En Espagne il s'était passé des événements également graves, découlant

des mêmes causes, et ceux-ci ne pouvant pas être qualifiés de bonheur

inutile, car ils avaient été presque constamment malheureux. On se

souvient que le sage capitaine qui commandait les armées anglaises

dans la Péninsule, et soutenait en y restant la constance de

l'insurrection espagnole, avait reconquis successivement les

importantes places de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz, et annulé ainsi

les seuls résultats de deux campagnes sanglantes. On doit se souvenir

aussi de quelle manière il s'y était pris pour nous infliger ce

double affront. Tandis que Napoléon ordonnant de loin, brusquement,

avec une attention donnée un instant et bientôt retirée, faisait

avancer tous nos corps d'armée sur Valence, lord Wellington, toujours

bien informé par les habitants, avait profité de l'occasion pour

surprendre Ciudad-Rodrigo à la face de l'armée de Portugal, que ses

détachements sur Valence avaient fort affaiblie. Lorsque ensuite,

Valence prise, Napoléon avait ramené en toute hâte les forces

françaises vers le nord de la Péninsule, pour assurer les

communications avec la France, et pour attirer vers le Niémen les

détachements dont il avait besoin, lord Wellington, toujours aux

aguets, s'était rapidement porté vers le sud du Portugal, avait enlevé

Badajoz à coups d'hommes, et avait ainsi fait subir à l'armée

d'Andalousie un affront encore plus amer que celui que venait

d'essuyer l'armée de Portugal par la perte de Ciudad-Rodrigo. C'est au

lendemain de ce double échec que Napoléon était parti pour la Russie,

laissant à Joseph le commandement de toutes les armées françaises en

Espagne, et après avoir enlevé à ces armées les Polonais, la jeune

garde, une partie des cadres de dragons, un bon nombre d'excellents

officiers, tels que les généraux Éblé, Montbrun, Haxo. Les

vingt-quatre millions de francs que Napoléon avait promis de consacrer

annuellement à la solde, n'étaient pas encore acquittés en 1812 pour

l'année 1811; et sur le million par mois accordé à Joseph, afin de

l'aider à créer une administration, il était dû deux millions et demi

pour 1811, et six millions pour 1812. Comme unique instruction,

Napoléon adressait à Joseph la recommandation de bien maintenir les

communications avec la France, et de veiller à ce que les armées de

Portugal et d'Andalousie fussent toujours prêtes à se réunir contre

lord Wellington. Tout le succès de la guerre dépendait en effet du

soin que ces deux armées mettraient à se porter secours l'une à

l'autre? Mais comment l'espérer? comment l'assurer? Napoléon s'était

flatté qu'avec le commandement général, plus ou moins obéi, et 300

mille hommes d'excellentes troupes, donnant 230 mille combattants,

Joseph, s'il n'accomplissait pas des merveilles, réussirait néanmoins

à se maintenir. Ce simple résultat lui suffisait, surtout avec

l'espérance qu'il nourrissait de terminer en Russie toutes les

affaires du monde. Bien qu'il crût peu au génie militaire de Joseph,

il comptait sur la sagesse, sur la grande expérience du maréchal

Jourdan, auquel au fond il rendait justice, tout en ne l'aimant pas,

et il s'était endormi sur cette grave affaire, qui lui était devenue

singulièrement importune. Certainement Joseph et Jourdan exactement

obéis, auraient fait ce que Napoléon attendait d'eux, et même mieux;

mais on va voir si les choses étaient disposées pour qu'ils pussent

obtenir la moindre obéissance. La situation et la force des diverses

armées étaient les suivantes.

[En marge: Situation des diverses armées, et accueil qu'elles font à

l'autorité de Joseph.]

[En marge: L'armée du Nord sous le général Dorsenne.]

[En marge: Ses forces et ses dispositions.]

Le général Dorsenne gardait avec 46 mille hommes la Navarre, le

Guipuscoa, la Biscaye, l'Alava, et la Vieille-Castille jusqu'à Burgos.

