Jusqu'ici les opérations du maréchal Marmont étaient tout ce qu'elles

pouvaient être; mais Salamanque pris, il n'était pas sage à lui de se

tenir si près de l'armée anglaise, et il passa le Douro à Tordesillas,

décidé à lui bien disputer cette ligne. Du reste la circonspection des

Anglais ne faisait pas craindre de leur part une offensive très-vive.

Lord Wellington suivit l'armée de Portugal, et vint border le cours du

Douro, qui dans cette saison n'était pas très-volumineux, mais n'était

cependant pas guéable, excepté dans un petit nombre d'endroits. Ce

fleuve, comme nous l'avons dit, était pourvu de bons postes, tels que

Tordesillas, Toro, Zamora, et même Benavente et Astorga, en

considérant l'Esla et l'Orbigo comme un prolongement de la ligne du

Douro. Astorga notamment, outre de bons ouvrages qui avaient déjà

résisté, tantôt aux Français, tantôt aux Espagnols, contenait une

excellente garnison de 1500 hommes bien résolus à se défendre, et

devait, en donnant un fort appui à notre droite, gêner beaucoup la

gauche des Anglais. Lord Wellington, arrivé le 1er juillet sur le

Douro, s'y arrêta pour laisser à l'armée espagnole de Galice le temps

d'enlever Astorga. C'étaient, selon lui, quinze ou vingt jours encore

d'employés utilement, sans s'engager trop vite dans cette hardie

campagne entreprise sur les derrières des Français; mais c'était, on

doit le reconnaître, leur laisser aussi le temps de se réunir pour

l'accabler. Il fallait en effet qu'ils fussent aveuglés par d'étranges

passions, pour ne pas employer ce délai à rassembler soixante-dix

mille hommes contre l'armée anglaise. Aussi, en se tenant le long du

Douro, lord Wellington ne cessait-il d'adresser les plus vives

instances, d'un côté à l'armée anglo-sicilienne, pour qu'elle donnât

une forte occupation au maréchal Suchet, et de l'autre aux forces

navales anglaises croisant dans le golfe de Biscaye, pour qu'elles

fissent craindre au général Caffarelli un gros débarquement sur les

côtes des Asturies.

[En marge: Force de l'armée de Portugal depuis la réunion des huit

divisions qui la composent.]

Dans cet intervalle le maréchal Marmont, établi derrière le Douro,

s'était occupé à concentrer les huit divisions dont était formée

l'armée de Portugal. Après avoir recouvré la première de ces huit

divisions, celle du général Foy, il lui restait à recouvrer la

huitième, celle du général Bonnet, composée de troupes bonnes et

nombreuses, supérieurement commandée, et confinée sur le revers des

Asturies pour y batailler contre les Anglais et contre les bandes de

Porlier. Les Asturies valaient assurément la peine d'être conservées,

ainsi que l'avait prescrit Napoléon en partant pour la Russie, mais

elles n'étaient rien auprès de l'objet qui préoccupait en ce moment le

maréchal Marmont. Aussi n'avait-il pas hésité à dépêcher à la huitième

division l'ordre d'évacuer les Asturies, et cet ordre avait trouvé le

général Bonnet en route, car cet officier non moins intelligent

qu'intrépide, comprenant ce que tant d'autres plus élevés en grade ne

comprenaient point, avait jugé que tout intérêt devenait accessoire

devant la nécessité de repousser les Anglais. En défalquant tout ce

qu'on perd ou laisse en arrière à la suite d'une retraite rapide, le

général Bonnet amenait 6 mille hommes, excellents par leur valeur

propre, excellents par sa présence à leur tête. Cette adjonction

inspira beaucoup de confiance au maréchal Marmont. Elle portait à 36

ou 37 mille hommes son infanterie. Ce qui lui manquait c'était la

cavalerie, car elle s'était épuisée à courir les routes pour les

purger des guérillas. Pressé de la remonter, le maréchal Marmont avait

fait enlever tout ce qu'il y avait de chevaux de selle dans la

contrée, et il avait ainsi ramassé un millier de bons chevaux, ce qui

avait porté à 3 mille cavaliers bien montés et vigoureux le total de

sa cavalerie. Avec son artillerie, bien servie et composée d'une

centaine de bouches à feu, il avait environ 42 mille soldats, qui,

renforcés seulement par dix mille hommes, seraient devenus

très-supérieurs aux Anglais, et tels quels pouvaient leur tenir tête,

s'ils étaient conduits avec un peu de sagesse et de bonheur.

