pouvaient être; mais Salamanque pris, il n'était pas sage à lui de se
tenir si près de l'armée anglaise, et il passa le Douro à Tordesillas,
décidé à lui bien disputer cette ligne. Du reste la circonspection des
Anglais ne faisait pas craindre de leur part une offensive très-vive.
Lord Wellington suivit l'armée de Portugal, et vint border le cours du
Douro, qui dans cette saison n'était pas très-volumineux, mais n'était
cependant pas guéable, excepté dans un petit nombre d'endroits. Ce
fleuve, comme nous l'avons dit, était pourvu de bons postes, tels que
Tordesillas, Toro, Zamora, et même Benavente et Astorga, en
considérant l'Esla et l'Orbigo comme un prolongement de la ligne du
Douro. Astorga notamment, outre de bons ouvrages qui avaient déjà
résisté, tantôt aux Français, tantôt aux Espagnols, contenait une
excellente garnison de 1500 hommes bien résolus à se défendre, et
devait, en donnant un fort appui à notre droite, gêner beaucoup la
gauche des Anglais. Lord Wellington, arrivé le 1er juillet sur le
Douro, s'y arrêta pour laisser à l'armée espagnole de Galice le temps
d'enlever Astorga. C'étaient, selon lui, quinze ou vingt jours encore
d'employés utilement, sans s'engager trop vite dans cette hardie
campagne entreprise sur les derrières des Français; mais c'était, on
doit le reconnaître, leur laisser aussi le temps de se réunir pour
l'accabler. Il fallait en effet qu'ils fussent aveuglés par d'étranges
passions, pour ne pas employer ce délai à rassembler soixante-dix
mille hommes contre l'armée anglaise. Aussi, en se tenant le long du
Douro, lord Wellington ne cessait-il d'adresser les plus vives
instances, d'un côté à l'armée anglo-sicilienne, pour qu'elle donnât
une forte occupation au maréchal Suchet, et de l'autre aux forces
navales anglaises croisant dans le golfe de Biscaye, pour qu'elles
fissent craindre au général Caffarelli un gros débarquement sur les
côtes des Asturies.
[En marge: Force de l'armée de Portugal depuis la réunion des huit
divisions qui la composent.]
Dans cet intervalle le maréchal Marmont, établi derrière le Douro,
s'était occupé à concentrer les huit divisions dont était formée
l'armée de Portugal. Après avoir recouvré la première de ces huit
divisions, celle du général Foy, il lui restait à recouvrer la
huitième, celle du général Bonnet, composée de troupes bonnes et
nombreuses, supérieurement commandée, et confinée sur le revers des
Asturies pour y batailler contre les Anglais et contre les bandes de
Porlier. Les Asturies valaient assurément la peine d'être conservées,
ainsi que l'avait prescrit Napoléon en partant pour la Russie, mais
elles n'étaient rien auprès de l'objet qui préoccupait en ce moment le
maréchal Marmont. Aussi n'avait-il pas hésité à dépêcher à la huitième
division l'ordre d'évacuer les Asturies, et cet ordre avait trouvé le
général Bonnet en route, car cet officier non moins intelligent
qu'intrépide, comprenant ce que tant d'autres plus élevés en grade ne
comprenaient point, avait jugé que tout intérêt devenait accessoire
devant la nécessité de repousser les Anglais. En défalquant tout ce
qu'on perd ou laisse en arrière à la suite d'une retraite rapide, le
général Bonnet amenait 6 mille hommes, excellents par leur valeur
propre, excellents par sa présence à leur tête. Cette adjonction
inspira beaucoup de confiance au maréchal Marmont. Elle portait à 36
ou 37 mille hommes son infanterie. Ce qui lui manquait c'était la
cavalerie, car elle s'était épuisée à courir les routes pour les
purger des guérillas. Pressé de la remonter, le maréchal Marmont avait
fait enlever tout ce qu'il y avait de chevaux de selle dans la
contrée, et il avait ainsi ramassé un millier de bons chevaux, ce qui
avait porté à 3 mille cavaliers bien montés et vigoureux le total de
sa cavalerie. Avec son artillerie, bien servie et composée d'une
centaine de bouches à feu, il avait environ 42 mille soldats, qui,
renforcés seulement par dix mille hommes, seraient devenus
très-supérieurs aux Anglais, et tels quels pouvaient leur tenir tête,
s'ils étaient conduits avec un peu de sagesse et de bonheur.
