HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE
TOME XV
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie) le 30 mars 1857.
PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.
HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME QUINZIÈME
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1857
HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE.
LIVRE QUARANTE-SIXIÈME.
WASHINGTON ET SALAMANQUE.
Événements qui se passaient en Europe pendant l'expédition de
Russie. -- Situation difficile de l'Angleterre; détresse croissante
du commerce et des classes ouvrières; désir général de la paix.
-- Assassinat de M. Perceval, principal membre du cabinet
britannique. -- Sans la guerre de Russie, cette mort, quoique
purement accidentelle, aurait pu devenir l'occasion d'un
changement politique. -- À tous les maux qui résultent pour
l'Angleterre du blocus continental s'ajoute le danger d'une
guerre imminente avec l'Union américaine. -- Où en étaient
restées les questions de droit maritime entre l'Europe et
l'Amérique. -- Renonciation de la part des Américains au système
de _non-intercourse_, en faveur des puissances qui leur
restitueront les légitimes droits de la neutralité. -- Saisissant
cette occasion, Napoléon promet de révoquer les décrets de Berlin
et de Milan, si l'Amérique obtient le rappel des _ordres du
conseil_, ou si à défaut elle fait respecter son pavillon. --
L'Amérique accepte cette proposition avec empressement. --
Négociation qui dure plus d'une année pour obtenir de
l'Angleterre la révocation des _ordres du conseil_. -- Entêtement
de l'Angleterre dans son système, et refus des propositions
américaines, fondé sur ce que la révocation des décrets de Berlin
et de Milan n'est pas sincère. -- Puériles contestations de la
diplomatie britannique sur ce sujet. -- Napoléon ne se bornant
plus à une simple promesse de révocation, rend le décret du 28
avril 1811, par lequel les décrets de Berlin et de Milan sont,
par rapport à l'Amérique, révoqués purement et simplement. --
L'Angleterre contestant encore un fait devenu évident, les
Américains sont disposés à lui déclarer la guerre. -- Dernières
hésitations de leur part dues aux procédés malentendus de
Napoléon, et aux dispositions des divers partis en Amérique. --
État de ces partis. -- Fédéralistes et républicains. -- Le
président Maddisson. -- La guerre résolue d'abord pour 1811 est
remise à 1812. -- Les violences redoublées de l'Angleterre, et
surtout la _presse_ exercée sur les matelots américains, décident
enfin le gouvernement de l'Union. -- Le président Maddisson
propose une suite de mesures militaires. -- Vive agitation dans
le congrès, et déclaration de guerre à l'Angleterre. --
Importance de cet événement, et conséquences qu'il aurait pu
avoir sans le désastre de Russie et sans les événements
d'Espagne. -- État de la guerre dans la Péninsule. -- Dégoût
croissant de Napoléon pour cette guerre. -- Situation dans
laquelle il avait laissé les choses en partant pour la Russie, et
résolution qu'il avait prise de déférer le commandement en chef
au roi Joseph. -- Comment ce commandement avait été accepté dans
les diverses armées qui occupaient la Péninsule. -- État des
armées du Nord, de Portugal, du Centre, d'Andalousie et d'Aragon.
-- Résistance à l'autorité de Joseph dans tous les états-majors,
excepté dans celui de l'armée de Portugal, qui avait besoin de
lui. -- Projets de lord Wellington, évidemment dirigés contre
l'armée de Portugal. -- Joseph, éclairé par le maréchal Jourdan,
son major général, discerne parfaitement le danger dont on est
menacé, et le signale aux deux armées du Nord et d'Andalousie,
qui sont seules en mesure de secourir efficacement l'armée de
Portugal. -- Refus des généraux Dorsenne et Caffarelli, qui sont
successivement appelés à commander l'armée du Nord. -- Refus du
maréchal Soult, commandant en Andalousie, et ses longues
contestations avec Joseph. -- Situation grave et difficile de
l'armée de Portugal, placée sous l'autorité du maréchal Marmont.
