diriger ces divers mouvements, apercevait avec sa lunette les fautes
commises, remonta précipitamment à cheval pour aller lui-même contenir
l'impatience de ses lieutenants. Mais à peine était-il en selle qu'il
reçut un obus qui lui fracassa un bras et lui ouvrit le flanc. Certes
on pouvait bien ici croire à la fortune, et surtout à la fortune
contraire! Le malheureux maréchal tomba noyé dans son sang, et n'eut
que le temps de désigner le général Bonnet, le plus ancien de ses
divisionnaires, pour le remplacer dans le commandement. Sa blessure
était si grave, qu'on ne savait pas si elle ne serait pas
prochainement mortelle. Pendant qu'on allait chercher le général
Bonnet à droite, vers les Arapiles, la bataille partout commencée se
continua avec fureur sans général en chef de notre côté. Le général
Maucune poussa vivement les Anglais, et les accula au village des
Arapiles; le général Sarrut le soutint. Mais ils avaient en tête
quatre divisions ennemies, qui, outre qu'elles étaient quatre contre
deux, étaient individuellement plus fortes que les nôtres. Après un
premier succès, le général Maucune criblé par les redoutables feux des
Anglais se vit obligé de plier. Mais le général Clausel arriva, prit
la place de la division Maucune, et ramena les Anglais. Le maréchal
Beresford, présent sur cette partie du champ de bataille, prescrivit
alors à sa seconde ligne de se former en potence sur la première, de
manière à prendre en flanc la division Clausel. En même temps lord
Wellington fit vers sa gauche attaquer le grand Arapile par les
Portugais du général Pakenham, et vers sa droite il jeta sur la
division Thomières, descendue fort imprudemment dans la plaine, outre
l'infanterie de la division Picton, toute la masse de sa cavalerie.
Malgré ces efforts redoublés de l'ennemi, notre armée se maintint et
conserva son terrain. La division Bonnet, quoique privée de son
général, qui était accouru vers le centre pour prendre le
commandement, arrêta court les Portugais du général Pakenham. Le 120e
régiment leur tua 800 hommes, et resta maître du grand Arapile. Le
général Clausel soutint avec vigueur l'attaque de front de la division
Clinton, mais souffrit cruellement des feux de flanc de la division
Leith. On combattait de si près, que de toute part les généraux furent
blessés. De notre côté, le général Bonnet fut atteint gravement; le
général Clausel le fut aussi. Du côté des Anglais, le maréchal
Beresford, les généraux Cole, Leith, reçurent des blessures plus ou
moins dangereuses. À notre gauche, et à la droite des Anglais, le
combat n'était pas moins violent. La division Thomières fut assaillie
au milieu de la plaine par la cavalerie ennemie, perdit son chef, tué
sur le champ de bataille, et se replia en désordre. La division
Brenier courut à son secours, mais elle fut entraînée par le mouvement
rétrograde, et le brave 22e, voulant tenir bon, fut fort maltraité. Le
général Clausel, qui venait de remplacer dans le commandement le
général Bonnet, et qui, quoique blessé lui-même, n'avait pas quitté le
champ de bataille, pensa qu'il fallait se tirer de cette échauffourée,
et ne pas tout risquer en voulant s'opiniâtrer davantage. Il ordonna
la retraite, et la dirigea avec une grande présence d'esprit vers le
plateau que nous n'aurions pas dû quitter. Il y appela la division
Ferey qui était restée derrière la division Foy, à l'extrême droite,
et y ramena la division Sarrut, moins engagée que les autres divisions
du centre. Derrière ce solide appui se rallièrent successivement les
divisions Thomières et Brenier, compromises au loin vers notre gauche,
et les divisions Maucune et Clausel violemment engagées au centre. La
division Bonnet, qui, placée au grand Arapile, avait couvert le pied
du mamelon de cadavres ennemis, se replia également dans un ordre
imposant. Les Anglais essayèrent alors de gravir à leur tour les
hauteurs sur lesquelles nous venions de nous replier. Mais tous leurs
efforts se brisèrent devant les divisions Sarrut et Ferey.