[En marge: Le maréchal Marmont; son esprit et son caractère.]
Sans doute ils n'étaient pas mal commandés par le maréchal Marmont,
mais ils ne l'étaient pas sûrement. Ce maréchal, ayant de l'esprit, de
l'instruction, de la bravoure, et le talent de bien tenir ses troupes,
possédait quelques qualités du général en chef, mais était loin de les
réunir toutes. Quoique dissipé dans ses goûts, il pensait fort à ce
qu'il avait à faire, combinait beaucoup, trop peut-être, car dans
l'action la justesse des idées vaut mieux que l'abondance.
L'abondance des idées en effet sans un jugement ferme et prompt,
éblouit au lieu d'éclairer. De plus ce maréchal ne passait pas pour
heureux. Le bonheur, qualité indéfinissable, est-il une vaine
superstition des hommes, ou bien une réalité? Est-ce une faveur du
sort capricieux, donnant à l'un pour les refuser à l'autre, ces
circonstances de froid, de chaud, de pluie, de soleil, d'arrivées
imprévues, qui font souvent réussir des combinaisons médiocres, ou
échouer des combinaisons habiles? Ou bien n'est-ce pas plutôt un
ensemble bien proportionné de qualités, qui, même sans des facultés
supérieures, inspire ces déterminations simples et fortes qui sauvent
les armées et les empires? Quoi qu'il en puisse être, le maréchal
Marmont dans sa carrière n'a point passé pour heureux, et, chose
singulière, il était confiant, soit que le courage suppléât en lui à
la fortune, soit qu'il ignorât sa destinée, qui alors ne s'était pas
révélée tout entière. Tel était le général de l'armée française en ce
moment, et si on avait pu pénétrer l'avenir, on aurait dû être
profondément inquiet en le voyant devant un général calme, solide,
d'une prudence consommée, et dont le bonheur, soit caprice du sort,
soit talent, ne s'était jamais démenti.
[En marge: Toutes les nouvelles que reçoit le maréchal Marmont le
disposent à ne plus espérer aucun secours.]
Le maréchal Marmont, abrité derrière le Douro, devait-il y rester
immobile? Sans doute il eût mieux fait d'attendre l'initiative de son
adversaire, de lui disputer le passage du Douro tant qu'il pourrait,
puis de se replier méthodiquement sur l'armée du Nord, qui aurait bien
fini, de gré ou de force, quand elle aurait vu l'ennemi chez elle, par
se joindre à lui. Mais il était jeune, plein de vanité, ignorait les
vues du sort, avait une armée d'une bravoure éprouvée, sur laquelle
les Anglais n'avaient pris aucun ascendant, qui reculait à
contre-coeur, et il venait de recevoir des nouvelles qui réduisaient à
rien ses espérances de secours. D'un côté le général Caffarelli, après
lui avoir annoncé un renfort de dix mille hommes, lui mandait
maintenant l'apparition des flottes anglaises entre Saint-Ander et
Saint-Sébastien, la probabilité d'un prochain débarquement, et en
définitive ne lui parlait plus du renfort promis. Or si on doit
espérer avec réserve de celui qui promet, à plus forte raison ne
doit-on rien espérer de celui qui ne promet pas, ou qui après avoir
promis ne promet plus. Au même instant Joseph, lui écrivant à la date
du 30 juin une lettre qui arriva le 12 juillet au quartier général de
l'armée de Portugal, lui faisait part de ses efforts pour amener les
armées du Nord et de l'Andalousie à le secourir, sans lui dissimuler
le peu de chance qu'il avait d'y réussir. Pour comble de disgrâce,
Joseph, soit qu'il ne fût pas prêt, soit qu'il n'en crût pas le moment
venu, ne lui disait pas s'il pourrait se priver en sa faveur d'un
détachement de l'armée du centre. Le maréchal Marmont devait donc se
considérer comme tout à fait abandonné. Certes si ce maréchal avait
cru pouvoir compter sur dix à douze mille hommes de l'armée du centre,
il aurait incontestablement attendu ce secours avant de rien
entreprendre, car on aime mieux partager l'honneur d'une victoire, que
de s'exposer à porter seul le poids non partagé d'une défaite. Quant à
l'armée d'Andalousie, qui aurait pu venir à son aide, et qui l'aurait
dû, ne fût-ce qu'à titre de reconnaissance, il n'en attendait
absolument rien, et les dernières lettres de Joseph ne faisaient que
compléter une conviction qui était formée chez lui depuis longtemps.
