ministre de la police, qu'on semblait désigner comme le vrai coupable,
comme celui qui devait tout expier, non-seulement la conspiration de
Malet, mais peut-être même la campagne de Russie. Le duc de Rovigo
était là, pendant cette matinée, dans un isolement complet, personne
n'osant lui parler, et tous les assistants s'attendant pour lui à une
disgrâce éclatante. Mais Napoléon, après une réception générale et
d'apparat, s'entretint avec chacun en particulier. Il écouta notamment
le duc de Rovigo, et l'écouta longtemps, car il avait pour son
courage, son esprit, sa sincérité, une sorte d'estime. Le duc de
Rovigo, hardi et familier, avait quelque chose de ces serviteurs osés,
habitués à ne pas craindre un maître plus grondeur que méchant, et
toujours prêts dans l'occasion à lui dire ce qu'il n'aime pas à
entendre, et ce qu'il est utile de lui faire savoir. Fort maltraité
par les rapports malveillants du ministre de la guerre Clarke, qui, de
peur qu'on ne s'en prît à lui d'une conspiration où figuraient
beaucoup de militaires, avait tout rejeté sur la police, ayant en
outre à sa charge l'incident désagréable de son envoi à la
Conciergerie, il ne se troubla point, et en entrant dans les détails
fit comprendre à l'Empereur comment tout s'étant passé dans la tête
d'un maniaque audacieux, qui n'avait dit son secret à personne, la
police n'avait pu être avertie; comment cet homme usant de la nouvelle
si admissible de la mort de Napoléon tué d'un coup de feu, avait
rencontré une crédulité générale, laquelle s'était changée tout
aussitôt en complicité involontaire; comment des officiers innocents,
ne supposant pas qu'on pût les tromper à ce point, avaient prêté leurs
soldats à une imposture si vraisemblable, et étaient devenus criminels
sans s'en douter; comment enfin ceux qui avaient voulu faire croire à
une conspiration fort étendue pour incriminer la police, avaient
inutilement immolé une douzaine de victimes. Cette explication, qui
était l'exacte vérité, excusait fort le duc de Rovigo, ne le sauvait
pas, il est vrai, du rire universel éclatant chaque jour encore au
souvenir de son arrestation, car le rire ne raisonne pas plus que la
colère, mais le justifiait aux yeux d'un maître toujours juste par
génie, quand il n'était pas injuste par colère ou par calcul. Mais
c'était une grave accusation contre ceux qui avaient fait fusiller
douze malheureux, dont trois seulement étaient coupables, et même, à
vrai dire, un seul, car les généraux Lahorie et Guidal, ayant cru à la
nouvelle de la mort de Napoléon, pouvaient être considérés comme ayant
agi sous l'empire d'une erreur involontaire. C'était déjà la manière
de penser de Napoléon à Smolensk, et ce fut bien plus la sienne après
avoir entendu le duc de Rovigo; mais ce n'était pas d'un excès de zèle
que dans une occurrence pareille il aurait blâmé ses ministres et ses
grands dignitaires, et il se garda bien de leur en faire un reproche.
Il convint avec le duc de Rovigo que lui seul dans cette affaire avait
vu juste, ajouta pourtant que son arrestation était devant un public
railleur une circonstance fâcheuse, lui indiqua du reste clairement
qu'il ne donnerait pas raison à ce public en le disgraciant, puis,
cette audience terminée, étonna tout le monde par des marques visibles
de faveur envers le duc de Rovigo, cherchant en quelque façon à
relever un ministre qu'il savait difficile à remplacer, et qu'il n'eût
certainement pas remplacé par M. Fouché, dans un moment où la fidélité
allait devenir une qualité des plus précieuses.
[En marge: Long entretien avec l'archichancelier Cambacérès.]
Resté seul avec le prince Cambacérès, et en présence de ce confident
d'un bon sens si supérieur éprouvant un embarras qu'il ne ressentait
devant aucun autre, il lui demanda ce qu'il avait pensé de cet étrange
désastre de Russie, s'il n'en avait pas été fort étonné.