Malheureusement le général Ferey, commandant la 3e division, fut
blessé à mort. Cependant les Anglais ayant cessé d'insister, nos
divisions défilèrent l'une après l'autre derrière les divisions Sarrut
et Ferey, passèrent ensuite derrière la division Foy, qui était restée
immobile à Calvarossa de Ariba, et revinrent par le chemin qu'elles
avaient suivi le matin dans de bien autres intentions que celles d'une
bataille, et dans l'espérance d'un bien autre résultat. Toute la
cavalerie anglaise se précipita alors sur la division Foy, qui,
n'ayant pas encore combattu, était chargée de couvrir la retraite.
Cette division reçut en carré les masses de la cavalerie anglaise,
leur tua beaucoup de monde, et se retira en bon ordre. On regagna
ainsi vers la nuit les bords de la Tormès, et on repassa cette rivière
sans être poursuivi.
[En marge: Graves conséquences de la journée de Salamanque.]
Telle fut cette funeste et involontaire bataille, dite de Salamanque
ou des Arapiles, qui eut pour l'armée anglaise des conséquences fort
imprévues, car elle lui procura une victoire inespérée, au lieu d'une
retraite inévitable, et commença, comme on va le voir, la ruine de nos
affaires en Espagne. Certes, c'était ici le cas, sans nier le mérite
de lord Wellington et les fautes du maréchal Marmont, de croire au
bonheur, car le résultat était bien disproportionné au mérite du
capitaine anglais, et aux fautes du général français. Un engagement
inattendu, trois généraux en chef blessés l'un après l'autre, une
confusion inouïe après plusieurs jours de la marche la plus ferme et
la plus heureuse, étaient-ce assez de coups terribles, et on peut dire
immérités! Cette bataille était bien la preuve que l'effet moral des
événements de guerre est la plupart du temps fort supérieur à leur
effet matériel. Si de notre côté les généraux Thomières et Ferey
avaient été tués, si le maréchal Marmont, les généraux Bonnet,
Clausel, Maucune avaient été blessés, de leur côté les Anglais avaient
eu le général le Marchant tué, le maréchal Beresford, les généraux
Cole, Leith, Cotton sérieusement blessés. Nous avions cinq à six mille
hommes hors de combat, et les Anglais à peu près autant. Nous avions,
il est vrai, abandonné en outre neuf pièces de canon, qui descendues
des hauteurs dans la plaine, et ayant perdu leurs chevaux, n'avaient
pu être ramenées. La différence dans les résultats matériels n'était
donc pas considérable, mais les situations étaient profondément
changées. Nous n'avions plus aucune chance de forcer les Anglais à
rétrograder; dès lors il fallait rétrograder nous-mêmes, avec une
armée non pas abattue, mais profondément irritée de ses longs
malheurs, à laquelle n'avaient servi ni son incomparable bravoure, ni
sa résignation aux plus cruelles souffrances, et qui tantôt par une
cause, tantôt par une autre, et presque toujours par la division des
généraux, avait été constamment sacrifiée. Il fallait la ramener
derrière le Douro, peut-être même au delà, si on voulait lui rendre la
confiance, et la résolution de se dévouer de nouveau à une guerre que
dans son bon sens elle jugeait détestable, et à des chefs qu'elle
accusait de toutes ses infortunes. Lord Wellington au contraire était
maître désormais de tenir la campagne en Castille, et sur les
derrières des Français, car nulle part il n'y avait une force capable
de lui tenir tête. L'armée de Portugal allait être obligée de se
replier devant lui jusqu'à ce qu'elle rencontrât l'armée du Nord,
c'est-à-dire bien loin; l'armée du Centre était beaucoup trop faible
pour oser l'approcher; l'armée d'Andalousie était hors de portée; et
il avait dès lors le choix, ou de poursuivre le général Clausel, pour
essayer de le détruire, ou de se jeter sur Madrid, pour y entrer en
triomphateur. Telles étaient les cruelles suites de la mauvaise
volonté de ceux qui n'avaient pas secouru à temps l'armée de Portugal,
et de l'imprudence de ceux qui l'avaient engagée dans une bataille
inutile.