Les faits ultérieurs prouvent qu'il ne se trompait point.
[En marge: Réduit à ses propres forces, et craignant la reddition
d'Astorga, le maréchal Marmont songe à éloigner lord Wellington par
des manoeuvres, sans aucune pensée de livrer bataille.]
Réduit à ses seules forces, comparant son armée avec celle de lord
Wellington, qui n'était pas supérieure en nombre en ne voulant tenir
compte que des Anglais, se rappelant que les batailles gagnées par
ceux-ci ne l'avaient été que parce qu'on avait eu le tort de les
attaquer dans des positions où leur manière de combattre les rendait
invincibles, il pensa qu'avec des troupes fortement aguerries, il
pourrait manoeuvrer autour d'eux sans se compromettre, leur faire
abandonner la ligne du Douro, et les ramener à la frontière du
Portugal sans livrer bataille; que peut-être même, tandis qu'on
chercherait à se placer sur leur ligne de communication afin de les
contraindre à rétrograder, on pourrait occuper l'une de ces positions
défensives, où les avantages qu'on leur avait toujours laissés
seraient cette fois de notre côté. Les Français, qui escaladaient si
bien des positions presque inabordables, comme celles de Talavera et
de Busaco, seraient bien autrement redoutables, si au lieu d'avoir à
les emporter ils n'avaient qu'à les défendre, et les Anglais bien
moins heureux, si au lieu d'avoir à défendre ces positions, ils
avaient à les attaquer. Cette fois on serait presque sûr de la
victoire. Il n'y avait donc pas de témérité à vouloir manoeuvrer
autour des Anglais, et le cas d'une bonne position défensive se
rencontrant, de songer à leur disputer le terrain. À toutes ces
raisons d'agir s'en ajoutait une dernière d'un grand poids. Les
Espagnols de l'armée de Galice assiégeaient Astorga, qui n'avait pas
pour plus de quinze jours de vivres. Pouvait-on s'éloigner de l'armée
anglaise pour aller ravitailler cette place? Et si on ne le pouvait
pas sans danger, n'allait-on pas être tourné sur sa droite par la
perte d'Astorga, et condamné dès lors à une retraite indéfinie?
[En marge: Le maréchal Marmont repasse le Douro, et oblige lord
Wellington à rétrograder sur Salamanque.]
Telles furent les idées avec lesquelles le maréchal Marmont sortit de
l'asile qu'il avait trouvé derrière le Douro. Il essaya d'abord de
repasser ce fleuve en présence de l'armée anglaise, et le fit avec
assez d'art et de bonheur. Les bords du Douro étaient conformés de
telle manière qu'on découvrait d'une rive à l'autre tous les
mouvements des deux armées. Le maréchal Marmont affecta de faire
descendre par sa droite des colonnes de troupes vers Toro, et tandis
qu'il donnait à cette démonstration la plus grande vraisemblance
possible, il préparait sur sa gauche aux environs de Tordesillas les
moyens de franchir réellement le Douro sur plusieurs ponts de
chevalets. Dans la nuit du 16 au 17 juillet en effet, tandis que sa
droite prolongée simulait un projet de passage vers Toro, sa gauche en
opérait un véritable au-dessus de Tordesillas, et son centre suivant
sa gauche venait passer après elle. Le lendemain, profitant de la
surprise et de la confusion des Anglais, il ramenait sa droite à lui,
et se trouvait avec ses quarante-deux mille hommes, parfaitement
intacts, confiants, pourvus de vivres, au delà du Douro, avec toute
l'apparence d'intentions inquiétantes pour l'armée britannique.
Lord Wellington n'avait pas plus que le maréchal Marmont le désir de
livrer bataille, mais il était bien résolu à ne pas se laisser couper
de Ciudad-Rodrigo, où il avait ses vivres, ses munitions de guerre, et
une bonne porte pour rentrer en Portugal. Il s'empressa donc de lever
son camp et de rétrograder vers Salamanque par le chemin qu'il avait
déjà suivi. Le maréchal Marmont avait par conséquent réussi dans le
projet de le ramener en arrière.