-- Opérations préliminaires de lord Wellington au printemps de
1812. -- Voulant empêcher les armées d'Andalousie et de Portugal
de se porter secours l'une à l'autre, il exécute une surprise
contre les ouvrages du pont d'Almaraz sur le Tage. -- Enlèvement
et destruction de ces ouvrages par le général Hill les 18 et 19
mai. -- Après ce coup hardi, lord Wellington passe l'Aguéda dans
les premiers jours de juin. -- Sa marche vers Salamanque. --
Retraite du maréchal Marmont sur la Tormès. -- Attaque et prise
des forts de Salamanque. -- Retraite du maréchal Marmont derrière
le Douro. -- Situation et force des deux armées en présence. --
Le maréchal Marmont, après avoir appelé à lui la division des
Asturies, et réuni environ quarante mille hommes, n'attendant
plus de secours ni de l'armée du Nord, ni de celle d'Andalousie,
ni même de celle du Centre, se décide à repasser le Douro, afin
de forcer les Anglais à rétrograder. -- Il espère les éloigner
par ses manoeuvres, sans être exposé à leur livrer bataille. --
Passage du Douro, marche heureuse sur la Tormès, et retraite des
Anglais sous Salamanque, à la position des Arapiles. -- Le
maréchal Marmont essaye de manoeuvrer encore autour de la
position des Arapiles, afin d'obliger lord Wellington à rentrer
en Portugal. -- Au milieu de ces mouvements hasardés, les deux
armées s'abordent, et en viennent aux mains. -- Bataille de
Salamanque, livrée et perdue le 22 juillet. -- Le maréchal
Marmont, gravement blessé, est remplacé par le général Clausel.
-- Funestes conséquences de cette bataille. -- Pendant qu'on la
livrait, le roi Joseph, qui n'avait pu décider les diverses
armées à secourir celle de Portugal, avait pris le parti de la
secourir lui-même, mais sans l'en avertir à temps. -- Inutile
marche de Joseph sur Salamanque à la tête d'une force de treize à
quatorze mille hommes. -- Il passe quelques jours au delà du
Guadarrama, afin de ralentir les progrès de lord Wellington, et
de dégager l'armée de Portugal vivement poursuivie. -- Grâce à sa
présence et à la vigueur du général Clausel, on sauve les débris
de l'armée de Portugal qu'on recueille aux environs de
Valladolid. -- État moral et matériel de cette armée, toujours
malheureuse malgré sa vaillance. -- Profond chagrin de Joseph
menacé d'avoir bientôt les Anglais dans sa capitale. -- N'ayant
plus d'autre ressource, il ordonne, d'après le conseil du
maréchal Jourdan, l'évacuation de l'Andalousie. -- Ses ordres
impératifs au maréchal Soult. -- Après avoir poursuivi quelques
jours l'armée de Portugal, lord Wellington, ne résistant pas au
désir de faire à Madrid une entrée triomphale, abandonne la
poursuite de cette armée, et pénètre dans Madrid le 12 août. --
Joseph, obligé d'évacuer sa capitale, se retire vers la Manche,
et, désespérant d'être rejoint à temps par l'armée d'Andalousie,
se réfugie à Valence. -- Horribles souffrances de l'armée du
Centre et des familles fugitives qu'elle traîne à sa suite. --
Elle trouve heureusement bon accueil et abondance de toutes
choses auprès du maréchal Suchet. -- Le maréchal Soult, averti
par Joseph de sa retraite sur Valence, se décide enfin à évacuer
l'Andalousie, et prend la route de Murcie pour se rendre à
Valence. -- Dépêches qu'il adresse à Napoléon afin d'expliquer sa
conduite. -- Hasard qui fait tomber ces dépêches dans les mains
de Joseph. -- Irritation de Joseph. -- Son entrevue avec le
maréchal Soult à Fuente de Higuera le 3 octobre. -- Conférence
avec les trois maréchaux Jourdan, Soult et Suchet sur le plan de
campagne à suivre pour reconquérir Madrid, et rejeter les Anglais
en Portugal. -- Avis des trois maréchaux. -- Sagesse du plan
proposé par le maréchal Jourdan, et adoption de ce plan. -- Les
