l'Angleterre pour l'affranchissement du sol américain, étaient
revenus, cet affranchissement obtenu, à une sorte de prédilection pour
l'ancienne mère patrie, et désiraient le commerce avec elle,
l'alliance avec sa politique, n'étant ni honteux ni fâchés d'une
ingratitude à l'égard de la France. Leurs intérêts et leurs opinions
étaient la double cause de ces penchants. Établis presque tous sur les
côtes nord-est de l'Amérique, à Philadelphie, à New-York, à Boston,
ils étaient d'anciens négociants anglais, intermédiaires naturels du
commerce avec l'Angleterre, et voulaient que l'Amérique consommât
surtout les produits britanniques dont ils étaient les importateurs et
les trafiquants. Ne produisant ni coton, ni sucre, ni tabac, ni
grains, ni bois, comme les colons de l'intérieur, ils se souciaient
peu de trouver des débouchés à ces produits, et ne s'inquiétaient que
du commerce anglais dont ils étaient les agents. Tels étaient leurs
intérêts; quant à leurs opinions, elles s'expliquaient tout aussi
simplement. Négociants riches, ayant les moeurs, les goûts, les idées
du grand commerce anglais dont ils étaient issus, ils avaient les
opinions réservées, sévères d'une aristocratie commerciale, aimaient
la politique sage, mesurée, conservatrice de Washington, inclinaient
fort à celle de M. Pitt, et ressemblaient singulièrement à cette
puissante cité de Londres, qui avait toujours formé la clientèle de
l'illustre ministre anglais. Quant à ce qui regardait spécialement
l'Amérique, ils désiraient un ordre de choses régulier, soutenaient
volontiers le gouvernement fédéral, et désiraient se maintenir en paix
avec toutes les puissances. La France de Louis XVI leur convenait à
peine, celle de la Convention pas du tout, et celle de Napoléon fort
peu. Ils déploraient les rigueurs de l'Angleterre envers leur
commerce; mais ils aimaient mieux les souffrir que de se mettre en
guerre avec elle, et surtout n'avaient aucune confiance dans le
gouvernement de Napoléon, qu'ils trouvaient à la fois révolutionnaire,
despotique, ambitieux, et perturbateur au plus haut point.
[En marge: Les démocrates.]
Les démocrates ou républicains, comme on les appelait à cette époque
voisine encore de la proclamation de la république, étaient par leurs
intérêts et leurs opinions exactement le contraire des fédéralistes.
Colons de l'intérieur pour la plupart, répandus dans la Virginie, la
Caroline, l'Ohio, le Kentucky, territoires riches en cotons, en
tabacs, en sucres, en céréales, en bois de toute espèce, ils avaient
intérêt à commercer avec la France, qui avait grand besoin des
produits de leur agriculture. Ayant les goûts de nos colons des
Antilles plutôt que ceux des négociants anglais, ils préféraient nos
produits à ceux de l'Angleterre, et enfin avec les moeurs des
planteurs ils en avaient les opinions, et étaient portés aux idées
immodérément libérales. Ardents autrefois à provoquer la révolte
contre l'Angleterre, ardents à désirer, à poursuivre l'indépendance de
l'Amérique, ils avaient, à la différence des fédéralistes, continué à
haïr l'Angleterre même après en avoir triomphé, et voulaient achever
l'oeuvre de leur indépendance en s'affranchissant du commerce, des
usages, de l'alliance de l'ancienne métropole. Naturellement ils
portaient à la France la bienveillance qu'ils refusaient à la
Grande-Bretagne, lui conservaient une vive reconnaissance des services
qu'ils en avaient reçus, lui pardonnaient aisément ses excès
révolutionnaires, dont ils avaient été moins révoltés que les
fédéralistes, et, quoiqu'elle fût tombée sous un despotisme passager,
voyaient toujours en elle la nation active, entreprenante, destinée en
tout temps à précipiter les mouvements de l'esprit humain. Irrités au
plus haut point des outrages faits à leur pavillon, ils étaient
impatients de les venger; ambitieux, ils tenaient à conquérir le
Canada, poussaient par ces motifs à la guerre avec l'Angleterre, et
formaient des voeux pour que la France, en ouvrant largement ses ports
à leur commerce, reçût leurs produits agricoles du sud et de l'ouest,
et fournît ainsi des arguments à leur polémique véhémente et
passionnée.
[En marge: Arguments que les uns et les autres tirent de la conduite
de l'Angleterre et de la France à l'égard de l'union américaine.]
