursuivirent pas assez vite pour nous envelopper. Vers le
milieu de janvier on arriva sur la Vistule, et on se jeta dans les
places que Napoléon avait largement approvisionnées. Le général Rapp
avait devancé l'armée à Dantzig. Il restait dans cette ville un
ramassis de cinq à six mille hommes de toutes nations et de toutes
armes. Murat y envoya outre la division polonaise Grandjean, celle du
général Heudelet, et ce qui restait de la division Loison. Rapp eut
ainsi sous la main environ 25 mille hommes valides. Il avait des
grains et des spiritueux en abondance. Il fit avec sa cavalerie une
battue dans l'île de Nogath, ramassa beaucoup de troupeaux et de
fourrages, et s'enferma ensuite dans les vastes ouvrages de Dantzig
pour s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité.
[En marge: On assigne aux bandes éparses qui se retirent isolément les
places de la Vistule pour point de ralliement.]