deux armées d'Andalousie et du Centre réunies marchent sur Madrid
vers la fin d'octobre. -- Temps perdu par lord Wellington à
Madrid; sa tardive apparition devant Burgos. -- Belle résistance
de la garnison de Burgos. -- L'armée de Portugal renforcée oblige
lord Wellington à lever le siége de Burgos. -- Alarmé de la
concentration de forces dont il est menacé, lord Wellington se
retire de nouveau sous les murs de Salamanque, et y prend
position. -- Pendant ce temps Joseph, arrivé sur le Tage avec les
armées du Centre et d'Andalousie réunies, chasse devant lui le
général Hill, l'expulse de Madrid, rentre dans cette capitale le
2 novembre, et en part immédiatement pour se mettre à la
poursuite des Anglais. -- Son arrivée le 6 novembre au delà du
Guadarrama. -- L'armée de Portugal, qui s'était arrêtée sur les
bords du Douro, se joint à lui. -- Réunion de plus de
quatre-vingt mille Français, les meilleurs soldats de l'Europe,
devant lord Wellington à Salamanque. -- Heureuse occasion de
venger nos malheurs. -- Plan d'attaque proposé par le maréchal
Jourdan, approuvé par tous les généraux et refusé par le maréchal
Soult. -- Joseph, craignant qu'un plan désapprouvé par le général
de la principale armée ne soit mal exécuté, renonce au plan du
maréchal Jourdan, et laisse au maréchal Soult le choix et la
responsabilité de la conduite à tenir. -- Le maréchal Soult passe
la Tormès à un autre point que celui qu'indiquait le maréchal
Jourdan, et voit s'échapper l'armée anglaise. -- Lord Wellington
n'ayant que quarante mille Anglais et tout au plus vingt mille
Portugais et Espagnols, enveloppé par plus de quatre-vingt mille
Français, réussit à se retirer sain et sauf en Portugal. -- Juste
mécontentement des trois armées françaises contre leurs chefs, et
leur entrée en cantonnements. -- Retour de Joseph à Madrid. --
Fâcheuses conséquences de cette campagne, qui, s'ajoutant au
désastre de Moscou, aggravent la situation de la France. -- Joie
en Europe, surtout en Allemagne, et soulèvement inouï des esprits
à l'aspect des malheurs imprévus de Napoléon.
[En marge: Mai 1812.]
[En marge: Événements qui se passaient en Angleterre, en Amérique et
en Espagne pendant la campagne de Russie.]
Pendant que s'accomplissait au nord de l'Europe la catastrophe sans
exemple que nous venons de retracer, les rivages lointains de
l'Atlantique, les plages brûlantes de l'Espagne étaient le théâtre
d'événements moins extraordinaires sans doute, mais extrêmement
graves, comme tous ceux qui découlaient de la politique exorbitante de
Napoléon, et prouvant tout aussi évidemment la folie de cette
politique. On y pouvait voir démontrée clairement cette vérité que
nous avons déjà énoncée, que si au lieu d'aller chercher à vaincre
l'Europe au fond de la Russie, Napoléon avait persévéré à la combattre
sur le théâtre difficile, mais choisi par lui, de la Péninsule et de
l'Atlantique, en conduisant à terme la guerre d'Espagne et le blocus
continental, il eût probablement contraint l'Angleterre à céder,
désarmé du même coup l'Europe entière, sinon pour toujours, du moins
pour bien des années, et se serait ainsi ménagé le temps (la raison
venant l'éclairer) de faire du faîte même de sa grandeur les
sacrifices qui auraient rendu sa domination durable en la rendant
supportable. Il faut donc avant de reprendre les suites de la fatale
expédition de Russie, retracer les événements de l'Espagne et de
l'Amérique pendant l'année 1812, les uns funestes, les autres
inutilement heureux, tous effets de la même cause, la volonté mobile
et désordonnée d'un génie immense mais sans frein.
[En marge: Continuation des embarras commerciaux de l'Angleterre.]