Dès que des nouvelles arrivées d'Europe apportaient la connaissance de
quelques excès commis par les Anglais, les démocrates triomphaient, et
lorsqu'au contraire on apprenait que les Français avaient arrêté
encore quelque bâtiment américain, les fédéralistes disaient qu'à être
justes il faudrait déclarer la guerre aux deux puissances, et que ne
pouvant sans folie la faire à toutes deux, il fallait ne la faire à
aucune. Les démocrates répliquaient qu'il n'y avait que des gens sans
honneur, sans patriotisme, qui pussent souffrir la _presse_ de leurs
matelots, la violation de leur pavillon, qu'anciens colons de
l'Angleterre les fédéralistes voulaient le redevenir; et les
fédéralistes ainsi injuriés répondaient aux démocrates qu'ils étaient
des brouillons asservis à l'influence française.
[En marge: Caractère et politique de M. Maddisson.]
Le chef du pouvoir exécutif en ce moment était M. Maddisson, ami et
disciple de Jefferson, démocrate modéré, instruit, clairvoyant, rompu
aux affaires, et trouvant dans ses lumières personnelles un correctif
aux opinions trop vives de son parti. Convaincu de bonne foi que
l'Amérique avait bien plus d'intérêt à s'allier avec la France qu'avec
l'Angleterre, que, tout en voulant rester en paix, afin de recueillir
les immenses profits de la neutralité, il fallait au moins faire
respecter les droits de cette neutralité, il regardait une guerre avec
l'Angleterre comme tôt ou tard inévitable; mais il voulait y être
forcé par l'opinion, y être secondé par la France, et recevoir de
celle-ci en avantages commerciaux le prix du courage qu'on mettrait à
défendre la cause du droit maritime. Sage, mais aimant le pouvoir, il
avait une ambition, la seule jusqu'ici connue chez les présidents de
l'Union, celle d'obtenir une seconde élection, d'étendre ainsi de
quatre à huit années la durée de leur présidence, ce qui avait déjà
été la récompense et la gloire de Washington et de Jefferson, le terme
de leurs modestes et patriotiques désirs. Mais s'il avait devant les
yeux l'exemple de ces deux hommes illustres, il avait aussi celui de
M. John Adams, qui, ayant voulu en 1798 provoquer une guerre avec la
France, avait manqué sa réélection, et vu terminer sa gestion après
quatre années. Aussi apportait-il de grands ménagements dans sa
conduite, et il avait pris pour ministre des affaires étrangères M.
Monroe, démocrate de sa nuance, habitué autant que lui aux affaires,
tour à tour négociateur en Angleterre et en France, voulant être un
jour le continuateur de M. Maddisson, comme M. Maddisson lui-même
l'était de Jefferson. Mais, pour appeler M. Monroe à ce poste, M.
Maddisson avait écarté M. Smith, démocrate distingué et violent,
appartenant à une famille puissante, et il avait à se garder
non-seulement des fédéralistes, mais des démocrates extrêmes,
mécontents de sa circonspection et de sa lenteur calculée.
Pour couper court à cette lutte des deux politiques qui divisaient
l'Amérique, il eût suffi d'une dépêche de Paris apportant la complète
et définitive reconnaissance du droit des neutres, et la concession de
sérieux avantages commerciaux. Malheureusement on était à la fin de
1811; Napoléon était déjà tout occupé de ses projets contre la Russie,
et sa tête ardente, quoique immensément vaste, ne portait pas deux
projets à la fois. Passionné en 1810 pour le blocus continental, il
eût trouvé dans une guerre de l'Amérique avec l'Angleterre l'occasion
de mille combinaisons favorables à ses plans, et il n'eût rien négligé
pour l'amener. À la fin de 1811, au contraire, plein de l'idée de
terminer au nord de l'Europe toutes ses luttes d'un seul coup, il ne
donnait à M. Barlow, ministre d'Amérique et ami du président
Maddisson, qu'une attention distraite, et lui faisait quelquefois
attendre une audience pendant des semaines entières. Outre cette
disposition aux préoccupations exclusives, ordinaire aux âmes
passionnées, Napoléon en avait une autre tout aussi prononcée, c'était
une espèce d'avarice politique, consistant à vouloir tirer tout des
autres en leur donnant le moins possible, disposition qui par crainte
d'être dupe d'autrui expose quelquefois à l'être de soi-même, car ne
rien accorder, ou n'accorder que très-peu, n'est souvent qu'un moyen
de ne rien obtenir. Persévérant quoique avec moins de passion dans
son système de blocus continental, craignant toujours s'il y changeait
quelque chose, d'ouvrir des issues aux Anglais, craignant aussi d'être
dupe des Américains, il voulait ne leur rien concéder tant qu'ils
n'auraient pas déclaré la guerre à l'Angleterre. Il disait sans cesse
à M. Barlow: Prononcez-vous, sortez de vos longues hésitations, et
vous obtiendrez de moi tous les avantages que vous pouvez désirer.--En
attendant, les frégates françaises détruisaient tout bâtiment
américain portant des blés à Lisbonne ou à Cadix, et nos corsaires
couraient sur ceux qui essayaient de pénétrer dans les bouches de la
Tamise.