[En marge: Le maréchal Marmont; son esprit et son caractère.]

Sans doute ils n'étaient pas mal commandés par le maréchal Marmont,

mais ils ne l'étaient pas sûrement. Ce maréchal, ayant de l'esprit, de

l'instruction, de la bravoure, et le talent de bien tenir ses troupes,

possédait quelques qualités du général en chef, mais était loin de les

réunir toutes. Quoique dissipé dans ses goûts, il pensait fort à ce

qu'il avait à faire, combinait beaucoup, trop peut-être, car dans

l'action la justesse des idées vaut mieux que l'abondance.

L'abondance des idées en effet sans un jugement ferme et prompt,

éblouit au lieu d'éclairer. De plus ce maréchal ne passait pas pour

heureux. Le bonheur, qualité indéfinissable, est-il une vaine

superstition des hommes, ou bien une réalité? Est-ce une faveur du

sort capricieux, donnant à l'un pour les refuser à l'autre, ces

circonstances de froid, de chaud, de pluie, de soleil, d'arrivées

imprévues, qui font souvent réussir des combinaisons médiocres, ou

échouer des combinaisons habiles? Ou bien n'est-ce pas plutôt un

ensemble bien proportionné de qualités, qui, même sans des facultés

supérieures, inspire ces déterminations simples et fortes qui sauvent

les armées et les empires? Quoi qu'il en puisse être, le maréchal

Marmont dans sa carrière n'a point passé pour heureux, et, chose

singulière, il était confiant, soit que le courage suppléât en lui à

la fortune, soit qu'il ignorât sa destinée, qui alors ne s'était pas

révélée tout entière. Tel était le général de l'armée française en ce

moment, et si on avait pu pénétrer l'avenir, on aurait dû être

profondément inquiet en le voyant devant un général calme, solide,

d'une prudence consommée, et dont le bonheur, soit caprice du sort,

soit talent, ne s'était jamais démenti.

[En marge: Toutes les nouvelles que reçoit le maréchal Marmont le

disposent à ne plus espérer aucun secours.]

Le maréchal Marmont, abrité derrière le Douro, devait-il y rester

immobile? Sans doute il eût mieux fait d'attendre l'initiative de son

adversaire, de lui disputer le passage du Douro tant qu'il pourrait,

puis de se replier méthodiquement sur l'armée du Nord, qui aurait bien

fini, de gré ou de force, quand elle aurait vu l'ennemi chez elle, par

se joindre à lui. Mais il était jeune, plein de vanité, ignorait les

vues du sort, avait une armée d'une bravoure éprouvée, sur laquelle

les Anglais n'avaient pris aucun ascendant, qui reculait à

contre-coeur, et il venait de recevoir des nouvelles qui réduisaient à

rien ses espérances de secours. D'un côté le général Caffarelli, après

lui avoir annoncé un renfort de dix mille hommes, lui mandait

maintenant l'apparition des flottes anglaises entre Saint-Ander et

Saint-Sébastien, la probabilité d'un prochain débarquement, et en

définitive ne lui parlait plus du renfort promis. Or si on doit

espérer avec réserve de celui qui promet, à plus forte raison ne

doit-on rien espérer de celui qui ne promet pas, ou qui après avoir

promis ne promet plus. Au même instant Joseph, lui écrivant à la date

du 30 juin une lettre qui arriva le 12 juillet au quartier général de

l'armée de Portugal, lui faisait part de ses efforts pour amener les

armées du Nord et de l'Andalousie à le secourir, sans lui dissimuler

le peu de chance qu'il avait d'y réussir. Pour comble de disgrâce,

Joseph, soit qu'il ne fût pas prêt, soit qu'il n'en crût pas le moment

venu, ne lui disait pas s'il pourrait se priver en sa faveur d'un

détachement de l'armée du centre. Le maréchal Marmont devait donc se

considérer comme tout à fait abandonné. Certes si ce maréchal avait

cru pouvoir compter sur dix à douze mille hommes de l'armée du centre,

il aurait incontestablement attendu ce secours avant de rien

entreprendre, car on aime mieux partager l'honneur d'une victoire, que

de s'exposer à porter seul le poids non partagé d'une défaite. Quant à

l'armée d'Andalousie, qui aurait pu venir à son aide, et qui l'aurait

dû, ne fût-ce qu'à titre de reconnaissance, il n'en attendait

absolument rien, et les dernières lettres de Joseph ne faisaient que

compléter une conviction qui était formée chez lui depuis longtemps.