L'archichancelier avoua qu'il avait été extrêmement surpris, et, en
effet, bien que depuis longtemps il eût commencé à croire que tant de
guerres auraient une funeste issue, et qu'il eût très-timidement
essayé de le dire à Napoléon, sa prévoyance n'avait jamais été jusqu'à
concevoir une aussi grande catastrophe. Napoléon rejeta tout sur les
éléments, sur un froid subit et extraordinaire qui l'avait assailli
avant le temps, comme si ce genre d'accident n'aurait pas dû être
prévu par un génie tel que le sien, et comme si, même avant ce froid,
son entreprise n'avait pas déjà rencontré dans les distances des
difficultés insurmontables. Il rejeta aussi une partie de cette
tragique aventure sur la barbare folie d'Alexandre, qui s'était fait,
en brûlant ses villes, plus de mal qu'on ne voulait lui en causer;
car, disait Napoléon, on n'entendait lui imposer que des conditions de
paix fort acceptables; comme si Alexandre avait dû proportionner la
guerre aux calculs de son adversaire, la rendre facile pour se rendre
plus facile à battre, comme si enfin, ayant renversé par ce sacrifice
le géant qui dominait l'Europe, et ayant pris sa place, sans il est
vrai prendre sa gloire, il avait à regretter l'incendie de quelques
villes, et même celui d'une capitale. C'étaient là de faibles excuses
imaginées par Napoléon; mais ne pouvant se taire sur le désastre de
Russie avec un personnage tel que l'archichancelier Cambacérès, il
débitait ces misères, dont il savait la valeur, à un homme qui la
savait comme lui. Cela dit, Napoléon remercia fort le prince
Cambacérès du zèle qu'il avait déployé, et loin de lui reprocher à
lui, magistrat ordinairement sage et humain, la mort inutile de tant
de victimes, il revint au sujet dont il voulait faire le grand
événement du jour, à la conspiration de Malet. Il lui répéta ce thème,
qui de sa bouche allait passer dans la bouche de tous les hauts
fonctionnaires de l'État, qu'il fallait non-seulement des soldats
braves, mais des magistrats fermes, capables de mourir pour la défense
du trône comme les soldats pour la défense de la patrie. Il parla
ensuite des dangers personnels qu'il avait courus, et de ceux qu'il
aurait à braver encore pour rétablir ses affaires, de la nécessité
d'assurer la transmission de sa couronne à son fils dans le cas où il
viendrait à être tué, des moyens d'y parvenir, de l'avantage qu'il y
aurait à couronner par anticipation l'héritier présomptif, ce qui
avait eu lieu bien souvent dans l'empire d'Occident, et enfin d'un
grand spectacle à donner pour frapper les imaginations, et pour faire
entendre aux magistrats civils le langage du devoir.
[En marge: Napoléon persistant dans son calcul d'attirer l'attention
publique sur l'affaire Malet, fait mettre en jugement M. Frochot, pour
sa conduite le jour de la conspiration.]
[En marge: Napoléon reçoit les grands corps de l'État.]
Ces considérations étaient une menace pour un magistrat honnête et
intègre, qui malheureusement avait fourni une ample matière à la
médisance par sa conduite pendant le court succès de la conspiration
du général Malet. M. Frochot, préfet de la Seine, arrivant de la
campagne au moment où les conspirateurs entraient à l'hôtel de ville,
croyant ce qu'ils disaient, et n'imaginant pas un instant qu'ils
voulussent l'induire en erreur, avait purement et simplement obéi au
prétendu décret du Sénat, et ordonné de disposer la salle principale
de l'hôtel de ville pour y recevoir le nouveau gouvernement. Sans
doute il y avait là une crédulité qui prêtait à rire autant que
l'arrestation du duc de Rovigo, mais qui avait son explication, comme
toute cette affaire, dans le peu de solidité de l'établissement
impérial, et qu'il eût fallu, nous le répétons, oublier, loin de
forcer le public à s'en occuper. Napoléon, au contraire, quoiqu'il
estimât M. Frochot, et ne fût animé à son égard d'aucun sentiment de
malveillance, résolut de le faire servir au spectacle qu'il préparait,
et sur lequel il voulait attirer l'attention publique pour ne pas la
laisser séjourner sur les événements de Russie. Il décida que M.
Frochot serait déféré au Conseil d'État, et que tous les grands corps
seraient amenés aux Tuileries pour lui adresser des discours solennels
soit sur son retour, soit sur les événements du moment. Cet usage, si
fréquent depuis, n'était pas établi alors. Les jours de grande fête on
passait devant Napoléon, on lui adressait quelques mots non écrits
auxquels il répondait de la même manière. C'étaient de simples visites
et non des solennités. L'archichancelier Cambacérès averti indiqua aux
chefs de tous les corps le sens de leurs harangues, et le dimanche 20
décembre, surlendemain de son arrivée, Napoléon reçut le Sénat, le
Conseil d'État, les grandes administrations.