Dans ce nombre étaient comprises les garnisons de Bayonne,

Saint-Sébastien, Pampelune, Bilbao, Tolosa, Vittoria, Burgos et autres

petits postes intermédiaires. Il ne restait pas 25 mille hommes de

troupes actives pour opérer contre Mina qui désolait et dominait la

Navarre, contre Longa, Campilo, Porlier, Mérino, qui parcouraient le

Guipuscoa, la Biscaye, l'Alava jusqu'à Burgos, communiquaient avec les

Anglais, et, séparés ou réunis, interceptaient les routes à tel point,

qu'une dépêche mettait souvent deux mois à parvenir de Paris à Madrid.

Cependant avec 25, même avec 20 mille hommes de troupes actives, un

chef habile aurait pu sinon détruire ces bandes, du moins leur laisser

aussi peu de repos qu'elles en laissaient à l'armée française, et

réduire beaucoup leur importance. Mais le général Dorsenne, ancien

général de la garde, brave autant qu'on peut l'être, propre sous un

bon chef à la grande guerre, n'avait ni l'activité ni la ruse qu'il

eût fallu pour courir après de tels adversaires, leur tendre des

embûches, et les y faire tomber. Roide et orgueilleux, il ne savait

obéir qu'à Napoléon. Muni d'ailleurs de ses anciennes instructions,

qui prescrivaient au commandant des provinces du Nord de s'occuper

exclusivement de leur pacification, à moins que les Anglais ne missent

en danger l'armée de Portugal, sachant que Napoléon songeait à séparer

ces provinces de la monarchie espagnole, autorisé par conséquent à les

administrer à part, le général Dorsenne se complaisait beaucoup trop

dans la spécialité de son rôle pour se soumettre facilement à la

suprématie de Joseph. Aussi lorsque ce dernier informa ses lieutenants

des ordres de l'Empereur qui l'instituaient commandant en chef des

armées françaises en Espagne, le général Dorsenne répondit que ces

ordres ne le concernaient point, car il avait une mission

particulière, dont on lui avait tracé de Paris l'étendue et l'objet,

et qui était à peu près inconciliable avec tout ce qu'on pourrait lui

prescrire de Madrid.

[En marge: L'armée de Portugal.]

[En marge: Son nouveau rôle et ses forces.]

[En marge: Situation périlleuse de l'armée de Portugal, ayant le plus

besoin et le moins de chances d'être secourue.]

[En marge: Demandes du maréchal Marmont pour l'armée de Portugal mal

accueillies par Napoléon.]