Les faits ultérieurs prouvent qu'il ne se trompait point.

[En marge: Réduit à ses propres forces, et craignant la reddition

d'Astorga, le maréchal Marmont songe à éloigner lord Wellington par

des manoeuvres, sans aucune pensée de livrer bataille.]

Réduit à ses seules forces, comparant son armée avec celle de lord

Wellington, qui n'était pas supérieure en nombre en ne voulant tenir

compte que des Anglais, se rappelant que les batailles gagnées par

ceux-ci ne l'avaient été que parce qu'on avait eu le tort de les

attaquer dans des positions où leur manière de combattre les rendait

invincibles, il pensa qu'avec des troupes fortement aguerries, il

pourrait manoeuvrer autour d'eux sans se compromettre, leur faire

abandonner la ligne du Douro, et les ramener à la frontière du

Portugal sans livrer bataille; que peut-être même, tandis qu'on

chercherait à se placer sur leur ligne de communication afin de les

contraindre à rétrograder, on pourrait occuper l'une de ces positions

défensives, où les avantages qu'on leur avait toujours laissés

seraient cette fois de notre côté. Les Français, qui escaladaient si

bien des positions presque inabordables, comme celles de Talavera et

de Busaco, seraient bien autrement redoutables, si au lieu d'avoir à

les emporter ils n'avaient qu'à les défendre, et les Anglais bien

moins heureux, si au lieu d'avoir à défendre ces positions, ils

avaient à les attaquer. Cette fois on serait presque sûr de la

victoire. Il n'y avait donc pas de témérité à vouloir manoeuvrer

autour des Anglais, et le cas d'une bonne position défensive se

rencontrant, de songer à leur disputer le terrain. À toutes ces

raisons d'agir s'en ajoutait une dernière d'un grand poids. Les

Espagnols de l'armée de Galice assiégeaient Astorga, qui n'avait pas

pour plus de quinze jours de vivres. Pouvait-on s'éloigner de l'armée

anglaise pour aller ravitailler cette place? Et si on ne le pouvait

pas sans danger, n'allait-on pas être tourné sur sa droite par la

perte d'Astorga, et condamné dès lors à une retraite indéfinie?

[En marge: Le maréchal Marmont repasse le Douro, et oblige lord

Wellington à rétrograder sur Salamanque.]

Telles furent les idées avec lesquelles le maréchal Marmont sortit de

l'asile qu'il avait trouvé derrière le Douro. Il essaya d'abord de

repasser ce fleuve en présence de l'armée anglaise, et le fit avec

assez d'art et de bonheur. Les bords du Douro étaient conformés de

telle manière qu'on découvrait d'une rive à l'autre tous les

mouvements des deux armées. Le maréchal Marmont affecta de faire

descendre par sa droite des colonnes de troupes vers Toro, et tandis

qu'il donnait à cette démonstration la plus grande vraisemblance

possible, il préparait sur sa gauche aux environs de Tordesillas les

moyens de franchir réellement le Douro sur plusieurs ponts de

chevalets. Dans la nuit du 16 au 17 juillet en effet, tandis que sa

droite prolongée simulait un projet de passage vers Toro, sa gauche en

opérait un véritable au-dessus de Tordesillas, et son centre suivant

sa gauche venait passer après elle. Le lendemain, profitant de la

surprise et de la confusion des Anglais, il ramenait sa droite à lui,

et se trouvait avec ses quarante-deux mille hommes, parfaitement

intacts, confiants, pourvus de vivres, au delà du Douro, avec toute

l'apparence d'intentions inquiétantes pour l'armée britannique.

Lord Wellington n'avait pas plus que le maréchal Marmont le désir de

livrer bataille, mais il était bien résolu à ne pas se laisser couper

de Ciudad-Rodrigo, où il avait ses vivres, ses munitions de guerre, et

une bonne porte pour rentrer en Portugal. Il s'empressa donc de lever

son camp et de rétrograder vers Salamanque par le chemin qu'il avait

déjà suivi. Le maréchal Marmont avait par conséquent réussi dans le

projet de le ramener en arrière.