[En marge: Harangue de M. de Lacépède au nom du Sénat.]
Ce fut M. de Lacépède, président du Sénat, qui porta la parole au nom
de ce corps. M. de Lacépède était un de ces savants qui mettent
volontiers une plume exercée au service d'un pouvoir largement
rémunérateur. Le prince Cambacérès fournissant le fond des idées, il
savait les revêtir assez vite de ces couleurs affectées, dont il avait
appris à se servir à l'école des médiocres imitateurs de Buffon. Il
commença par féliciter Napoléon de son heureux retour, et par en
féliciter la France, car toute absence de l'Empereur ralentissant
l'action bienfaisante de son génie, était un malheur national. Puis il
vint au sujet du jour, non pas la campagne de Russie, mais la
conspiration Malet. Des hommes, disait-il, auxquels la clémence de
l'Empereur avait pardonné leurs crimes passés, avaient voulu rejeter
la France dans l'anarchie, d'où son génie tutélaire l'avait tirée;
mais leur forfait avait été court, le châtiment prompt, et la France,
avertie par cette folle tentative, avait de nouveau senti ce qu'elle
devait à la dynastie napoléonienne, s'était promis de lui rester
invariablement fidèle, et le Sénat, institué pour la conserver, était
résolu à mourir pour elle.--
On peut voir à ce langage que les banalités que nous avons tant de
fois entendues ne sont pas nouvelles, et qu'il n'y a pas à en tenir
grand compte. Mais un passage de cette harangue méritait quelque
attention: «Dans les commencements de nos anciennes dynasties,
ajoutait le président du Sénat, on vit plus d'une fois le monarque
ordonner qu'un serment solennel liât d'avance les Français de tous les
rangs à l'héritier du trône, et quelquefois, lorsque l'âge du jeune
prince le permit, une couronne fut placée sur sa tête, comme le gage
de son autorité future, et le symbole de la perpétuité du
gouvernement.»
Évidemment il y avait dans ces paroles une inspiration supérieure, et
c'était la première indication du projet dont nous venons de parler,
lequel consistait à préparer à l'avance, pour le cas d'une mort
soudaine, la transmission de la couronne impériale au fils de
Napoléon. Le discours du Sénat finissait par quelques mots sur
l'expédition de Russie, sur les éléments, seule cause de nos malheurs,
sur la barbarie des Russes qui avaient brûlé leurs villes plutôt que
de nous les livrer, sur le chagrin de l'empereur Napoléon qui n'aurait
pas voulu une guerre ainsi faite, qui ne souhaitait qu'un arrangement
équitable, et sur la bravoure enfin des Français, tout prêts encore à
courir sous les drapeaux pour conquérir à leur empereur une paix
glorieuse.
[En marge: Réponse de Napoléon au Sénat.]
Napoléon, assis sur son trône, répondit par quelques paroles, qui,
bien que jetées dans le moule commun fourni par lui, avaient un tout
autre caractère que celles de ses tristes adulateurs.
--Il avait assurément fort à coeur, disait-il, la gloire et la
grandeur de la France, mais il pensait avant tout à garantir son repos
et son bonheur intérieurs. La sauver des déchirements de l'anarchie
avait été et serait le but constant de ses efforts. Aussi demandait-il
au ciel des magistrats courageux, autant au moins que des soldats
héroïques. La plus belle mort, ajoutait-il, serait celle d'un soldat
tombant au champ d'honneur, si la mort d'un magistrat périssant en
défendant le souverain, le trône et les lois, n'était plus glorieuse
encore. Nos pères avaient pour cri de ralliement: _Le roi est mort,
vive le roi!_ Ce peu de mots contiennent les principaux avantages de
la monarchie ...--Faisant allusion au voeu exprimé par le Sénat,
Napoléon disait: Je crois avoir étudié l'esprit que mes peuples ont
montré dans les différents siècles; j'ai réfléchi à ce qui a été fait
aux diverses époques de notre histoire, j'y penserai encore...--
[En marge: Harangue du Conseil d'État.]