Le reste de la Vieille-Castille, le royaume de Léon, la province de

Salamanque, jusqu'au bord du Tage, étaient occupés par l'armée de

Portugal. La tâche de cette armée était fort étendue, puisqu'elle

devait se battre au besoin depuis Astorga jusqu'à Badajoz, sur une

ligne de cent cinquante lieues au moins. Du rôle d'armée de Portugal

il ne lui restait que le titre, car elle n'avait plus la prétention

d'entrer dans ce royaume, et elle avait pour objet unique de tenir

tête aux Anglais, surtout si en se portant au nord, ils essayaient de

se jeter dans la Vieille-Castille, et de menacer notre ligne de

communication, comme avait fait jadis le général Moore, comme lord

Wellington pouvait être tenté de le faire encore. Pour ce cas, le

maréchal Marmont, qui commandait cette armée, avait mission de

s'opposer résolûment à la marche des Anglais. Le général Dorsenne lui

devait des secours, Joseph lui en devait de son côté en faisant partir

de Madrid une portion de l'armée du Centre, et le maréchal Soult,

remontant d'Andalousie en Estrémadure, avait ordre de lui envoyer par

le pont d'Almaraz quinze ou vingt mille hommes de renfort. Si, au

contraire, lord Wellington se portait par le Tage sur Madrid, comme il

l'avait déjà essayé lors de la bataille de Talavera, le maréchal

Marmont devait franchir le Guadarrama, descendre par Avila sur le

Tage, et couvrir Madrid. Si enfin lord Wellington menaçait de nouveau

la basse Estrémadure, ce qui s'était vu lors du premier et du second

siége de Badajoz, le maréchal Marmont devait passer le Tage au pont

d'Almaraz, et se montrer jusqu'à Badajoz même, trajet immense de plus

de cent lieues, que ce maréchal avait exécuté l'année précédente pour

aller au secours du maréchal Soult. Croyant peu à cette dernière

supposition, et craignant surtout pour nos communications dans un

moment où il allait s'éloigner du centre de son empire, Napoléon avait

ramené la résidence ordinaire du maréchal Marmont du Tage sur le

Douro, de Plasencia sur Salamanque, ce qui avait rendu si facile à

lord Wellington de s'emparer de Badajoz. Napoléon pensait avec raison

que la sûreté de notre établissement en Espagne dépendait uniquement

du zèle que les généraux ci-dessus mentionnés mettraient à se porter

au secours les uns des autres, et le leur avait fort recommandé. On ne

pouvait pas douter du zèle que le maréchal Marmont mettrait à venir en

aide au maréchal Soult, puisqu'il l'avait déjà fait l'année précédente

malgré les distances; mais pouvait-on raisonnablement attendre quelque

assistance pour le maréchal Marmont du maréchal Soult, qui n'avait

jamais voulu rendre aucun service à l'armée de Portugal, du général

Dorsenne, qui se glorifiant de son rôle spécial, se regardait comme

souverain du nord de l'Espagne, et de l'infortuné Joseph, roi nominal

de l'Espagne entière, qui avait à peine de quoi garder Madrid et ses

environs? Il ne fallait pas s'en flatter, et cependant ce même

maréchal Marmont, qui moins qu'aucun autre avait chance d'être

secouru, était justement celui qui en avait le plus besoin, car il

était évident que lord Wellington, maître désormais de Ciudad-Rodrigo

et de Badajoz, véritables portes du Portugal sur l'Espagne, passerait

par la première et non par la seconde, car la seconde le conduisait en

Andalousie, où il n'avait rien d'utile à faire, où il y avait même

danger à s'enfoncer, tandis que la première le conduisait en Castille,

d'où il prenait nos armées à revers, et pouvait arracher d'un seul

coup l'Espagne de nos mains. Lord Wellington sans montrer ces vues

vastes, profondes, hardies, qui constituent le génie, avait montré un

jugement si sain, si ferme, qu'on ne devait guère douter de la route

qu'il adopterait, et Napoléon par toutes ses instructions prouvait

qu'il l'avait lui-même parfaitement deviné. Or, pour faire face à

l'armée britannique, portée cette année à 40 mille Anglais présents au

drapeau, et à 20 mille Portugais devenus bons soldats, c'est-à-dire à

60 mille combattants, le maréchal Marmont avait 52 mille hommes

environ, de la première qualité il est vrai, commandés par

d'excellents divisionnaires, tels que les généraux Bonnet, Foy,

Clausel, Taupin, mais dispersés sur une vaste étendue de pays.