Lorsque Napoléon dégoûté de la guerre d'Espagne, au moment même où la
persévérance aurait pu en corriger le vice, avait songé à porter ses
forces au nord, la Grande-Bretagne était, comme on l'a vu, dans une
situation des plus difficiles. Les succès obtenus par lord Wellington
grâce à nos fautes avaient sans doute rendu en Angleterre quelque
sérénité aux esprits, mais on y sentait tous les jours davantage les
cruelles gênes imposées au commerce, on entrevoyait avec effroi le
terme d'une puissance financière trop peu ménagée, et on pensait sans
cesse au danger qui menacerait l'armée britannique, si jamais Napoléon
dirigeait contre elle un effort décisif. La situation commerciale ne
s'était point améliorée. D'énormes quantités de denrées coloniales en
sucres, cafés, cotons, accumulées ou dans des docks, ou sur des
vaisseaux qui obstruaient la Tamise; des quantités non moins
considérables d'objets manufacturés ne sortant pas de chez les
fabricants qui les avaient produits, ou de chez les spéculateurs qui
les avaient achetés; les unes et les autres servant de motif à une
vaste émission de papier de commerce, que la banque escomptait, et
dont elle fournissait la valeur en papier-monnaie qui perdait 20 à 25
pour cent; une baisse continue du change résultant de cet état de
choses, laquelle ne pouvait être arrêtée qu'au moyen d'une exportation
illégale et continue de numéraire, à ce point qu'à Gravelines et
Dunkerque seulement les _smogleurs_ apportaient par mois plusieurs
millions de guinées en or: telle était, avons-nous dit, la situation
commerciale de l'Angleterre depuis quelques années. Des dépenses
publiques qui commençaient à être de cent millions sterling par an (2
milliards 500 millions de francs) contre 90 millions sterling de
ressources, dans lesquelles figurait un emprunt annuel de 20 millions
sterling, constituaient la situation financière. La disette qui nous
avait tourmentés cette année, n'avait pas moins sévi en Angleterre, et
des bandes d'ouvriers brisant les métiers, égorgeant quelquefois les
manufacturiers, demandant du pain avec des cris qui auraient fait
trembler un gouvernement moins habitué aux clameurs d'un peuple libre,
mais qui devaient émouvoir tout gouvernement sage et humain,
ajoutaient le dernier trait à cette détresse, causée par une longue
guerre au sein de la plus prodigieuse richesse qui eût encore paru sur
notre globe.
[En marge: Désir général de la paix.]
[En marge: Longues hésitations du régent.]
Il est vrai que cent vaisseaux de guerre, deux cents frégates, portant
sur toutes les mers un pavillon victorieux, qu'une armée de terre peu
nombreuse, mais vaillante et sagement conduite, et enfin un cabinet
qui seul en Europe n'avait pas subi les volontés despotiques de
Napoléon, dédommageaient la glorieuse Angleterre de ses souffrances.
Mais tous les gens sages reconnaissaient que cette situation cachait
de grands périls, que si le génie redoutable auquel on avait affaire
mettait quelque prudence et quelque suite dans ses desseins, il
pouvait en continuant son blocus continental un an ou deux encore,
réduire le commerce et les finances de l'Angleterre aux dernières
extrémités, et terminer même l'interminable guerre d'Espagne, en
jetant à la mer lord Wellington et sa brave armée. Cent mille des six
cent mille hommes perdus en Russie, et la personne de Napoléon,
auraient dans la Péninsule rendu ce résultat infaillible. Voilà ce que
tout le monde sentait confusément, et ce que chacun exprimait avec le
langage qui lui était propre. Les opposants du parlement britannique
le disaient en langage de parti; le peuple le vociférait dans les rues
de Londres à la façon de la populace; des ministres éclairés le
disaient eux-mêmes dans le sein du cabinet anglais, et le marquis de
Wellesley, frère du célèbre lord Wellington, personnage aussi
clairvoyant qu'éloquent, partageant cet avis, était sorti du ministère
par antipathie pour le caractère de M. Perceval et pour sa politique
inflexible. Mais il y a une ornière de la guerre, ornière aussi
profonde que celle de la paix quand on s'y est traîné longtemps, et
dont alors on ne savait pas plus sortir en Angleterre qu'en France. On
y était, on y restait, bien qu'on eût songé plus d'une fois à s'en
tirer. Le résultat, il est vrai, devait donner raison à ceux qui
s'obstinaient à rester dans cette ornière, mais avec un peu de sagesse
de la part de Napoléon, il en eût été tout autrement.
