visible, et il était impossible de douter du point que lord Wellington
allait attaquer. Joseph, toujours dirigé par le maréchal Jourdan,
écrivit au général Caffarelli, que bien qu'il se prétendît indépendant
de l'état-major de Madrid, il ne devait ni oublier ses devoirs
militaires qui lui prescrivaient d'aller au secours d'un camarade en
péril, ni ses instructions antérieures qui lui enjoignaient
expressément de secourir l'armée de Portugal contre les Anglais; qu'en
tout cas on lui en faisait un devoir formel, et qu'on lui donnait
l'avis positif que lord Wellington marchait sur Salamanque et sur
l'armée de Portugal. Quant à l'armée d'Andalousie, Joseph songea un
moment à prendre une résolution qui aurait sauvé l'Espagne, et avec
l'Espagne l'Empire peut-être. Il songea à ordonner l'évacuation de
l'Andalousie, province dont l'occupation ne procurait pas de grands
avantages, et qui absorbait 90 mille hommes, dont 60 mille
combattants, suffisants pour accabler les Anglais. Afin d'être obéi
dans une telle détermination, il aurait fallu destituer de son
commandement le maréchal Soult, qui se serait peut-être refusé à
l'évacuation, ou qui du moins l'aurait opérée trop tard pour être
utile à l'armée de Portugal. Mais l'abandon d'une vaste province, un
mouvement rétrograde très-prononcé, la destitution d'un maréchal
illustre, étaient des résolutions que Joseph avait assez d'esprit pour
concevoir, et pas assez de caractère pour exécuter. À défaut de ces
résolutions, voici ce qu'il prescrivit. Le maréchal Soult faisait
entrevoir sa démission, dès qu'on lui donnait des ordres qui lui
déplaisaient. Joseph lui envoya un officier de confiance, militaire de
beaucoup d'esprit, le colonel Desprez, avec mission de bien observer
tout ce qui se passait à l'armée d'Andalousie, de montrer au maréchal
son erreur relativement au projet des Anglais, de lui faire comprendre
que c'était vers Salamanque et non vers Séville que marchait lord
Wellington, de lui renouveler en conséquence l'ordre impératif de
porter le général Drouet d'Erlon sur le Tage, sans attendre ce que
ferait le général Hill, de lui déclarer en outre qu'à la moindre
menace de démission cette démission serait immédiatement acceptée. En
même temps il adressa au ministre de la guerre Clarke les dépêches les
plus détaillées, pour lui signaler tous les dangers, nous dirions tous
les ridicules, si le sujet n'avait été si grave, de cette situation
d'un roi général en chef, désobéi de tous ses généraux, et ne pouvant
les amener ni au nom du devoir, ni au nom de leur intérêt bien
entendu, ni au nom enfin d'une autorité qu'ils méconnaissaient, à
secourir celui d'entre eux qui était dans le péril le plus alarmant.
[En marge: Premier service rendu par Joseph à Marmont, en remplaçant
la division Foy au pont d'Almaraz.]
En attendant l'effet de ces diverses démarches, Joseph envoya un
premier secours au maréchal Marmont. Depuis que ce maréchal par ordre
de l'Empereur avait quitté la vallée du Tage, pour aller s'établir
dans la vallée du Douro, il avait laissé l'une de ses divisions, celle
du général Foy, sur le Tage, au pont d'Almaraz. Le maréchal Marmont en
avait agi ainsi parce qu'avec raison il attachait une grande
importance à ce pont, et aux nombreux ouvrages dont il l'avait
entouré. Nos forces actives destinées à s'opposer aux Anglais, étant
par une disposition vicieuse divisées en deux parts, une en
Andalousie, l'autre en Castille, on ne pouvait parer à cet
inconvénient que par une grande facilité de communications, afin de
courir promptement de l'une à l'autre, ainsi que le maréchal Marmont
l'avait fait après la bataille perdue de l'Albuera. Le Tage étant le
principal obstacle à franchir, le maréchal Marmont y avait construit
un pont, des ouvrages fortifiés, et des magasins. Ce qui se passait
devant nous était d'ailleurs une leçon frappante, dont il eût été
impardonnable de ne pas profiter. On voyait en effet du côté des
Anglais une seule armée, un seul général, se portant alternativement
du nord au midi, ayant pour le faire une route large, bien entretenue,
jalonnée de ponts et de magasins, sur laquelle les mouvements étaient
aussi prompts que faciles.