[En marge: La guerre, qui aurait pu éclater en 1811, est remise à
l'année 1812.]
C'est ainsi que la guerre qui aurait pu être déclarée en 1811 ne le
fut pas, et que toute cette année se passa en discussions violentes
entre les partis qui divisaient l'Amérique. À chaque vaisseau arrivant
d'Europe, on courait chez M. Sérurier, ministre de France, pour savoir
s'il avait reçu quelques nouvelles satisfaisantes, et ce diplomate,
que Napoléon, après les affaires de Hollande, avait envoyé à
Washington pour y pousser les Américains à la guerre, et qui s'y
comportait avec zèle et mesure, répétait chaque fois la leçon qu'on
lui envoyait toute faite de Paris, et disait sans cesse aux
Américains, que lorsqu'ils auraient abandonné leur politique de
tergiversation, ils recueilleraient le prix de leur dévouement à la
cause du droit maritime. Le congrès américain fut ainsi ajourné à 1812
sans avoir pris un parti, et ce fut, il faut le répéter, un grand
malheur, car cette guerre était de nature à donner au blocus
continental une telle efficacité, et à causer aux Anglais une telle
émotion, que la politique du cabinet britannique aurait pu en être
tout à coup changée.
[En marge: Effet produit en Amérique par la _presse_ des matelots.]
Cependant il était impossible que cette situation se prolongeât, et
l'année 1812 devait finir tout autrement que l'année 1811. Si la
France faisait attendre ses concessions commerciales, et saisissait
encore de temps en temps quelques bâtiments américains, l'Angleterre
persistait dans la négation absolue du droit des neutres, maintenait
ses _ordres du conseil_ dans toute leur rigueur, continuait sur les
côtes de l'Union la visite des bâtiments américains et la _presse_ des
matelots. Le nombre connu et publié des matelots enlevés avait produit
une indignation générale. Il passait comme nous venons de le dire le
chiffre de six mille, ce qui supposait une quantité bien plus
considérable de ces actes de violence, car on devait en ignorer au
moins autant qu'on en connaissait. Une dernière circonstance mit le
comble à l'exaspération publique, ce fut la déclaration faite par le
cabinet britannique, au moment où le prince régent reçut la plénitude
du pouvoir royal. Ce prince, ainsi qu'on l'a vu, appelé à la régence
en 1811, avait été obligé de subir certaines restrictions à sa
prérogative, restrictions de peu d'importance, mais qui paraissaient
être une sorte d'ajournement de son installation définitive. Tout le
monde en Angleterre comme en Europe avait semblé remettre à l'époque
où il serait pleinement investi du pouvoir royal, la détermination de
sa véritable politique. L'opposition en Angleterre n'avait pas
désespéré de le voir revenir à ses anciens amis, et l'Union américaine
différant sans cesse le moment d'une guerre redoutable, s'était
flattée que peut-être il apporterait quelques tempéraments à cet
absolutisme maritime, qui était un des caractères de la politique de
M. Pitt et de ses continuateurs. Mais les restrictions mises à
l'autorité du prince de Galles ayant été levées au commencement de
1812, et aucun changement n'en étant résulté dans la politique
britannique, il fallait bien désespérer, et l'Union prit enfin le
parti de ne pas supporter plus longtemps les vexations de
l'Angleterre, et de ne pas attendre plus longtemps non plus les
faveurs tant promises de Napoléon. Singulier spectacle donné par deux
grands gouvernements, l'un, celui de la France, ayant toutes les
lumières du génie, l'autre, celui de l'Angleterre, toutes les lumières
de la liberté, et tous deux aveuglés par les passions, entrant à
l'égard de l'Amérique dans une vraie concurrence de fautes, car, il
faut malheureusement le reconnaître, les pays libres se passionnent et
s'aveuglent comme les autres: seulement on peut dire que la liberté
est encore de tous les remèdes contre l'aveuglement des passions, le
plus sûr et le plus prompt.