En se reportant vers Salamanque on rencontrait divers affluents du
Douro, la Guarena d'abord, et ensuite la Tormès, sur laquelle
Salamanque est assise. C'étaient autant d'échelons à disputer en se
retirant. Lord Wellington se replia de l'un sur l'autre avec prudence
et lenteur. Au bord de la Guarena, le général Clausel, jeune
lieutenant général qui annonçait déjà les plus grands talents
militaires, se hâta trop de la franchir, et s'exposa à être ramené.
Mais ce fut une perte sans importance, et le 19 au soir on coucha le
long de cette petite rivière, bravant le canon les uns des autres pour
venir se désaltérer dans ses eaux, car la chaleur était étouffante.
[En marge: Heureuses manoeuvres de l'armée française en présence de
l'armée anglaise.]
Dans la nuit le maréchal Marmont remontant la Guarena par sa gauche,
la franchit à un point où elle n'était plus qu'un torrent
insignifiant, et se trouva tout à coup en présence des Anglais,
surpris de n'être séparés de nous par aucun obstacle. Aussi ne
tardèrent-ils pas à battre en retraite. Ils marchaient d'un bon pas,
avec aplomb, leurs masses bien serrées, couverts par de la cavalerie
et de l'artillerie légères, le long d'un plateau assez étendu. Notre
armée se tenait à leur hauteur, s'avançant sur un plateau parallèle à
celui qu'ils occupaient, montrant autant d'aplomb, beaucoup plus
d'aisance, et une confiance dont le général en chef se laissait
lui-même enivrer. L'artillerie légère longeant au galop le bord du
plateau sur lequel nous cheminions, s'arrêtait de temps en temps pour
canonner les Anglais, puis se remettait en mouvement pour les suivre.
Les deux positions se rejoignaient à un village, où on était
naturellement tenté de se devancer. Nos troupes y arrivèrent les
premières, en chassèrent quelques coureurs, et eurent le plaisir d'y
canonner l'armée ennemie, défilant sous notre feu, et à bonne portée.
Nous ne perdîmes personne et tuâmes quelques Anglais. Depuis le
passage du Douro, nous avions ramassé un millier d'hommes, tant
blessés que traînards. Le 20 au soir les Anglais repassèrent la
Tormès, et nous couchâmes sur ses bords.
[En marge: Arrivée des deux armées devant la célèbre position des
Arapiles.]
Le 21 nous franchîmes cette rivière à une lieue et demie au-dessus de
Salamanque, et vînmes prendre position en face des hauteurs dites des
Arapiles, sur lesquelles les Anglais s'étaient établis, et où il
n'était pas facile de les aborder. Le maréchal Marmont était sans
doute un peu trop enorgueilli de ses premiers avantages, et des
marches qu'il avait exécutées en présence de lord Wellington;
toutefois il était résolu à ne pas commettre d'imprudence, et à ne pas
renouveler les fautes de ses prédécesseurs, en allant mal à propos
attaquer les Anglais dans des lieux où il n'y avait aucune chance de
les vaincre. Il campa en face d'eux, après avoir occupé de son côté
une position assez avantageuse, séparée par un vallon de celle de
l'ennemi, et s'appuyant à droite au village de Calvarossa de Ariba, à
gauche à des bois dont il avait eu soin de s'emparer. Il n'avait donc
rien à craindre, et s'endormit tranquillement avec ses soldats, sans
autre projet que de continuer un système de manoeuvres qui lui avait
jusqu'à ce jour parfaitement réussi.
[En marge: À la vue de la position prise par l'armée anglaise, le
maréchal Marmont, sans songer à combattre, veut seulement faire un
léger mouvement par sa gauche, pour menacer les communications de
l'ennemi avec Ciudad-Rodrigo.]