Napoléon, toujours occupé des provinces du Nord, avait voulu que le

maréchal Marmont renvoyât le général Bonnet dans les Asturies, et que

celui-ci repassât les montagnes pour s'établir à Oviédo, ce qui

enlevait tout de suite à l'armée de Portugal 7 mille soldats et le

général Bonnet. Restaient 45 mille hommes. Il en fallait 1500 à

Astorga, 500 à Zamora, 500 à Léon, 1000 à Valladolid, 1000 à

Salamanque, 1500 répartis entre de moindres postes, tels que

Benavente, Toro, Palencia, Avila, etc..., 2,000 au moins sur les

routes, ce qui réduisait le maréchal Marmont à 37 mille combattants

tout au plus, en supposant qu'il pût réunir assez tôt les divisions

qui étaient à Valladolid avec celles qui étaient sur le Tage. Ce

n'était plus assez pour résister à 60 mille Anglo-Portugais. Le

maréchal Marmont avait donc envoyé à Napoléon son aide de camp, le

colonel Jardet, pour lui présenter ce compte de ses forces, pour lui

dire que lorsqu'il serait en danger, le général Dorsenne, tout occupé

des bandes du nord, trouverait mille raisons pour ne pas venir à son

secours, ou pour y venir trop tard; que Joseph ne serait ni assez

actif ni assez hardi pour se priver à propos de 10 mille hommes, ou de

6 mille au moins, sur les 14 mille dont se composait l'armée du

centre; que le maréchal Soult aurait, dans les distances qui le

séparaient de l'armée de Portugal, plus de raisons qu'il ne lui en

faudrait pour ne pas quitter l'Andalousie; que par conséquent lui

Marmont aurait le temps de succomber, et en succombant de découvrir la

frontière de France, avant d'être secouru, et qu'à moins qu'on ne lui

donnât le commandement supérieur des deux armées du Nord et de

Portugal, il ne pouvait se charger de la difficile mission de tenir

tête aux Anglais, et demandait à quitter l'Espagne pour faire sous les

yeux de l'Empereur la campagne de Russie. Napoléon avait écouté le

colonel Jardet, avait paru frappé de ce que lui avait dit cet officier

distingué, lui avait promis d'y pourvoir, en se raillant du reste de

l'ambition du maréchal Marmont, qui désirait un commandement si

supérieur à ses talents; puis, beaucoup plus occupé de ce qu'il

allait faire lui-même que de ce dont on l'entretenait, il avait

répondu au colonel Jardet: Marmont se plaint des distances, de la

difficulté de vivre ... j'aurai en Russie de bien autres distances à

parcourir, de bien autres difficultés à vaincre pour nourrir mes

soldats!... eh bien, nous ferons comme nous pourrons...--Napoléon

avait ensuite quitté le colonel Jardet en lui promettant d'aviser.

Mais comme il aurait fallu prendre des résolutions fort graves,

rappeler tel ou tel de ses lieutenants dont le dévouement à l'oeuvre

commune n'était pas le penchant ordinaire, changer la distribution des

forces, peut-être évacuer des territoires importants afin de se

concentrer, il était parti de Paris, s'en tenant à la disposition

générale qui conférait à Joseph le commandement supérieur, et se

flattant d'ailleurs toujours qu'il finirait lui-même toutes choses en

Russie.

Malgré ses justes appréhensions, le maréchal Marmont était resté à la

tête de l'armée de Portugal, s'occupant avec assez de sollicitude des

besoins de ses soldats, s'attachant à mettre Salamanque en état de

défense au moyen de vastes couvents convertis en citadelles, tâchant

de remonter sa cavalerie, d'atteler et de réparer son artillerie, ne

refusant en aucune façon de reconnaître l'autorité de Joseph, lui

envoyant au contraire ses états de troupes et ses rapports, plus même

que Joseph ne l'aurait voulu, car chacun de ces rapports se terminait

par une demande de secours. Une difficulté cependant, relative aux

arrondissements réservés aux diverses armées pour leur entretien,

existait entre le maréchal Marmont et le roi Joseph. Quoiqu'il n'eût

dans la vallée du Tage qu'une seule division, et que tout le reste de

son armée eût été reporté au nord, le maréchal Marmont voulait étendre

ses fourrages de Talavera à Alcantara, ce qui contrariait beaucoup

Joseph, réduit à nourrir ses employés civils avec des rations, et

ayant besoin par conséquent de toutes ses ressources. Sauf cette

difficulté, le maréchal Marmont entretenait avec Joseph d'excellentes

relations.

[En marge: L'armée du Centre directement commandée par Joseph.]

[En marge: Ses moyens et sa mission.]