[En marge: Le général Clausel prend le commandement.]
[En marge: Caractère et talents de ce général.]
Heureusement pour cette armée, il lui arrivait, trop tard sans doute,
mais utilement encore, un chef digne de la commander. Le général
Clausel était jeune, vigoureux de corps et d'esprit, peu instruit il
est vrai, et souvent négligent, mais d'un imperturbable sang-froid,
tour à tour impétueux ou contenu, doué sur le terrain d'un coup d'oeil
supérieur, et moitié insouciance, moitié vigueur d'âme, supportant,
quoique n'ayant jamais commandé en chef, les anxiétés du commandement
aussi bien que les plus expérimentés capitaines. Estimé des soldats
pour sa vaillance, aimé d'eux pour sa bonhomie, il était le seul qui
put en obtenir encore quelque soumission, et leur faire endurer, sans
les révolter, des exemples de sévérité.
[En marge: Retraite de l'armée française derrière le Douro.]
Ayant pris, tout blessé qu'il était, et des mains de deux généraux
blessés eux-mêmes, le commandement en chef, l'ayant pris au milieu
d'une déroute, il parut si peu troublé, que le calme rentra dans les
âmes, et l'ordre avec le calme. Le 23 juillet, il rétrograda sur le
Douro le plus rapidement qu'il lui fut possible. Les Anglais ayant
tenté de le poursuivre avec leur cavalerie, il les reçut en carré, et
les maltraita. Par malheur un carré du 6e léger ne s'étant pas formé à
temps, essuya quelque dommage. Ce fut du reste le seul accident de ce
genre. Bientôt on se trouva derrière le Douro, débarrassé des
Anglais, mais assailli d'une nuée de guérillas, qui, sans nous faire
courir aucun danger sérieux, égorgeaient cependant nos blessés, nos
traînards, nos fourrageurs. Nos vivres étaient épuisés, les soldats
ayant consommé durant ces quelques jours de manoeuvres les ressources
que le maréchal Marmont leur avait ménagées. Irrités par les cruautés
dont leurs camarades étaient victimes sous leurs yeux, les soldats
pillaient non-seulement avec avidité, mais avec barbarie, se souciant
peu de détruire un pays inhospitalier qu'ils ne pouvaient pas garder,
et qu'ils espéraient ne plus revoir. Le général Clausel eut la plus
grande peine à réprimer leurs excès, et à plusieurs reprises sentit
l'autorité expirer dans ses mains. Cependant, grâce à lui, l'armée ne
cessa pas de présenter un ensemble que lord Wellington, dans sa
louable prudence, ne voulut pas essayer d'entamer une nouvelle fois.
[En marge: Arrivée inattendue d'un détachement de l'armée du Centre.]
En ce moment arrivaient enfin une partie des secours tant demandés, si
vainement attendus, et dont l'invraisemblance, après une trop longue
attente, avait contribué à entraîner le maréchal Marmont dans des
opérations téméraires. Le premier jour de la retraite, le général
Clausel rencontra un millier d'hommes que le général Caffarelli avait
fini par envoyer, et consistant en deux régiments de cavalerie et un
détachement d'artillerie attelée. La dérision était grande en vérité,
et eût mérité une répression sévère, si le général Caffarelli n'avait
eu pour excuse sa bonne foi, et le trouble que lui avait causé
l'apparition des flottes anglaises sur les côtes de Biscaye.
Courageux, mais dépourvu de présence d'esprit, il avait cru à un
formidable débarquement, et au lieu des dix mille hommes promis, il en
avait expédié mille. Un autre secours, celui-ci décisif s'il fût
arrivé à temps, fut non pas rencontré, mais annoncé par une dépêche de
Joseph, au moment où l'armée repassait le Douro. Ce secours était
d'environ 13 mille hommes, comprenant presque la totalité de l'armée
du Centre, que Joseph, en désespoir de cause, s'était décidé à
conduire lui-même à Salamanque, et qu'il avait encore mis plus de
lenteur à annoncer qu'à amener. Il était parti de Madrid le 21
juillet, et, quoique tard, ce n'eût pas été trop tard, si trois ou
quatre jours auparavant il eût mandé ce mouvement au maréchal Marmont.