Le lendemain matin, 22 juillet, le maréchal Marmont monta de bonne
heure à cheval pour juger des desseins de l'ennemi, et y conformer les
siens. Tout était en repos des deux côtés, et rien n'annonçait un
projet de la part de lord Wellington, si ce n'est peut-être celui de
rectifier sa position, et de se relier un peu plus étroitement à
Salamanque et à la route de Ciudad-Rodrigo. Une sorte de vallon peu
profond, et assez large, allant aboutir à la Tormès près de
Salamanque, nous séparait des Anglais, et rendait la position des deux
armées également sûre. Le village de Calvarossa de Ariba, occupé par
la division Foy, servait de pivot à notre droite. Notre centre et
notre gauche s'appuyaient à des bois. On pouvait ainsi attendre de
part et d'autre, sans se faire aucun mal, chacun des deux adversaires
ne voulant combattre qu'à coup sûr. Toutefois le maréchal Marmont,
confiant en fait de manoeuvres dans le savoir de son armée et le sien,
imagina un mouvement par sa gauche, qui avait pour but de déborder un
peu la droite des Anglais, de menacer par conséquent leurs
communications avec Ciudad-Rodrigo, et lorsqu'ils décamperaient, soit
pour se rapprocher de Salamanque, soit pour regagner la route de
Ciudad-Rodrigo, d'attaquer leur arrière-garde et de leur en prendre
une portion. C'était faisable, mais beaucoup trop ambitieux, et avec
les dispositions de lord Wellington, qu'il était facile de conjecturer
sans les connaître, et qui étaient de regagner Ciudad-Rodrigo le plus
tôt possible, il aurait mieux valu _lui faire un pont d'or_, que de
risquer des mouvements qui pouvaient sans qu'on le voulût engager une
bataille.
[En marge: Manoeuvre de l'armée française.]
Du reste, avec beaucoup de prudence dans l'exécution, il était
possible d'opérer ces mouvements sans de trop fâcheuses conséquences.
Laissant donc sa droite sous le général Foy au village de Calvarossa
de Ariba, et, pour la rendre plus forte encore, y ajoutant la division
du général Ferey, le maréchal Marmont fit défiler derrière cet appui
son centre et sa gauche, le long des bois auxquels il était adossé, et
en suivant toujours le bord des hauteurs qu'il avait occupées. Entre
les Anglais et nous, vers notre droite, s'élevaient deux mamelons
tristement célèbres, et appelés les Arapiles. De ces deux Arapiles, le
plus rapproché de nous était en même temps le plus élevé, et de son
sommet on pouvait canonner avec avantage le petit Arapile, dont les
Anglais avaient pris possession. On crut donc utile d'enlever le grand
Arapile comme appartenant à notre position, et comme devant consolider
l'établissement de notre droite. La brave division Bonnet, chargée de
cette opération, en chassa sans beaucoup de peine quelques troupes
légères ennemies qui s'y trouvaient, et y établit une forte batterie.
C'était une sorte de pivot parfaitement solide, autour duquel on se
mit à tourner pour opérer la manoeuvre projetée. En effet, le
maréchal Marmont porta le reste de ses divisions en avant, la gauche
en tête, défilant en face des Anglais, et laissant toujours entre eux
et nous le vallon qui nous séparait. La division Thomières, formant
son extrême gauche, s'avança un peu en flèche pour menacer la droite
des Anglais; les divisions Sarrut et Maucune se placèrent au centre,
la division Clausel en réserve, la division Brenier en arrière vers
les bagages et le parc d'artillerie. Ces mouvements s'exécutèrent avec
ordre, assez loin de l'ennemi, excepté celui qui nous mit en
possession du grand Arapile, et semblèrent, du moins pour le moment,
ne devoir entraîner aucune suite sérieuse.
[En marge: Lord Wellington ordonne une manoeuvre semblable, afin de
garantir ses communications.]
Pendant que le maréchal Marmont agissait de la sorte, lord Wellington,
qui assistait à cette manoeuvre, dirigée évidemment contre ses
communications, prit sur-le-champ son parti, et ordonna une manoeuvre
exactement semblable, de manière à avancer sa droite autant que nous
avancions notre gauche, et à être toujours en mesure de décamper quand
il le voudrait, sans nous trouver sur son chemin. En conséquence,
laissant sa gauche immobile devant notre droite immobile aussi, et lui
donnant une grande force, puisqu'il la composa de la division légère
sous le général Charles Alton, de la première division sous le général
Campbell, et d'une grosse masse de cavalerie, il porta son centre
vis-à-vis du nôtre, entre le petit Arapile et le village dit des
Arapiles, toujours sur le bord des hauteurs opposées à celles que nous
occupions. Ce centre était formé de quatre divisions anglaises,
c'est-à-dire de plus de vingt mille hommes, d'une excellente
infanterie. En première ligne, et ayant la gauche au petit Arapile,
étaient la 4e division sous le général Cole, la 5e sous le général
Leith; en seconde ligne, la 6e sous le général Clinton, la 7e sous le
général Hope. Lord Wellington porta sa droite au village de
Las-Torrès, en face de notre gauche, et la composa de la brigade
portugaise Bradford, de la division espagnole don Carlos. Il y ajouta
la 3e division anglaise, autrefois Picton, retirée des bords de la
Tormès, et en outre tout le reste de ses troupes à cheval, parce que
de ce côté le terrain s'abaissant rapidement, était tout à fait propre
aux manoeuvres de la cavalerie.