En se reportant vers Salamanque on rencontrait divers affluents du

Douro, la Guarena d'abord, et ensuite la Tormès, sur laquelle

Salamanque est assise. C'étaient autant d'échelons à disputer en se

retirant. Lord Wellington se replia de l'un sur l'autre avec prudence

et lenteur. Au bord de la Guarena, le général Clausel, jeune

lieutenant général qui annonçait déjà les plus grands talents

militaires, se hâta trop de la franchir, et s'exposa à être ramené.

Mais ce fut une perte sans importance, et le 19 au soir on coucha le

long de cette petite rivière, bravant le canon les uns des autres pour

venir se désaltérer dans ses eaux, car la chaleur était étouffante.

[En marge: Heureuses manoeuvres de l'armée française en présence de

l'armée anglaise.]

Dans la nuit le maréchal Marmont remontant la Guarena par sa gauche,

la franchit à un point où elle n'était plus qu'un torrent

insignifiant, et se trouva tout à coup en présence des Anglais,

surpris de n'être séparés de nous par aucun obstacle. Aussi ne

tardèrent-ils pas à battre en retraite. Ils marchaient d'un bon pas,

avec aplomb, leurs masses bien serrées, couverts par de la cavalerie

et de l'artillerie légères, le long d'un plateau assez étendu. Notre

armée se tenait à leur hauteur, s'avançant sur un plateau parallèle à

celui qu'ils occupaient, montrant autant d'aplomb, beaucoup plus

d'aisance, et une confiance dont le général en chef se laissait

lui-même enivrer. L'artillerie légère longeant au galop le bord du

plateau sur lequel nous cheminions, s'arrêtait de temps en temps pour

canonner les Anglais, puis se remettait en mouvement pour les suivre.

Les deux positions se rejoignaient à un village, où on était

naturellement tenté de se devancer. Nos troupes y arrivèrent les

premières, en chassèrent quelques coureurs, et eurent le plaisir d'y

canonner l'armée ennemie, défilant sous notre feu, et à bonne portée.

Nous ne perdîmes personne et tuâmes quelques Anglais. Depuis le

passage du Douro, nous avions ramassé un millier d'hommes, tant

blessés que traînards. Le 20 au soir les Anglais repassèrent la

Tormès, et nous couchâmes sur ses bords.

[En marge: Arrivée des deux armées devant la célèbre position des

Arapiles.]

Le 21 nous franchîmes cette rivière à une lieue et demie au-dessus de

Salamanque, et vînmes prendre position en face des hauteurs dites des

Arapiles, sur lesquelles les Anglais s'étaient établis, et où il

n'était pas facile de les aborder. Le maréchal Marmont était sans

doute un peu trop enorgueilli de ses premiers avantages, et des

marches qu'il avait exécutées en présence de lord Wellington;

toutefois il était résolu à ne pas commettre d'imprudence, et à ne pas

renouveler les fautes de ses prédécesseurs, en allant mal à propos

attaquer les Anglais dans des lieux où il n'y avait aucune chance de

les vaincre. Il campa en face d'eux, après avoir occupé de son côté

une position assez avantageuse, séparée par un vallon de celle de

l'ennemi, et s'appuyant à droite au village de Calvarossa de Ariba, à

gauche à des bois dont il avait eu soin de s'emparer. Il n'avait donc

rien à craindre, et s'endormit tranquillement avec ses soldats, sans

autre projet que de continuer un système de manoeuvres qui lui avait

jusqu'à ce jour parfaitement réussi.

[En marge: À la vue de la position prise par l'armée anglaise, le

maréchal Marmont, sans songer à combattre, veut seulement faire un

léger mouvement par sa gauche, pour menacer les communications de

l'ennemi avec Ciudad-Rodrigo.]