C'est par suite de cette leçon si instructive que le maréchal Marmont,
en se reportant du Tage sur le Douro, n'avait pas voulu abandonner les
ouvrages d'Almaraz, et y avait laissé la division Foy. Mais quoiqu'il
eût tout disposé pour la ramener promptement à lui à travers le
Guadarrama, le trajet qu'elle aurait à faire devait entraîner une
perte de cinq ou six jours, perte fâcheuse si on était obligé à une
concentration rapide par une subite apparition de l'ennemi, et il
supplia Joseph de le décharger du soin de garder le pont d'Almaraz.
Joseph se hâta de lui rendre ce service, bien qu'il en résultât une
nouvelle dislocation de la faible armée du Centre, et il y envoya la
division d'Armagnac.
[En marge: Première opération des Anglais.]
À peine y était-elle qu'une tentative téméraire et peu conforme au
caractère de l'armée anglaise, signala les grands projets de lord
Wellington pour cette campagne, et l'importance qu'il attachait à
empêcher l'armée d'Andalousie d'aller au secours de l'armée de
Portugal.
[En marge: Ouvrages du pont d'Almaraz.]
Le général Hill, par ordre de son chef, se jouant de la vigilance des
troupes que le maréchal Soult tenait devant lui en Estrémadure, quitta
son poste sans qu'on s'en aperçût, se porta sur le Tage avec une
division, le remonta à la dérobée, et se présenta devant le pont
d'Almaraz le 18 mai. Ce pont était situé au pied même des montagnes
qui séparent la vallée du Tage de celle de la Guadiana (voir la carte
nº 43), et, après l'avoir franchi, la grande route d'Estrémadure
s'élevait, et traversait les montagnes au col de Mirabète. Le maréchal
Marmont avait fait construire au sommet du col un ouvrage qui fermait
la route carrossable, et qui par conséquent ne permettait pas à un
ennemi venant de l'Estrémadure d'amener du canon. Il avait de plus
rendu cet ouvrage assez fort pour exiger l'emploi de la grosse
artillerie. Au pied de la hauteur, au bord du fleuve, il avait établi
deux ouvrages moins considérables, formant têtes de pont sur la rive
gauche et sur la rive droite. Un pont de bateaux, qui n'était pas
toujours tendu, servait à franchir le fleuve.
[En marge: Surprise de ces ouvrages par le général Hill.]
Le général Hill, qui avait déjà surpris deux ans auparavant le général
Girard dans les environs, à Arroyo del Molinos, et qui était coutumier
de ce genre d'expéditions, étant arrivé presque sans être aperçu à
portée de l'ouvrage de Mirabète, reconnut qu'il était trop fort pour
essayer de le brusquer, et imagina de faire descendre par un chemin de
traverse une colonne d'infanterie qui tâcherait d'enlever à l'escalade
les têtes de pont, tandis que le reste des troupes anglaises feindrait
d'attaquer Mirabète sur la hauteur. Ce plan hardi réussit
parfaitement. Les deux ouvrages qui formaient têtes de pont sur les
deux rives du fleuve, et que le maréchal Marmont avait moins
fortifiés, pouvaient être enlevés à l'escalade. Les Anglais posèrent
leurs échelles sur les escarpes à peine maçonnées, et pénétrèrent dans
la tête de pont de la rive gauche. Les troupes qui la gardaient,
espèce de ramassis de toutes nations, se laissèrent épouvanter malgré
la belle conduite d'un officier piémontais, qui se fit tuer pour les
rallier; elles s'enfuirent, tentèrent de se jeter dans quelques
bateaux, et furent ou prises ou noyées. L'ouvrage de la rive gauche
enlevé, celui de la rive droite se rendit immédiatement. Les Anglais
saccagèrent ainsi ce petit établissement, détruisirent les ouvrages,
brûlèrent les bateaux, et se retirèrent, très-fiers d'une expédition
qui leur valait plus d'honneur que de profit, puisqu'ils n'avaient
fait autre chose, après tout, que bouleverser temporairement les
moyens de passage. En apprenant ce coup téméraire, le général Foy,
qui était avec sa division en marche vers la Castille, rebroussa
chemin, courut après les Anglais, sans réussir toutefois à les
atteindre. On en fut quitte pour une affaire désagréable mais point
irréparable, car pour un pont détruit le Tage ne devenait pas un
obstacle invincible, et une armée qui remonterait à temps par la route
d'Estrémadure devait toujours trouver le moyen de le franchir.