[En marge: Pendant ces divers mouvements la division Maucune engage la
bataille.]
Par ces mesures le général anglais avait suffisamment paré aux
dispositions de son adversaire, sans toutefois engager une bataille
dont il persistait à ne pas vouloir. Il était midi; toute la journée
se serait passée en manoeuvres semblables, sans grandes pertes de part
ni d'autre, et certainement vers la nuit lord Wellington aurait battu
en retraite pour regagner Ciudad-Rodrigo, nous rendant Salamanque sans
combat, lorsque le maréchal Marmont par une fatale impatience non pas
de combattre mais de manoeuvrer, voulut enlever l'arrière-garde de son
adversaire, qu'il croyait prêt à décamper. En conséquence il porta
plus en avant encore sa gauche, composée, comme nous l'avons dit, de
la division Thomières, et si en avant, qu'elle commença à descendre
des hauteurs devant la 3e division anglaise, qui était destinée, avec
une grande masse de cavalerie, à lui barrer le chemin. Il porta son
centre, composé des divisions Maucune et Sarrut, plus près encore du
bord du vallon qui nous séparait des Anglais, fit appuyer ces deux
divisions par le général Clausel, rapprocha la division Brenier, sans
prescrire à aucune d'aborder les Anglais, car, ainsi que nous venons
de le dire, il n'avait d'autre intention que d'entamer leur
arrière-garde lorsqu'ils se retireraient. Mais pour exécuter de tels
mouvements si près de l'ennemi, il faut avoir à la fois une dextérité
et une autorité qui assurent l'exécution précise de ce qu'on ordonne.
Malheureusement le maréchal Marmont ne possédait pas ces deux
avantages à un degré suffisant pour se montrer aussi hardi devant un
adversaire tel que lord Wellington. Le général Maucune, commandant la
division du centre qui était le plus en avant à gauche, était un
officier d'une bravoure éprouvée et d'une extrême audace sur le champ
de bataille. Croyant les Anglais en pleine retraite, il imagina que le
moment était venu de se jeter sur eux. En conséquence il fit demander
l'ordre d'attaquer, ne l'attendit pas, poussa devant lui les
tirailleurs ennemis, les replia, descendit dans l'intervalle qui
séparait les deux armées, et s'engagea contre les divisions anglaises
du centre, les divisions Cole et Leith. À cet aspect, lord Wellington
qui voulait bien se retirer, mais non pas fuir, accepta la bataille
qu'on semblait lui présenter, et fit donner à son centre l'ordre de
recevoir et de repousser l'attaque du nôtre.
Tandis que le général Maucune commettait cette témérité, le général
Thomières à gauche, continuant à s'avancer en pointe, descendait aussi
en plaine sans être appuyé, et s'exposait à rencontrer de front la
division d'infanterie Picton, et sur ses flancs une épaisse nuée de
cavalerie. On se mêla ainsi de toutes parts, et on fut aux prises sur
le front entier des deux armées, sans qu'aucun des deux généraux en
chef l'eût voulu.
Par malheur la division du général Clausel, nombreuse et
supérieurement commandée, était encore en arrière, et point en mesure
de fournir l'appui dont nos divisions imprudemment engagées auraient
eu besoin.
[En marge: Le maréchal Marmont voulant arrêter la division Maucune,
reçoit une blessure grave, et est obligé de céder le commandement au
général Bonnet.]
[En marge: Bataille de Salamanque.]
[En marge: L'armée française est contrainte d'abandonner le champ de
bataille.]