[En marge: Mort de M. Perceval.]
Un sentiment honorable, mêlé à un sentiment intéressé, y retenait, il
faut le reconnaître, le gros de la nation, c'était la sympathie qu'on
avait conçue pour les insurgés espagnols, et le désir aussi d'empêcher
Napoléon d'établir son influence dans la Péninsule. Si Napoléon avait
fait un sacrifice à cet égard, ou bien si par une victoire décisive il
eût dégagé l'honneur de l'Angleterre envers les Espagnols, la paix eût
été immédiatement acceptée, avec de prodigieux agrandissements pour la
France. Deux hommes seulement manifestaient en Angleterre une
résolution inébranlable, c'étaient M. Perceval et lord Wellington. Le
premier, avocat habile, coeur honnête, mais esprit étroit et
indomptable, désagréable même à ses collègues par son entêtement, et
devenu par ce défaut, ou cette qualité, le véritable chef du cabinet,
ne voulait pas céder, uniquement par opiniâtreté de caractère. Lord
Wellington, par l'intérêt de sa gloire qui grandissait tous les jours
dans la Péninsule, et par une sagacité profonde qui lui faisait
démêler dans la conduite des affaires d'Espagne un commencement de
déraison, signe ordinaire de la fin des dominations exorbitantes, lord
Wellington voulait persévérer, et disait que sans être assuré de se
maintenir toujours dans la Péninsule, il croyait entrevoir cependant
que le vaste empire de Napoléon approchait de sa ruine. Le prince
régent, arrivé depuis une année au gouvernement de l'État, hésitait
entre les chefs de l'opposition, ses anciens amis, et les ministres,
anciens dépositaires de la confiance de son père. Peu à peu il s'était
habitué à ceux-ci, et s'était refroidi pour ceux-là; mais il sentait
le danger de s'obstiner dans le système d'une guerre sans terme, et le
danger aussi de remettre soudainement le pouvoir aux mains d'hommes
qui n'avaient jamais dirigé cette guerre, qui la condamnaient même,
dans un moment où pour la bien finir il fallait peut-être savoir y
persévérer quelque temps encore. Au milieu de ces perplexités, il
avait essayé au commencement de 1812, comme nous l'avons dit ailleurs,
de ménager entre les ministres et les lords Grey et Grenville un
rapprochement qu'il désirait beaucoup, et qu'il n'était point parvenu
à opérer. Tout à coup un événement imprévu, qui dans toute autre
situation aurait certainement amené un changement de pouvoir en
Angleterre, avait fait disparaître de la scène le principal ministre,
par un crime étrange, auquel on ne put découvrir d'autre cause que la
folie d'un individu. Le nommé Bellingham, espèce de maniaque, qui
croyait avoir rendu en Russie des services à son pays, qui ne cessait
d'en réclamer le prix tantôt auprès de l'ambassadeur, lord Gower,
tantôt auprès des membres du cabinet, et qui tous les jours assiégeait
les avenues du parlement pour intéresser à sa cause des protecteurs
puissants, résolut de tuer l'un des personnages qu'il avait sollicités
en vain. Celui qu'il aurait voulu immoler à sa vengeance était lord
Gower. Il rencontra M. Perceval, et le tua d'un coup de pistolet. Il
se constitua lui-même prisonnier, s'avoua coupable, et mourut avec la
tranquillité d'un insensé. On avait cru d'abord à un crime politique;
on se convainquit bientôt du contraire; néanmoins quelque chose de
politique apparut dans ce crime, ce furent les cris féroces d'une
populace exaspérée par la souffrance, et donnant des témoignages
d'intérêt au misérable qui avait frappé un homme illustre, justiciable
de l'histoire, mais non du poignard des assassins.