Malheureusement il n'avait écrit que le 21, jour de son départ de
Madrid, et il était bien impossible que le maréchal Marmont fût averti
le 22 à Salamanque du secours qu'il allait recevoir. Prévenu à temps,
ce maréchal eût certainement attendu, et quoique le nombre ne soit pas
une ressource assurée dans une bataille aussi mal engagée que celle de
Salamanque, probablement un tel renfort aurait ou déterminé lord
Wellington à décamper en toute hâte, ou provoqué des combinaisons
différentes. En tout cas il eût fallu bien du malheur pour que 55
mille Français, tels que ceux qui auraient composé l'armée de
Portugal, eussent été battus par 40 mille Anglais, accrus de 15 mille
Espagnols et Portugais.
[En marge: Motifs qui avaient empêché Joseph d'arriver plus tôt, et
surtout d'annoncer son arrivée.]
Comment ce secours arrivait-il ainsi? comment arrivait-il si tard?
comment même arrivait-il? C'est ce qu'il faut maintenant faire
connaître. Joseph, comme on l'a vu, avait expédié au maréchal Soult
non plus l'ordre de placer le comte d'Erlon en face du général Hill
pour le suivre où il irait, mais l'ordre plus approprié aux
circonstances de détacher immédiatement 10 mille hommes sur le Tage,
pour les envoyer à l'armée de Portugal, et de se dessaisir ou de ces
10 mille hommes, ou de son commandement. De plus, Joseph avait
autorisé le maréchal Soult à restreindre son occupation, s'il se
croyait trop affaibli pour continuer à garder l'Andalousie tout
entière. Il semble qu'un tel ordre n'admettait ni tergiversation ni
refus, et certainement il n'en aurait pas rencontré s'il fût émané
d'un pouvoir capable de se faire respecter, c'est-à-dire de Napoléon
lui-même. Mais il n'en fut pas ainsi. Le maréchal Soult usant d'un
argument déjà employé, déclara qu'il était prêt à obéir, mais à une
condition qu'il ne devait pas laisser ignorer, c'était l'évacuation
immédiate et complète de l'Andalousie, car avec 10 mille hommes de
moins il lui était impossible de s'y maintenir. Cette assertion était
fort contestable. L'armée d'Andalousie, comptant près de 60 mille
combattants, sur un effectif de 90 mille hommes, pouvait bien pour
quelque temps garder l'Andalousie avec 50 mille. Douze mille hommes
suffisaient à Grenade, 12 mille devant Cadix, et avec 25 mille aux
environs de Séville, on pouvait pour quelques semaines faire face à
tous les événements, contenir notamment le général Hill qui n'en avait
pas 15 mille, et qui ne songeait pas d'ailleurs à quitter Badajoz. Le
maréchal Soult n'en avait pas laissé autant, à beaucoup près,
lorsqu'il s'était porté en Estrémadure, soit pour assiéger Badajoz,
soit pour livrer la bataille d'Albuera. À cette nouvelle espèce de
refus déguisé, le maréchal Soult ajoutait des conseils sur le meilleur
plan de campagne à suivre contre les Anglais. On voulait, disait-il,
les détourner du nord de la Péninsule, eh bien, il y avait un moyen
assuré d'y réussir, c'était, au lieu de diminuer l'armée qui gardait
l'Andalousie, de la renforcer au contraire, de lui amener l'armée du
Centre tout entière, peut-être même celle de Portugal, et lord
Wellington craignant alors pour Lisbonne, serait bien obligé de se
reporter du nord au midi.
D'abord cette conduite était formellement opposée aux instructions de
Napoléon, qui avait prescrit de tout sacrifier au maintien des
communications avec la France par les provinces du Nord, et qui, dans
cette pensée, avait lui-même rendu l'armée du Nord indépendante de
l'armée de Portugal, et ramené celle-ci du Tage sur le Douro, au
risque d'isoler davantage les unes des autres ces armées qui avaient
tant besoin d'être unies. Mais indépendamment de cette violation des
ordres de Napoléon, se figure-t-on ce que nous serions devenus en
Espagne, si le nord et le centre de la Péninsule étant livrés aux
Anglais, lord Wellington dominant depuis Vittoria jusqu'à Baylen, et
insurgeant toute la population par sa présence, nos armées s'étaient
trouvées confinées en Andalousie?