Le lendemain matin, 22 juillet, le maréchal Marmont monta de bonne

heure à cheval pour juger des desseins de l'ennemi, et y conformer les

siens. Tout était en repos des deux côtés, et rien n'annonçait un

projet de la part de lord Wellington, si ce n'est peut-être celui de

rectifier sa position, et de se relier un peu plus étroitement à

Salamanque et à la route de Ciudad-Rodrigo. Une sorte de vallon peu

profond, et assez large, allant aboutir à la Tormès près de

Salamanque, nous séparait des Anglais, et rendait la position des deux

armées également sûre. Le village de Calvarossa de Ariba, occupé par

la division Foy, servait de pivot à notre droite. Notre centre et

notre gauche s'appuyaient à des bois. On pouvait ainsi attendre de

part et d'autre, sans se faire aucun mal, chacun des deux adversaires

ne voulant combattre qu'à coup sûr. Toutefois le maréchal Marmont,

confiant en fait de manoeuvres dans le savoir de son armée et le sien,

imagina un mouvement par sa gauche, qui avait pour but de déborder un

peu la droite des Anglais, de menacer par conséquent leurs

communications avec Ciudad-Rodrigo, et lorsqu'ils décamperaient, soit

pour se rapprocher de Salamanque, soit pour regagner la route de

Ciudad-Rodrigo, d'attaquer leur arrière-garde et de leur en prendre

une portion. C'était faisable, mais beaucoup trop ambitieux, et avec

les dispositions de lord Wellington, qu'il était facile de conjecturer

sans les connaître, et qui étaient de regagner Ciudad-Rodrigo le plus

tôt possible, il aurait mieux valu _lui faire un pont d'or_, que de

risquer des mouvements qui pouvaient sans qu'on le voulût engager une

bataille.

[En marge: Manoeuvre de l'armée française.]

Du reste, avec beaucoup de prudence dans l'exécution, il était

possible d'opérer ces mouvements sans de trop fâcheuses conséquences.

Laissant donc sa droite sous le général Foy au village de Calvarossa

de Ariba, et, pour la rendre plus forte encore, y ajoutant la division

du général Ferey, le maréchal Marmont fit défiler derrière cet appui

son centre et sa gauche, le long des bois auxquels il était adossé, et

en suivant toujours le bord des hauteurs qu'il avait occupées. Entre

les Anglais et nous, vers notre droite, s'élevaient deux mamelons

tristement célèbres, et appelés les Arapiles. De ces deux Arapiles, le

plus rapproché de nous était en même temps le plus élevé, et de son

sommet on pouvait canonner avec avantage le petit Arapile, dont les

Anglais avaient pris possession. On crut donc utile d'enlever le grand

Arapile comme appartenant à notre position, et comme devant consolider

l'établissement de notre droite. La brave division Bonnet, chargée de

cette opération, en chassa sans beaucoup de peine quelques troupes

légères ennemies qui s'y trouvaient, et y établit une forte batterie.

C'était une sorte de pivot parfaitement solide, autour duquel on se

mit à tourner pour opérer la manoeuvre projetée. En effet, le

maréchal Marmont porta le reste de ses divisions en avant, la gauche

en tête, défilant en face des Anglais, et laissant toujours entre eux

et nous le vallon qui nous séparait. La division Thomières, formant

son extrême gauche, s'avança un peu en flèche pour menacer la droite

des Anglais; les divisions Sarrut et Maucune se placèrent au centre,

la division Clausel en réserve, la division Brenier en arrière vers

les bagages et le parc d'artillerie. Ces mouvements s'exécutèrent avec

ordre, assez loin de l'ennemi, excepté celui qui nous mit en

possession du grand Arapile, et semblèrent, du moins pour le moment,

ne devoir entraîner aucune suite sérieuse.

[En marge: Lord Wellington ordonne une manoeuvre semblable, afin de

garantir ses communications.]