Quant à l'expédition de Russie, l'intention d'ailleurs fort sage de la
réponse impériale fut visiblement de ne pas envenimer la querelle avec
l'empereur Alexandre.--La guerre que je soutiens, ajouta Napoléon, est
une guerre politique. Je l'ai entreprise sans animosité, et j'eusse
voulu épargner à la Russie les maux qu'elle-même s'est faits. J'aurais
pu armer contre elle une partie de sa population en proclamant la
liberté des paysans ... un grand nombre de villages me l'ont demandé,
mais je me suis refusé à une mesure qui eût voué à la mort des
milliers de familles ... Mon armée a souffert, mais par la rigueur
des saisons, etc ...--Remerciant ensuite le Sénat avec assez de
hauteur, Napoléon reçut le Conseil d'État. Ce corps ne pouvait que
répéter les paroles prescrites pour cette circonstance, et elles ne
mériteraient pas d'être reproduites ici, sans la réponse de Napoléon.
Après avoir redit de la manière convenue que quelques scélérats
avaient voulu plonger la France dans l'anarchie, que le crime avait
été promptement suivi d'un juste châtiment, que la France avait en
cette occasion senti redoubler son amour pour la dynastie à laquelle
elle devait tant de gloire et de bonheur, et que, le cas survenant,
elle courrait tout entière aux pieds de l'héritier du trône pour l'y
faire monter et l'y maintenir, après ces vulgaires déclarations, le
Conseil d'État, parlant de la guerre plus que n'avait fait le Sénat,
prétendit découvrir dans les derniers malheurs quelque chose qui le
transportait d'aise et d'admiration, disait-il, c'était le
développement prodigieux d'un auguste caractère, qui n'avait jamais
paru plus grand qu'au milieu de ces traverses, par lesquelles il
semblait que la fortune eût voulu lui prouver qu'elle pouvait être
inconstante!... Mais c'était là une épreuve passagère; la France
allait en masse courir sous les drapeaux, l'étranger allait compter
ses forces et les nôtres, et une paix glorieuse allait s'ensuivre ...
Le Conseil d'État n'avait que son admiration, son amour, sa fidélité à
offrir à l'Empereur en échange de tous les bienfaits dont il comblait
la France, mais Napoléon dans sa bonté daignerait les agréer, etc.--
Après la multitude soulevée, outrageant bassement les princes vaincus,
il n'y a rien de plus triste à voir que ces grands corps, prosternés
aux pieds du pouvoir, l'admirant d'une admiration qui croît avec ses
fautes, lui parlant avec chaleur de leur fidélité déjà prête à
s'évanouir, et lui jurant enfin de mourir pour sa cause la veille même
du jour où ils vont féliciter un autre pouvoir de son avénement.
Heureux les pays solidement constitués, et auxquels sont épargnés ces
spectacles si méprisables!
[En marge: Réponse de Napoléon au Conseil d'État, dans laquelle il
s'en prend à l'idéologie de tous les malheurs de la France.]
La réponse de Napoléon est restée célèbre. Elle ne pouvait pas être
basse, mais elle était aussi peu sensée que tout ce qu'on venait
d'entendre. Il était touché, disait-il, des sentiments du Conseil
d'État. Si la France montrait tant d'amour pour son fils (singulière
assertion en présence des efforts qu'on faisait pour obliger cette
France à y penser), c'est qu'elle était convaincue du bienfait de la
monarchie ... Puis Napoléon ajoutait ces paroles fameuses:--C'est à
l'_idéologie_, à cette ténébreuse métaphysique, qui, en recherchant
avec subtilité les causes premières, veut sur ses bases fonder la
législation des peuples, c'est à l'idéologie qu'il faut attribuer tous
les malheurs de la France ... C'est elle qui a amené le régime des
hommes de sang, qui a proclamé le principe de l'insurrection comme un
devoir, qui a adulé le peuple en l'appelant à une souveraineté qu'il
était incapable d'exercer, qui a détruit la sainteté et le respect des
lois en les faisant dépendre non des principes sacrés de la justice,
mais seulement de la volonté d'une assemblée composée d'hommes
étrangers à la connaissance des lois civiles, criminelles,
administratives, politiques et militaires.... Lorsqu'on est appelé à
régénérer un État, ajoutait encore Napoléon, ce sont des principes
tout opposés qu'il faut suivre ... et que le Conseil d'État doit avoir
constamment en vue ... Il doit y joindre un courage à toute épreuve,
et à l'exemple des présidents Harlay et Molé, être prêt à périr en
défendant le souverain, le trône et les lois.--
Quel spectacle que cette colère contre la philosophie, quel spectacle
donné à la nation la plus intelligente de l'Europe! Quoi, on était
allé compromettre follement en Russie l'armée française, avec l'armée
française le trône impérial, et, ce qui était pis, la grandeur de la
France; on s'était gravement trompé sur la nécessité de cette guerre,
et sur les moyens de la soutenir, on revenait vaincu, humilié, et
c'était la philosophie qui avait tort! Était-ce la philosophie aussi
qui en ce moment tenait captif à Savone l'infortuné Pie VII, et qui
chaque jour plongeait dans les cachots des centaines de prêtres? Et un
homme d'un prodigieux esprit osait dire ces choses, à la face de la
France et du monde, en présence des événements les plus propres à le
confondre! Tel est l'effet des fautes, et surtout des grandes! Outre
tout le mal qu'elles entraînent, elles ont pour résultat d'ôter le
sens à celui qui les a commises, à ce point que dans l'agitation
qu'elles produisent, le génie lui-même ne semble plus qu'un enfant en
colère. Il s'en prend de ses fautes à ceux à qui elles sont le moins
imputables, et qui souvent en souffrent le plus.