Cet accident causa une vive émotion à Madrid, car il révélait la
prochaine entrée de lord Wellington en campagne, et son intention de
mettre les armées d'Andalousie et de Portugal dans l'impossibilité de
communiquer entre elles. Cette indication aurait dû agir sur celle des
deux qu'on appelait à secourir l'autre, et Joseph renouvela ses
instances, mais en vain, comme on va le voir.
[Date en marge: Juin 1812.]
Le maréchal Soult avait reçu la visite du colonel Desprez, avait
laissé apercevoir son extrême déplaisir de n'être pas major général de
Joseph, n'avait point renouvelé une offre de démission, dont on ne lui
cachait pas l'acceptation immédiate si elle était faite, et s'était
obstiné à soutenir que le danger menaçait non pas la Castille, mais
l'Andalousie. Il n'y avait pas moyen de redresser son opinion à cet
égard, et le colonel Desprez y renonçant, le pressa de s'expliquer sur
l'exécution des ordres relatifs au corps du comte d'Erlon. Le maréchal
avait renforcé ce corps, ainsi que Joseph l'avait prescrit, mais quant
aux instructions à lui donner, il avoua clairement qu'il ne
consentirait pas à s'en dessaisir, et à l'envoyer en Castille au
secours de l'armée de Portugal. À toutes les instances que lui fit le
colonel Desprez, le maréchal répondit que si on lui ôtait une portion
quelconque de ses forces il ne pourrait garder l'Andalousie, et qu'il
n'obéirait qu'à un ordre, celui d'évacuer cette province.
[En marge: Entrée en campagne de lord Wellington et sa marche sur
Salamanque.]
[En marge: Le général Caffarelli prépare un secours pour l'armée de
Portugal.]
[En marge: Ordre péremptoire envoyé par Joseph au maréchal Soult.]
Ces allées et venues, ces résistances obstinées, faisaient perdre un
temps précieux, pendant lequel lord Wellington se hâtait de marcher
sur l'armée de Portugal. En effet, dans les premiers jours de juin, on
apprit qu'il avait levé ses cantonnements, et qu'il était à la veille
de franchir l'Aguéda pour se rendre dans la province de Salamanque par
la route de Ciudad-Rodrigo. À cette nouvelle, le général Caffarelli
que le défaut de présence d'esprit au milieu des embarras dont il
était assailli, bien plus qu'une mauvaise volonté décidée, empêchait
d'obéir, le général Caffarelli sans plus discuter l'autorité du roi,
manda aux maréchaux Marmont et Jourdan qu'il allait marcher au secours
de l'armée de Portugal avec un détachement de 10 mille hommes. Quant
au maréchal Soult, Joseph lui expédia le véritable ordre qu'il aurait
dû lui adresser dès le commencement, il lui prescrivit non plus de
donner au comte d'Erlon l'instruction de suivre les mouvements du
général Hill, mais de faire sur-le-champ un détachement de 10 mille
hommes, de les acheminer sur le Tage, d'évacuer telle partie de
territoire qu'il faudrait pour rendre possible l'accomplissement de
cette mesure, et, enfin, s'il ne voulait pas obéir, de remettre
immédiatement son commandement au comte d'Erlon.
Confiant dans l'exécution d'un ordre aussi précis, dans les promesses
du général Caffarelli, dans la possibilité qu'il avait lui-même
d'envoyer quelques mille hommes au maréchal Marmont, comptant que par
toutes ces dispositions il pourrait porter l'armée de Portugal à près
de 70 mille hommes, il se rassura sur l'issue des événements qui se
préparaient en Castille, il se rassura, parce que, tout en étant doué
de bon sens, d'intelligence militaire et de courage, il n'avait pas
cette ardeur dévorante, cette vigilance sans sommeil du véritable
homme d'action, qui ne croit qu'à ce qu'il a vu, qui ne se repose que
sur les promesses accomplies, et ne donne pas un ordre sans en suivre
lui-même l'exécution, qualité que Napoléon possédait au plus haut
degré, et à laquelle il devait en partie ses prodigieux succès.
[En marge: État de l'armée anglaise au moment où elle entre en
campagne.]