[Date en marge: Août 1812.]
[En marge: Joseph reste quelques jours en vue des Anglais, pour
dégager l'armée de Portugal.]
[En marge: Rentrée de Joseph dans Madrid, et gravité des résolutions
qu'il avait à prendre.]
Du reste, ce n'étaient pas des conseils que Joseph demandait au
maréchal Soult, mais des renforts pour l'armée de Portugal. Voyant
qu'il n'en pouvait pas obtenir, il avait remis à plus tard le soin de
s'expliquer avec le chef de l'armée d'Andalousie, et apprenant à
chaque instant le danger croissant du maréchal Marmont, il avait enfin
pris le parti d'aller lui-même à son secours. Il aurait pu être prêt
dès le 17 juillet, et en partant à cette date il serait encore arrivé
à temps devant Salamanque. Mais le maréchal Suchet ayant mis la
division italienne Palombini à sa disposition, et cette division
pouvant être amenée sur Madrid, Joseph avait mieux aimé opérer avec 12
ou 13 mille hommes qu'avec 10 mille, et par ce motif avait attendu
jusqu'au 21 juillet. Renforcé de 3 mille Italiens, il avait 18 mille
hommes sous ses ordres. Il s'était décidé à n'en laisser que 5 mille
de Madrid à Tolède, et à partir avec le reste pour la province de
Salamanque. À ce moment même il eût été temps encore, s'il s'était
hâté d'avertir le maréchal Marmont. Mais il n'en avait rien fait, et
ce n'est que le 21 même que Joseph avait écrit à Marmont son départ
et le commencement de son mouvement[1]. Arrivé le 23 à Villa-Castin,
il n'avait appris que le 24 par de vagues rumeurs la funeste bataille
de Salamanque, et s'était tenu à distance des Anglais, pour ne pas
s'exposer lui-même à une catastrophe. Mais il n'avait pas voulu
rebrousser chemin, et repasser immédiatement les montagnes du
Guadarrama, dans l'intention de rendre, s'il le pouvait, quelque
service à l'armée de Portugal. Il lui en rendait un véritable en effet
par sa seule présence, c'était d'occuper l'attention de lord
Wellington. Ayant communiqué avec le général Clausel, et ayant su que
ce général désirait que l'armée du Centre se tînt encore quelque temps
en vue, afin de ralentir la marche de lord Wellington, il demeura sur
le revers du Guadarrama, et n'en partit que lorsque l'armée de
Portugal se fut paisiblement retirée sur Burgos, et que ses propres
dangers l'obligèrent lui-même à se replier sur Madrid. Il rentra dans
cette capitale profondément affecté, et n'attendant que des désastres
de la déplorable situation où allait le mettre l'événement de
Salamanque. Il était de retour le 9 août de cette excursion qui aurait
pu être si utile, et qui l'avait été si peu.
[Note 1: Le maréchal Jourdan, toujours juste, toujours vrai dans ses
Mémoires, imprimés en entier, sauf quelques légers retranchements,
dans les Mémoires du roi Joseph, n'a point expliqué cette singulière
omission, qui fut ici un vrai malheur, car elle fut cause que le
maréchal Marmont, ne comptant pas sur l'arrivée de l'armée du Centre,
ne l'attendit point. Du reste c'est sur la lenteur des résolutions que
le maréchal Jourdan, complet dans toutes ses autres explications, a de
la peine à se justifier, parce que presque toujours en faisant agir
Joseph sagement, il le faisait agir trop lentement. Il eût fallu en
effet bien plus d'ardeur et de jeunesse que n'en avait l'illustre
maréchal, pour donner à Joseph une vivacité d'impulsion que ce prince
n'avait pas, et dont il aurait eu grand besoin. C'est le jugement que
porta Napoléon sur toute cette affaire, quand il fut apaisé à l'égard
de la bataille de Salamanque, et qu'il devint plus juste envers son
frère et envers le major général. Il approuva leurs déterminations,
mais les jugea tardives. Dans le premier moment d'irritation il se
montra beaucoup plus sévère parce qu'il ignorait les faits, qu'il ne
sut jamais complétement; un peu mieux instruit plus tard et un peu
calmé, il s'en tint au reproche de lenteur, mais il y persista.]