[En marge: Jugement et condamnation de M. Frochot.]
[En marge: Cette scène imaginée pour substituer un objet à un autre
dans les préoccupations du public.]
Mais rien de tout cela n'était sérieux; c'était un vain bruit, pour
couvrir, s'il était possible, l'immense bruit de la catastrophe de
Russie; c'était l'immolation préparée d'un magistrat honnête, plus
surpris que faible, et dont le sacrifice était destiné à détourner
l'attention publique d'autres événements plus graves. Le Conseil
d'État fut en effet assemblé le lendemain même de ces puériles
solennités, et chargé d'examiner la conduite de M. Frochot. Le
jugement ne pouvait être douteux, car indépendamment du signal parti
d'en haut, il y avait un reproche mérité à adresser à M. Frochot,
c'était d'avoir si facilement obtempéré à un ordre étrange. M. Frochot
fut donc par chaque section du Conseil d'État (prononçant l'une après
l'autre avec une fastidieuse monotonie de langage et d'idées)
convaincu non pas de trahison, on se hâtait d'affirmer qu'il en était
incapable, mais de défaut de présence d'esprit, et Napoléon fut
supplié de lui retirer ses fonctions. Sans doute on le devait, pour
l'exemple au moins, car M. Frochot avait été mal inspiré dans cette
journée. Mais en toute autre circonstance le gouvernement, sans
consulter le Conseil d'État, eût prononcé cette destitution de sa
propre autorité, et sans y joindre l'humiliation d'un jugement
solennel. C'eût été une justice suffisante, et exempte de cruauté.
Napoléon regretta cette cruauté, mais il fallait occuper les yeux de
la multitude, et lui peindre en couleurs saillantes sur une toile
grossière, un magistrat faible, pour qu'elle n'y vît pas un Pharaon
insensé perdant son armée et sa couronne au milieu des glaces de la
Russie.
Laissons là ces tristes scènes, destinées par Napoléon à détourner de
lui des regards importuns, et suivons-le dans d'autres occupations
plus dignes de son génie, et plus propres à réparer ses fautes. Il
fallait recomposer son armée détruite, raffermir sa puissance
ébranlée, et c'est en cette occasion que ses grandes qualités allaient
trouver un énergique emploi, et jeter un dernier et prodigieux éclat.
Le sauveraient-elles après l'avoir compromis par leur excès même?
C'était peu probable, mais possible, si une heureuse inconséquence
avec lui-même venait l'arrêter au bord de l'abîme. Ce devait être
la dernière phase de sa vie, et certainement une des plus
extraordinaires.
[En marge: L'activité de Napoléon concentrée tout entière sur ses
nouveaux préparatifs militaires.]
[En marge: Opinion qu'il se fait de l'état de la grande armée, d'après
ce qui se passait à Smorgoni le 5 décembre, lorsqu'il était parti pour
la France.]
[En marge: Vastes ressources que son heureuse prévoyance lui avait
préparées à l'avance en s'engageant en Russie.]
[En marge: La conscription de 1813 levée en octobre.]
[En marge: Les cohortes organisées dans le courant de 1812.]
[En marge: Ces deux ressources, et ce qu'il supposait pouvoir ramener
de Russie, offraient encore à Napoléon une armée de cinq cent mille
hommes disponible sous un mois ou deux.]
[En marge: Restes de la grande armée que Napoléon espérait retirer de
Russie.]