[En marge: L'entrée en possession de l'autorité royale par le prince
de Galles n'ayant amené aucun changement, les Américains inclinent
définitivement à la guerre contre la Grande-Bretagne.]
[En marge: Adoption des mesures militaires exigées par les
circonstances.]
Le gouvernement américain, mécontent de la France, mais indigné contre
l'Angleterre, prépara une suite de mesures militaires qui indiquaient
visiblement la résolution de faire la guerre, et il eut grand soin en
ce moment de s'abstenir de toute relation avec la légation française,
afin qu'on n'attribuât point ses déterminations à notre influence. Il
proposa de porter l'armée permanente à 20 mille hommes, d'admettre les
enrôlements volontaires jusqu'à 50 mille, de créer une flotte de 12
vaisseaux et de 17 frégates, et d'emprunter 11 millions de dollars (55
millions de francs). Ces mesures furent discutées avec ardeur et du
point de vue propre à chaque parti. Les fédéralistes voulant accroître
de plus en plus l'empire de l'autorité centrale, et se voyant
contraints à la guerre, penchaient pour l'augmentation de l'armée
permanente et de la marine, et repoussaient les enrôlements
volontaires. Par contre les démocrates, se défiant instinctivement du
pouvoir central, répugnaient à la création d'une armée permanente, et
ne comprenaient qu'un genre de guerre, celui qui consisterait à jeter
une nuée de volontaires sur le Canada pour soulever ce pays, et
l'attacher à la fédération américaine. Ces opinions qui peignaient si
bien le génie des deux partis, finirent par un vote commun en faveur
des projets soumis à la législature, un peu modifiés toutefois dans le
sens des fédéralistes, car le sénat, où ceux-ci avaient le plus
d'influence, fit porter de 20 mille hommes à 35 mille l'augmentation
de l'armée permanente. À ces mesures s'en ajouta une dernière, ce fut
l'_embargo_, consistant à interdire pendant deux mois la sortie des
ports d'Amérique à tous les bâtiments américains, afin que les Anglais
eussent peu de captures à opérer. Après ces deux mois la guerre
elle-même devait être déclarée.
[En marge: Derniers incidents qui précèdent la déclaration de guerre.]
Pendant ce temps divers incidents fournirent encore à chaque parti des
prétextes pour essayer de soutenir, l'un la paix, l'autre la guerre.
Un intrigant ayant fait des révélations, desquelles on pouvait
conclure que certains fédéralistes avaient eu des relations
condamnables avec le gouvernement anglais du Canada, les fédéralistes,
quoique accusés injustement, furent un moment atterrés. Bientôt
cependant un autre incident vint ranimer leurs esprits abattus, tant
il semblait que l'Amérique, avant de prendre sa résolution définitive,
dût se débattre longtemps entre les fautes de la France et de
l'Angleterre. On apprit que des frégates françaises, croisant dans les
parages de Lisbonne, avaient coulé à fond plusieurs bâtiments
américains portant des farines à l'armée anglaise. À cette nouvelle
les fédéralistes se relevèrent, soutinrent que les décrets de Berlin
et de Milan n'étaient pas rapportés, que le décret du 28 avril 1811
n'était qu'un mensonge, et demandèrent comment on osait proposer la
guerre contre l'Angleterre pour n'avoir pas révoqué les _ordres du
conseil_, lorsque la France n'avait pas elle-même révoqué les décrets
de Berlin et de Milan.
Il fallait cependant aboutir à une solution, car le gouvernement du
président Maddisson pouvait craindre de voir sa considération
compromise par ces continuelles tergiversations. Le public finit par
comprendre qu'après tout il n'était pas bien étonnant que la France
voulût empêcher les neutres d'approvisionner les armées ennemies, et,
sans pénétrer dans les difficultés de la question de droit, se calma
bientôt à l'égard de l'événement de Lisbonne. On lut des dépêches de
M. Barlow annonçant des dispositions excellentes de la part de la
France, dispositions qui n'attendaient pour se manifester qu'une
résolution énergique des États-Unis contre l'Angleterre. Enfin au
milieu de juin, à l'époque même où Napoléon marchait du Niémen sur la
Dwina, la question solennelle d'une guerre à l'Angleterre fut posée au
congrès américain. La discussion fut violente et prolongée. Quelques
fédéralistes exaltés s'écrièrent que puisqu'on voulait faire respecter
son pavillon et jouer l'héroïsme, il fallait ne pas le jouer à demi,
et déclarer la guerre aux deux puissances. La proposition était
ridicule, car à la veille de combattre pour le droit maritime, il eût
été étrange de déclarer la guerre à celle des deux puissances qui,
tout en violant quelquefois ce droit, soutenait pour son triomphe une
lutte acharnée. La proposition était de plus souverainement
imprudente, car dans quels ports les corsaires américains auraient-ils
trouvé un refuge et un marché, si on leur avait fermé jusqu'aux
rivages de France? On ne tint compte des saillies de gens qui
voulaient décrier une opinion en l'exagérant, et à la majorité de 79
voix contre 37 dans la chambre des représentants, de 19 contre 13 dans
le sénat, la guerre fut votée par le congrès américain. La déclaration
officielle fut datée du 19 juin 1812.