Joseph, commandant l'armée du Centre, avait 13 à 14 mille hommes

valides, dans lesquels il se trouvait beaucoup de débris de divers

corps, comme il arrive toujours à un quartier général, et en outre 2

mille hommes qui appartenaient au maréchal Soult, et que celui-ci ne

cessait de réclamer. Avec cette force accrue de 3 mille Espagnols,

qu'il soldait de son propre argent, et qui étaient fidèles quand ils

étaient payés exactement, Joseph devait garder Madrid, de plus la

province de Tolède à droite, celle de Guadalaxara à gauche, maintenir

en arrière ses communications avec l'armée du Nord, et en avant

conserver à travers la Manche quelques relations avec l'armée

d'Andalousie. Il lui fallait même étendre l'un de ses bras jusqu'à

Cuenca, pour communiquer avec l'armée d'Aragon établie à Valence. Si

l'un de ces points cessait d'être bien gardé, Joseph était tout à coup

séparé de l'une des portions importantes du royaume, et perdait les

faibles ressources dont il vivait, ressources qui consistaient dans

quelques grains et fourrages obtenus à l'époque des récoltes, et dans

les impôts de la ville de Madrid. En ce moment surtout, obligé, pour

satisfaire aux réclamations pressantes du maréchal Marmont, de verser

des grains dans la province de Tolède, qui ordinairement lui en

fournissait, il avait tellement appauvri Madrid en vivres, que la

livre de pain y coûtait 26 à 27 sous. Aussi la misère y était-elle

extrême, ce qui n'était pas une manière de ramener les Espagnols à la

royauté nouvelle.

[En marge: L'armée d'Andalousie et le maréchal Soult.]

L'Andalousie, envahie si prématurément, se trouvait dans les mains du

maréchal Soult, qui avait sous ses ordres la plus belle partie de

l'armée française. Il disposait en effet de 58 mille hommes, les

non-combattants déduits, comme il a été fait pour tous les corps dont

nous venons d'énumérer les forces. Ces troupes étaient ainsi

réparties: 12 mille devant Cadix pour y continuer le simulacre d'un

siége; 10 mille à Grenade pour défendre cette province; 5 mille à

Arcos pour faire des patrouilles entre Séville, Cadix, Tarifa; 15

mille en Estrémadure sous le comte d'Erlon, pour observer le général

Hill établi à Badajoz; enfin 2 à 3 mille de cavalerie vers Baeza, pour

battre l'estrade vers les défilés de la Sierra-Morena. Avec le reste,

13 ou 14 mille hommes environ, le maréchal Soult occupait Séville, et

guerroyait contre Ballesteros, qui, ayant à sa disposition la marine

anglaise, descendait tantôt à droite dans le comté de Niebla, tantôt à

gauche vers Tarifa.

[En marge: Isolement de l'armée d'Andalousie.]

Dans ce riche pays, le maréchal Soult se suffisait à lui-même, et

avait de quoi bien entretenir ses troupes. Toutefois, malgré les

dernières mesures par lesquelles Napoléon avait prescrit aux divers

généraux de réserver au roi une partie du produit des contributions de

guerre, le maréchal Soult n'avait rien envoyé à Joseph, affirmant

qu'il pouvait pourvoir tout au plus aux besoins de son armée, et aux

dépenses du siége de Cadix, qui, en effet, avait exigé de nombreuses

créations de matériel, malheureusement jusqu'ici fort inutiles. Les

communications du maréchal Soult avec l'état-major général étaient

nulles. Il avait levé tous les postes qui à travers la Manche lui

auraient permis de communiquer avec Madrid, prétendant que c'était à

l'armée du Centre à garder la Manche, et ne se souciant guère

d'ailleurs de relations qui ne pouvaient consister qu'en demandes

d'argent et de secours fort importunes. Quoique Joseph fût devenu son

commandant en chef, ce maréchal était fondé à dire qu'il n'en savait

rien, car aucune dépêche de Paris ou de Madrid ne lui était parvenue.

[En marge: Grande faute d'avoir prématurément envahi l'Andalousie.]

[En marge: La plus belle armée de la Péninsule y était paralysée sans

profit pour la situation des Français en Espagne.]

Cet état de choses prouvait combien était grande la faute qu'on avait

commise de se porter en Andalousie. À s'étendre prématurément au midi

de l'Espagne, tout le monde eût compris qu'on l'eût fait vers Valence,

car outre les ressources qu'on devait y trouver, Valence garantissait

la possession de la Catalogne et de l'Aragon, c'est-à-dire de la

meilleure partie des frontières de France, procurait avec Madrid une

communication tout à fait indépendante des Anglais, enfin nous

assurait une moitié des rivages de l'Espagne, et surtout la partie de

ces rivages qui bordait la Méditerranée. Mais la conquête de

l'Andalousie, à laquelle Napoléon s'était laissé entraîner presque

malgré lui, ne donnait aucun des résultats qu'on s'en était promis.