[En marge: L'évacuation de l'Andalousie étant devenue inévitable,
Joseph l'ordonne péremptoirement au maréchal Soult.]
Le parti à prendre n'était malheureusement que trop indiqué par la
nature des choses, et par le rude coup dont on venait d'être atteint.
Puisqu'on avait été battu faute de se réunir à temps contre l'ennemi
commun, il devenait encore plus évident qu'il fallait se concentrer au
plus tôt, et faire expier aux Anglais la journée de Salamanque par
une grande bataille, livrée avec toutes les forces dont les Français
disposaient en Espagne. Mais cette concentration de forces ne pouvait
être obtenue que par l'évacuation immédiate de l'Andalousie,
évacuation regrettable, et que Joseph tout en l'ordonnant déplorait
fort, car l'effet moral en devait être fâcheux, et le gouvernement de
Cadix en devait recevoir un puissant encouragement. Il faut ajouter
que certaines menées auprès des mécontents de Cadix, destinées à
rattacher à Joseph plus d'un personnage important, allaient être
interrompues, et probablement abandonnées. En effet, les cortès de
Cadix en opérant des réformes désirables, mais quelquefois prématurées
ou excessives, avaient amené de profondes divisions, et beaucoup
d'hommes, les uns fatigués de la guerre, les autres craignant en
Espagne une révolution semblable à celle de France, disaient qu'autant
valait se rattacher au gouvernement de Joseph, qui donnerait la paix
et des réformes sans révolution. C'est aux hommes pensant et parlant
de la sorte que nous devions en partie la soumission de l'Aragon, de
Valence et de l'Andalousie. L'évacuation de cette dernière province
allait faire disparaître ces commencements de soumission, et Joseph
n'y répugnait pas moins que le maréchal Soult. Mais pour être dispensé
d'un tel sacrifice, il eût fallu battre les Anglais, et comme on n'en
avait pas pris le moyen, l'abandon immédiat et complet de l'Andalousie
était la seule manière d'éviter de plus grands malheurs. Joseph
écrivit donc au maréchal Soult une lettre sévère dans laquelle il lui
ordonnait d'une façon absolue (avec injonction de remettre son
commandement au comte d'Erlon s'il ne voulait pas obéir) de quitter
l'Andalousie, c'est-à-dire d'évacuer les lignes de Cadix, Grenade,
Séville, de sauver tout ce qu'on pourrait sauver, et de se replier sur
la Manche. La réunion à l'armée du centre des soixante mille
combattants du maréchal Soult permettrait de conserver Madrid, et, en
y ajoutant l'armée de Portugal, fournirait le moyen d'aller chercher
lord Wellington partout où il serait, et de lui livrer une bataille
décisive avec des forces qui ne laisseraient pas la victoire douteuse.
À ces conditions on serait dispensé d'abandonner Madrid, ce qui
importait bien plus que de conserver Séville et Grenade. Mais on avait
lord Wellington entre soi et l'armée de Portugal, libre de choisir
entre la poursuite de l'armée vaincue, ou l'occupation triomphante de
la capitale, et on ne savait en vérité laquelle de ces choses il
préférerait. S'il se décidait à marcher sur Madrid, il était évident
qu'il faudrait évacuer cette capitale, car le maréchal Soult ne
pouvait pas arriver à temps pour la sauver.
[En marge: Joseph aurait voulu se dispenser d'évacuer Madrid, mais la
marche de lord Wellington sur cette capitale l'oblige à en sortir.]
[En marge: Joseph, obligé de quitter Madrid, n'avait que Valence pour
asile.]