[En marge: Déclaration définitive de guerre faite par les États-Unis à
l'Angleterre, le 19 juin 1812.]
Tandis que les fautes de l'Angleterre avaient cette issue, qui aurait
pu lui devenir si funeste, le cabinet britannique s'éclairant quand il
n'était plus temps, révoquait enfin les _ordres du conseil_, et M.
Forster, en s'embarquant dans l'un des ports de l'Union, venait d'en
recevoir la tardive nouvelle, qu'il laissait à un chargé d'affaires le
soin de communiquer au président Maddisson.
[En marge: Premières hostilités.]
Mais les démocrates s'étaient empressés de commencer les hostilités,
et en ce moment deux faits de guerre agitaient profondément
l'Amérique. L'un la remplissait de joie, l'autre de tristesse. Le
général Hull, à la tête d'une troupe de trois mille hommes, se hâtant
imprudemment de franchir la frontière du Canada près du fort de
_Détroit_, et de porter des proclamations insurrectionnelles aux
Canadiens, s'était trouvé pris entre les lacs Huron et Érié, enveloppé
par les troupes anglaises, et réduit à mettre bas les armes.
L'Amérique avait été vivement émue de cet événement, qui du reste
présageait si peu le sort de la présente guerre. Mais au même instant
le frère de ce général Hull, capitaine de la frégate _la
Constitution_, venait de remporter un triomphe qui avait exalté au
plus haut point le génie américain. Plusieurs frégates anglaises
avaient depuis un an insulté les côtes de l'Amérique, et exercé
insolemment la _presse_ à l'entrée de ses ports. La frégate _la
Guerrière_ notamment, autrefois française, avait bravé le commodore
américain Rogers, qui la cherchait pour la punir. Le capitaine Hull,
montant la frégate _la Constitution_, avait rencontré _la Guerrière_,
l'avait en trente minutes démâtée de tous ses mâts, et obligée de se
rendre avec 300 hommes, après lui en avoir blessé ou tué une
cinquantaine. Les manoeuvres et le tir de la frégate américaine
avaient été d'une précision admirable. Ses officiers, ses matelots
avaient déployé une intrépidité qui annonçait l'avénement sur la mer
d'une nouvelle race de héros. L'enthousiasme excité chez les
Américains par l'un de ces faits, la confusion produite par l'autre,
rendaient vains les efforts qu'on pouvait tenter pour amener un
rapprochement avec les Anglais.
Tels avaient été les événements au delà de l'Atlantique, pendant la
tragique catastrophe de notre armée en Russie. Qu'on se figure l'effet
d'une pareille déclaration de guerre un an auparavant, lorsque
l'Angleterre se trouvant sans alliés en Europe, aurait vu un nouvel
ennemi surgir au delà des mers, lorsque les Américains, seuls
violateurs du blocus continental, seraient devenus ses ardents
coopérateurs, lorsqu'il eût été dès lors impossible de reprocher à la
Russie ses complaisances pour eux, et que la guerre avec elle eût été
sans prétexte, lorsqu'on aurait pu envoyer vingt mille hommes avec un
nouveau Lafayette sur l'une des nombreuses escadres restées oisives
dans nos ports, lorsque enfin nos forces intactes auraient pu, par un
dernier coup frappé en Espagne, amener le terme de la guerre maritime!
Mais aujourd'hui, après le désastre de Moscou, la guerre de l'Amérique
avec l'Angleterre n'était plus qu'un bonheur inutile!
[En marge: Événements qui s'étaient accomplis en Espagne pendant la
campagne de Russie.]
[En marge: Napoléon en partant pour la Russie avait laissé à Joseph le
commandement supérieur des armées françaises en Espagne.]