Napoléon avait cru qu'on prendrait Cadix, et qu'ensuite on pourrait

par Badajoz tendre la main à l'armée de Portugal en marche sur

Lisbonne. Mais le siége de Cadix se bornait à occuper quelques

redoutes d'où l'on ne tirait pas, à fondre à grands frais de gros

mortiers, qui de temps en temps réussissaient à jeter quelques bombes

dans la rade de Cadix, presque jamais dans la ville même; le secours à

l'armée de Portugal s'était borné pendant la marche de Masséna sur le

Tage à prendre Badajoz pour le perdre presque aussitôt, et s'était

réduit depuis à laisser le comte d'Erlon avec 15 mille hommes à

Llerena, où il était à plus de cent lieues du maréchal Marmont. Mieux

eût valu employer ce corps au siége de Cadix, pour atteindre au moins

l'un des buts qu'on s'était proposés, que de le laisser en

Estrémadure, où il n'avait pas même aidé à sauver Badajoz. Quant au

secours pécuniaire qu'on avait espéré tirer de l'Andalousie, une

circonstance suffit pour en juger, c'est que le maréchal Soult

réclamait avec instance sa part des vingt-quatre millions que Napoléon

s'était décidé à envoyer en numéraire en Espagne. Une dernière utilité

espérée de l'expédition d'Andalousie, celle d'enlever à l'insurrection

sa capitale, en lui prenant Séville, se réduisait à lui en avoir

ménagé une dans la ville de Cadix, qui était imprenable, et d'où les

cortès espagnoles, imitant notre assemblée constituante, proclamaient

les grands principes de quatre-vingt-neuf, l'égalité devant la loi, la

liberté individuelle, la liberté de la presse, le concours de la

nation à son gouvernement, la séparation des pouvoirs, etc., principes

qui, bien que l'Espagne fût peu préparée encore à les entendre

proclamer, produisaient sur les peuples une vive impression.

Plusieurs fois Napoléon s'était plaint amèrement de ce qu'on ne tirait

pas un autre parti de l'Andalousie et des 90 mille hommes qui

l'occupaient, mais à la distance où il se trouvait, ses reproches, ses

conseils se perdaient dans le vide, et la faute de s'être inutilement

et intempestivement étendu au midi demeurait entière avec toutes ses

conséquences.

[En marge: L'armée d'Aragon et le maréchal Suchet.]

[En marge: Vaste étendue de pays que le maréchal Suchet avait à

garder.]

[En marge: Impossibilité de détourner aucune partie de l'armée

d'Aragon pour la porter ailleurs.]