Pendant que le temps le plus précieux se perdait de notre côté en
tristes tiraillements, lord Wellington s'était mis en mouvement pour
essayer d'une marche offensive en Castille, seule partie de l'Espagne
où, par les raisons que nous avons données, il pût agir utilement. Il
n'était pas lui-même, quoique commandant seul, et appartenant à la
puissance la plus riche de l'Europe, entièrement satisfait de sa
situation, surtout sous le l'apport matériel. La solde était
fort arriérée dans son armée; l'argent ne lui arrivait que
très-difficilement, parce qu'il fallait que son gouvernement convertît
en espèces métalliques, avec une perte d'au moins 25 pour 100, la
monnaie de papier circulant en Angleterre; de plus les Espagnols,
quoique dévoués à sa cause, lui fournissaient bien gratis tous les
renseignements qui pouvaient le servir, mais ne lui livraient leurs
denrées que contre argent. Les muletiers, qui avec six mille mulets
transportaient les vivres de l'armée anglaise, n'étaient pas payés
depuis plusieurs mois, et se plaignaient vivement. Or, s'ils avaient
refusé un seul jour leurs services, l'armée anglaise eût été perdue,
car sans les vivres réunis tous les soirs aux bivouacs, sans le temps
de les faire cuire, de les consommer, lord Wellington n'aurait
bientôt plus conservé un soldat dans les rangs. Aussi ne cessait-il
d'écrire à son gouvernement que si on lui donnait ces admirables
soldats français, comme il les appelait, qui se passaient
d'approvisionnements, couraient çà et là pour se procurer leur
nourriture, revenaient ensuite au drapeau, faisaient leur soupe en
hâte avec ce qu'ils avaient ramassé, et se battaient néanmoins s'ils
n'avaient pas eu le temps de la faire, il pourrait soutenir la guerre
sans argent; mais que si les soldats anglais étaient mis à une telle
épreuve, si on les exposait à quitter le drapeau pour aller à la
maraude, au bout de quelques jours il n'en reviendrait pas un. Il se
plaignait donc lui aussi d'avoir ses peines et ses difficultés. Son
armée, quoique excellente, n'était pas non plus telle qu'il l'aurait
voulue. Il l'aurait désirée plus nombreuse, particulièrement en
Espagnols. Ces derniers, qui auraient dû lui fournir trente ou
quarante mille soldats, lui avaient à peine envoyé une division de dix
mille hommes, mal disciplinés, mal commandés, et ne rendant aucun des
services qu'on devait attendre de la bravoure et de la sobriété du
soldat espagnol. Avec le dévouement des nations portugaise et
espagnole, avec toute la puissance de l'Angleterre, après plusieurs
campagnes heureuses, il était parvenu à réunir sur l'Aguéda, aux
premiers jours de juin, les forces suivantes: sept divisions
d'infanterie anglaise, présentant environ 35 à 36 mille hommes d'une
solidité à l'épreuve (une huitième division était sous le général Hill
en Estrémadure), cinq ou six mille hommes de cavalerie anglaise et
allemande excellente, deux brigades d'infanterie portugaise, plus
enfin une division espagnole sous le général don Carlos d'Espagne. Ces
auxiliaires, difficiles à compter, surtout les Espagnols, à cause de
leur organisation très-imparfaite, pouvaient monter à 14 ou 15 mille
hommes. Ainsi l'armée de lord Wellington était d'environ 55 mille
hommes. Les guérillas, très-propres au service de troupes légères,
ajoutaient à son effectif une force impossible à évaluer, mais réelle.
On voit qu'avec un peu d'entente entre nos généraux, avec nos braves
soldats, avec 300 mille hommes d'effectif, donnant 230 mille
combattants, il eût été facile en se concentrant à propos d'opposer
une masse écrasante à cette poignée d'Anglais, solides et bien
conduits sans doute, mais dont la force était tout entière dans la
sagesse de leur chef, et dans la désunion de nos généraux.