Pendant que le maréchal Marmont agissait de la sorte, lord Wellington,

qui assistait à cette manoeuvre, dirigée évidemment contre ses

communications, prit sur-le-champ son parti, et ordonna une manoeuvre

exactement semblable, de manière à avancer sa droite autant que nous

avancions notre gauche, et à être toujours en mesure de décamper quand

il le voudrait, sans nous trouver sur son chemin. En conséquence,

laissant sa gauche immobile devant notre droite immobile aussi, et lui

donnant une grande force, puisqu'il la composa de la division légère

sous le général Charles Alton, de la première division sous le général

Campbell, et d'une grosse masse de cavalerie, il porta son centre

vis-à-vis du nôtre, entre le petit Arapile et le village dit des

Arapiles, toujours sur le bord des hauteurs opposées à celles que nous

occupions. Ce centre était formé de quatre divisions anglaises,

c'est-à-dire de plus de vingt mille hommes, d'une excellente

infanterie. En première ligne, et ayant la gauche au petit Arapile,

étaient la 4e division sous le général Cole, la 5e sous le général

Leith; en seconde ligne, la 6e sous le général Clinton, la 7e sous le

général Hope. Lord Wellington porta sa droite au village de

Las-Torrès, en face de notre gauche, et la composa de la brigade

portugaise Bradford, de la division espagnole don Carlos. Il y ajouta

la 3e division anglaise, autrefois Picton, retirée des bords de la

Tormès, et en outre tout le reste de ses troupes à cheval, parce que

de ce côté le terrain s'abaissant rapidement, était tout à fait propre

aux manoeuvres de la cavalerie.

[En marge: Pendant ces divers mouvements la division Maucune engage la

bataille.]

Par ces mesures le général anglais avait suffisamment paré aux

dispositions de son adversaire, sans toutefois engager une bataille

dont il persistait à ne pas vouloir. Il était midi; toute la journée

se serait passée en manoeuvres semblables, sans grandes pertes de part

ni d'autre, et certainement vers la nuit lord Wellington aurait battu

en retraite pour regagner Ciudad-Rodrigo, nous rendant Salamanque sans

combat, lorsque le maréchal Marmont par une fatale impatience non pas

de combattre mais de manoeuvrer, voulut enlever l'arrière-garde de son

adversaire, qu'il croyait prêt à décamper. En conséquence il porta

plus en avant encore sa gauche, composée, comme nous l'avons dit, de

la division Thomières, et si en avant, qu'elle commença à descendre

des hauteurs devant la 3e division anglaise, qui était destinée, avec

une grande masse de cavalerie, à lui barrer le chemin. Il porta son

centre, composé des divisions Maucune et Sarrut, plus près encore du

bord du vallon qui nous séparait des Anglais, fit appuyer ces deux

divisions par le général Clausel, rapprocha la division Brenier, sans

prescrire à aucune d'aborder les Anglais, car, ainsi que nous venons

de le dire, il n'avait d'autre intention que d'entamer leur

arrière-garde lorsqu'ils se retireraient. Mais pour exécuter de tels

mouvements si près de l'ennemi, il faut avoir à la fois une dextérité

et une autorité qui assurent l'exécution précise de ce qu'on ordonne.

Malheureusement le maréchal Marmont ne possédait pas ces deux

avantages à un degré suffisant pour se montrer aussi hardi devant un

adversaire tel que lord Wellington. Le général Maucune, commandant la

division du centre qui était le plus en avant à gauche, était un

officier d'une bravoure éprouvée et d'une extrême audace sur le champ

de bataille. Croyant les Anglais en pleine retraite, il imagina que le

moment était venu de se jeter sur eux. En conséquence il fit demander

l'ordre d'attaquer, ne l'attendit pas, poussa devant lui les

tirailleurs ennemis, les replia, descendit dans l'intervalle qui

séparait les deux armées, et s'engagea contre les divisions anglaises

du centre, les divisions Cole et Leith. À cet aspect, lord Wellington

qui voulait bien se retirer, mais non pas fuir, accepta la bataille

qu'on semblait lui présenter, et fit donner à son centre l'ordre de

recevoir et de repousser l'attaque du nôtre.

Tandis que le général Maucune commettait cette témérité, le général

Thomières à gauche, continuant à s'avancer en pointe, descendait aussi

en plaine sans être appuyé, et s'exposait à rencontrer de front la

division d'infanterie Picton, et sur ses flancs une épaisse nuée de

cavalerie. On se mêla ainsi de toutes parts, et on fut aux prises sur

le front entier des deux armées, sans qu'aucun des deux généraux en

chef l'eût voulu.

Par malheur la division du général Clausel, nombreuse et

supérieurement commandée, était encore en arrière, et point en mesure

de fournir l'appui dont nos divisions imprudemment engagées auraient

eu besoin.

[En marge: Le maréchal Marmont voulant arrêter la division Maucune,

reçoit une blessure grave, et est obligé de céder le commandement au

général Bonnet.]

[En marge: Bataille de Salamanque.]

[En marge: L'armée française est contrainte d'abandonner le champ de

bataille.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 6 / 45 段