Enfin restait le royaume de Valence, et le vaste établissement que le

maréchal Suchet y avait formé. Depuis la prise de Valence, le grand

rassemblement de forces qu'avait ordonné Napoléon de ce côté avait dû

se dissoudre, pour rendre à chaque province son contingent

indispensable. Le général Reille était retourné en Aragon avec 14

mille hommes, pour y conserver Saragosse, Lerida, Tortose, pour donner

la main à l'armée du Nord contre Mina, pour aider l'armée du Centre

contre l'infatigable Villa-Campa, contre Duran, contre l'Empecinado,

et enfin pour secourir au besoin l'armée de Catalogne. Le général

Decaen, depuis la perte de l'Île-de-France, revenu en Europe avec une

réputation intacte, commandait les troupes de Catalogne sous

l'autorité supérieure du maréchal Suchet. Il avait 27 mille hommes

pour garder Figuères, Hostalrich, Barcelone, et pour se montrer de

temps en temps sous Tarragone, la plus importante des conquêtes du

maréchal Suchet, car elle empêchait les Anglais de prendre terre dans

le nord-est de l'Espagne. Ces derniers, sachant combien il nous était

difficile d'approvisionner les places, tâchaient d'interdire les

communications par mer, tandis que le général Lacy tâchait de les

interdire par terre, et se flattaient ainsi de reprendre Tarragone au

moyen de la famine. Si cette place nous échappait, Lacy établi dans

ses murs avec son armée, renforcé par les Anglais, pourvu de tout par

eux, devenait un ennemi des plus dangereux, menaçait Tortose, la route

de Valence, et rendait l'évacuation de cette dernière ville presque

inévitable. Aussi n'était-ce pas trop de toute l'activité du général

Decaen, de celle de son habile lieutenant, le général Maurice-Mathieu,

pour suffire aux soins divers dont ils étaient surchargés, et pas trop

surtout de la continuelle attention du maréchal Suchet, qui, tout en

gardant Valence, avait constamment l'oeil en arrière pour secourir au

besoin les généraux Reille et Decaen. Le maréchal Suchet, dans les

trois provinces de Catalogne, d'Aragon, de Valence, avait 58 mille

hommes, en ne comptant que les présents sous les armes. En défalquant

les 14 mille confiés au général Reille, les 27 mille indispensables au

général Decaen, il conservait 16 à 17 mille hommes, pour surveiller la

longue route qui suit le rivage de la Méditerranée de Tortose à

Valence, pour avoir un corps de troupes en face d'Alicante, et pour

donner à Cuenca même la main aux troupes de Joseph. C'est tout au plus

si, en occupant les postes importants qu'il avait à garder, il lui

restait une division mobile de 7 à 8 mille hommes à porter sur les

points menacés.

Au nombre des dangers qu'avait à craindre l'armée d'Aragon (c'est le

nom général sous lequel on désignait les trois armées d'Aragon, de

Catalogne et de Valence), nous devons énumérer l'apparition de l'armée

anglo-sicilienne. Cette armée venait d'être formée par lord William

Bentinck en Sicile. Lord William Bentinck, l'un de ces Anglais

simples, généreux et libéraux, qui se montrent tout à coup

très-intéressés quand il s'agit de leur pays, était devenu un

véritable roi de Sicile. Fort contrarié par les Bourbons, qui, après

avoir été privés de Naples par les Français, se voyaient encore

annulés en Sicile par les Anglais, et naturellement ne négligeaient

rien pour secouer le joug de leurs protecteurs, il s'était débarrassé

du roi et de la reine, en les forçant à transmettre le pouvoir royal à

un jeune prince, investi de la régence dans un âge où il aurait eu

besoin d'être remplacé lui-même par un régent, et avait appelé à son

aide la nation sicilienne en lui donnant une constitution de forme

anglaise. Délivré ainsi de la cour de Palerme, ne craignant plus les

tentatives de Murat depuis que celui-ci avait été obligé de se rendre

en Russie, lord William avait pu disposer d'une bonne division

anglaise, et en outre d'une division sicilienne, qui ressemblait assez

à l'armée portugaise par l'organisation, et promettait de lui

ressembler bientôt par la valeur. C'était un corps d'une douzaine de

mille hommes, qui, pouvant, grâce aux flottes anglaises, se

transporter partout, produisait un effet supérieur à sa force

numérique. Ce n'était pas tout encore. Les Anglais s'apercevant de la

valeur des soldats espagnols, qui leur servaient si peu faute

d'organisation, tandis que les soldats portugais, sans valoir mieux,

leur rendaient tant de services, avaient imaginé de faire pour les uns

ce qu'ils avaient fait pour les autres, c'est-à-dire de prendre un

certain nombre d'Espagnols à leur solde, et de leur donner des

officiers anglais. Ils employaient à cette création les îles Baléares

dont ils étaient les maîtres, et le rivage de Murcie qui leur

appartenait presque tout autant. Le général Wittingham dans les

Baléares, le général Roche dans le royaume de Murcie, organisaient

deux légions espagnoles, qui devaient bientôt leur procurer encore

douze mille bons soldats.

C'est là ce qu'on appelait l'armée anglo-sicilienne, laquelle pouvant

tour à tour se transporter en Catalogne auprès du général Lacy, ou

dans le royaume de Murcie auprès du général O'Donnell, était devenue

un danger non plus imaginaire, mais très-réel, et même assez

inquiétant.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 3 / 45 段