Lord Wellington le sentait si bien, que ce n'était qu'en tremblant (si
ce mot peut être employé en parlant d'un tel homme) qu'il s'avançait
en Castille. La conquête de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz étant
accomplie, il fallait qu'il entreprît quelque chose; or, à
entreprendre quelque chose, il ne pouvait essayer, comme nous l'avons
montré, qu'une marche offensive en Castille. Sa ferme raison
n'admettait sur ces points aucun doute; mais, en songeant qu'il allait
se jeter sur les derrières des Français, entre les armées du Nord et
de Portugal d'un côté, les armées du Centre et d'Andalousie de
l'autre, qui seulement en envoyant chacune un détachement auraient pu
l'accabler, il était saisi d'une véritable crainte, non pas de la
crainte des âmes faibles, mais de la crainte des âmes fortes et
éclairées, qui sans s'exagérer le danger, en apprécient pourtant la
gravité. S'il se rassurait au point de marcher au-devant de tels
périls, c'est d'abord qu'il était obligé de tenter quelque chose, sous
peine de perdre l'occasion la plus favorable, celle de l'absence de
Napoléon; c'est ensuite qu'il comptait sur les misérables
tiraillements dont il s'était aperçu depuis longtemps, et qui
jusqu'ici avaient empêché nos généraux de l'accabler par la réunion de
leurs forces. Une seule fois il avait vu cette réunion s'opérer à
temps, c'était l'année précédente, lorsque le maréchal Marmont était
accouru en Estrémadure, et ce mouvement lui avait fait manquer
Badajoz, après une perte de six mille hommes. Au contraire, dans les
trois premiers mois de la présente année, cette concentration n'ayant
pas eu lieu, il avait pu prendre Badajoz et Ciudad-Rodrigo. Cette fois
encore, il se flattait d'avoir le même bonheur grâce aux mêmes causes.
[En marge: Demandes de lord Wellington à son gouvernement avant
d'entrer en campagne.]
[En marge: Lord Wellington passe l'Aguéda.]
Résolu à se porter en avant, il écrivit néanmoins à son gouvernement
qu'il ne fallait pas se flatter d'obtenir de grands résultats, car il
suffirait aux Français de se réunir contre lui pour qu'il fût
promptement rejeté en Portugal. Il demanda donc expressément que
l'armée anglo-sicilienne tentât une descente dans la province de
Murcie, ou dans celle de Catalogne, pour empêcher l'armée d'Aragon de
faire des détachements au profit de l'armée du Centre; il demanda aux
flottes anglaises qui croisaient dans le golfe de Biscaye, et
communiquaient avec les chefs de bandes, de simuler un débarquement
pour empêcher le général Caffarelli d'aller au secours du maréchal
Marmont. Ces précautions prises, il passa l'Aguéda dans les premiers
jours de juin, et se dirigea sur Salamanque. Sachant, par des rapports
exacts, dus au zèle des Espagnols, que le maréchal Marmont avait été
obligé de disperser ses divisions pour les faire vivre, qu'aucun
renfort ne lui était encore arrivé, il espérait trouver l'armée
française disséminée, en tout cas forte au plus de 40 mille hommes, et
probablement mal pourvue de matériel. Par ces divers motifs, il se
flattait de lui faire au moins évacuer Salamanque, et de la repousser
au delà du Douro, ce qui était un heureux commencement de campagne. Il
se proposait ensuite d'agir selon les événements, qu'il avait assez de
sang-froid pour attendre sans trouble, et assez de présence d'esprit
pour saisir avec à propos.
[En marge: Situation du maréchal Marmont au moment des premières
hostilités.]
Le maréchal Marmont, qui était sur ses gardes, quoique mal servi par
ses espions, connut bientôt l'approche de l'armée anglaise, et se mit
en mesure de n'être pas surpris. Ayant eu le temps de réunir quatre ou
cinq divisions, grâce au retour de la division Foy, il put former un
rassemblement respectable, et capable d'imposer à l'ennemi une extrême
réserve. Si toute son armée n'était pas sous sa main en avant de
Salamanque, c'est d'abord qu'il avait beaucoup de points à occuper, et
qu'ensuite, pour vivre dans un pays ruiné, il avait été obligé de
s'étendre sur un espace de plus de trente lieues. Du reste, ayant
profité des leçons administratives de Napoléon, dont il avait été
l'aide de camp, il avait employé l'hiver à soigner ses hommes, à
réparer son matériel d'artillerie, à recomposer autant que possible
ses attelages, et à mettre ses postes en bon état de défense. À défaut
de grands magasins qu'il n'avait pas le moyen de créer, il avait formé
auprès de chaque division un petit dépôt de biscuit qui lui permettait
de manoeuvrer une quinzaine de jours sans être inquiet de la
subsistance de ses soldats. Il avait disposé en citadelles trois
couvents qui dominaient Salamanque et commandaient le passage de la
Tormès. Il y avait placé une garnison d'un millier d'hommes, et il
pouvait s'en éloigner sans crainte de voir l'ennemi s'y établir. La
ligne du Douro, qui se trouvait en arrière de Salamanque, et qui avec
son affluent l'Esla couvrait à la fois la Vieille-Castille et le
royaume de Léon, était partout jalonnée de postes assez bien occupés.
Toro, Zamora, Benavente, Astorga, promettaient une certaine
résistance, et, en présence d'un adversaire circonspect, il était
possible, en manoeuvrant sagement, de tenir la campagne quelque temps,
sans être amené à une action décisive.
[En marge: Le maréchal Marmont se retire d'abord à quelque distance de
Salamanque.]
Le maréchal Marmont, après les dispositions que nous venons
d'énumérer, leva son camp de Salamanque, livra la ville à elle-même,
et alla camper à quelque distance pour se ménager le loisir de
rassembler ses divisions et d'observer les projets de l'ennemi. S'il
ne se hâta pas de se réfugier derrière le Douro, c'est qu'il avait la
Tormès pour se couvrir, et qu'il voulait rester en vue de Salamanque,
afin de donner du coeur à la petite garnison laissée dans les trois
couvents fortifiés.
[En marge: Attaque de Salamanque.]
Lord Wellington parut le 16 juin devant Salamanque. Reçu par les
habitants avec une joie qui éclatait toujours après le départ des
Français, et avant l'arrivée des Anglais, il consacra un jour ou deux
à la réflexion, et au plaisir d'avoir ainsi acquis les honneurs de
l'offensive, sans en courir les dangers. Les habitants lui demandaient
de les délivrer des trois couvents fortifiés qui dominaient la ville,
et qui pouvaient en rouvrir les portes aux Français. Ces couvents
examinés de près, semblèrent exiger une attaque en règle. Lord
Wellington résolut d'y employer dix ou quinze jours, et n'en fut pas
fâché, car il n'était pas disposé à précipiter ses mouvements dans une
contrée où chaque pas en avant pouvait être un pas fait vers un abîme.
Il avait amené avec lui quelques pièces de grosse artillerie, assez
mal approvisionnées. Il commença l'attaque des couvents avec ces
moyens, et envoya chercher à Ciudad-Rodrigo le matériel qui lui
manquait.
Voici la position des trois couvents qu'il s'agissait de prendre. Le
principal, le plus vaste, celui de Saint-Vincent, gros bâtiment carré,
ressemblant à un fort, avait été crénelé, percé d'embrasures, et
entouré de décombres qu'on avait disposés en glacis. D'un côté il
dominait la Tormès, qui passe au pied de Salamanque, et de l'autre
Salamanque elle-même. Les deux couvents de San-Gaetano et de la
Merced, situés un peu au-dessous et vers la ville, fournissaient
contre elle un second étage de feux, et en assuraient complétement la
possession.
Lord Wellington ouvrit la tranchée devant le couvent de Saint-Vincent
par le dehors de la ville. Quant aux couvents de la Merced et de
San-Gaetano, il voulut les brusquer, et en ordonna l'assaut. Mais les
troupes qui gardaient ces deux postes, secondées par le feu dominant
de Saint-Vincent, repoussèrent bravement les Anglais, et leur tuèrent
plusieurs centaines d'hommes. Lord Wellington prit alors le parti
d'attendre le gros matériel qui devait venir de Ciudad-Rodrigo. La vue
de l'armée française, réunie à quelques lieues de là, dans une bonne
position, soutenait le courage de nos petites garnisons, et
prolongeait leur résistance.
[Date en marge: Juillet 1812.]
[En marge: Occupation de Salamanque par les Anglais.]
Enfin, les 26 et 27 juin, la grosse artillerie étant arrivée au camp
des Anglais, lord Wellington fit battre en brèche. Les trois couvents
se défendirent vaillamment, et dirigèrent un feu violent contre
l'ennemi. Mais le principal, celui de Saint-Vincent, ayant été mis en
flammes par des obus, il devint impossible de s'y maintenir plus
longtemps, et, le 28, il fallut remettre ces citadelles improvisées,
au moyen desquelles on avait cru pouvoir conserver Salamanque, ou
s'assurer du moins le moyen d'y rentrer. Nous y perdîmes un millier
d'hommes hors de combat ou prisonniers; mais les Anglais en perdirent
un nombre au moins égal, et nous avions gagné douze jours, retard
précieux pour nous, et dès lors fâcheux pour nos adversaires. Il faut
sans doute y regarder avant de disséminer ses forces dans de petites
garnisons destinées à se rendre l'une après l'autre, mais, quand elles
coûtent autant de monde à l'ennemi, et vous font gagner autant de
temps, il n'y a pas de regrets à concevoir.
[En marge: Retraite du maréchal Marmont derrière le Douro.]
[En marge: Lord Wellington le suit.]