[En marge: Sans la guerre de Russie, qui fit naître de nouvelles
espérances, la mort de M. Perceval eût amené un changement de
politique.]
Si un pareil événement avait eu lieu avant qu'on pût prévoir la guerre
de Russie, probablement il eût amené un changement de système. Mais M.
Perceval avait été frappé le 11 mai, au moment même où Napoléon
marchait vers le Niémen, et cette guerre qui ouvrait des perspectives
toutes nouvelles à la vieille politique de M. Pitt, ne permettait pas
qu'on changeât de direction. En confiant les affaires extérieures à
lord Castlereagh, le prince régent avait manifesté sa résolution de
persévérer dans la politique de MM. Pitt et Perceval.
C'était une première chance heureuse que l'expédition de Russie
enlevait à Napoléon. Il allait voir s'en évanouir une autre non moins
regrettable, c'était celle qui aurait pu naître de la guerre imminente
entre l'Angleterre et l'Amérique.
[En marge: Imminence d'une guerre entre l'Angleterre et l'Amérique.]
Cette guerre, toujours possible, toujours probable depuis plus d'un
an, venait enfin d'être déclarée.
Si Napoléon pour soumettre aux rigueurs du blocus continental les
puissances du continent, était condamné à les froisser cruellement,
l'Angleterre pour exercer son despotisme sur les mers, était condamnée
aussi à froisser non moins cruellement les puissances maritimes. Pour
obliger en effet toutes les nations commerçantes à venir toucher à
Londres ou à Malte, y recevoir permission de naviguer, y payer
tribut, s'y charger de marchandises anglaises; pour les obliger à
reconnaître comme bloqués des ports qui ne l'avaient jamais été, même
par des forces illusoires, il fallait exercer une tyrannie
insupportable sur mer, et tout aussi odieuse que celle de Napoléon sur
terre. Si Napoléon sous prétexte de fermer au commerce britannique une
portion de rivage, s'en emparait, témoin la Hollande, Oldenbourg, les
villes anséatiques, l'Angleterre ne pouvant prendre possession de
l'Océan, s'y arrogeait des droits qui valaient bien les usurpations
territoriales de Napoléon, et qui devaient tôt ou tard révolter les
nations intéressées à la liberté des mers.
[En marge: Excès de pouvoirs commis par l'Angleterre sur les mers, et
assez semblables à ceux que Napoléon se permet sur le continent.]
C'était là une des circonstances dont Napoléon aurait pu profiter, et
qui lui aurait procuré des alliés, comme il en donnait à l'Angleterre
par les rigueurs du blocus continental, s'il avait su en quoi que ce
soit attendre les bienfaits du temps.
La plupart des puissances maritimes de l'ancien monde, absorbées dans
son immense empire, avaient disparu. Mais au delà de l'Atlantique il
en restait une inaccessible aux armées européennes, grandissant en
silence, acquérant chaque jour des forces qu'on soupçonnait, sans les
connaître, c'était l'Amérique, véritable Hercule au berceau, qui
devait étonner l'univers dès qu'il ferait un premier essai de sa
vigueur naturelle. On se rappelle l'attitude qu'avaient prise à son
égard l'Angleterre et la France, à propos du droit maritime, soutenu
par l'une, contesté par l'autre, et il semblait que toutes deux
fissent assaut de fautes sur ce théâtre où elles auraient eu tant
d'intérêt à se bien conduire. Mais le cabinet britannique ayant même
surpassé les fautes de Napoléon, la balance allait enfin verser en
faveur de ce dernier, et la guerre s'était détournée de la France pour
assaillir l'Angleterre, conjoncture bien heureuse, si quelque chose
avait pu être heureux encore, lorsque toutes nos ressources venaient
de s'engloutir dans l'abîme du Nord.
[En marge: L'Amérique révoque l'acte de non-intercourse, et déclare
qu'elle rétablira ses relations commerciales avec celle des puissances
belligérantes qui renoncera à ses prétentions arbitraires sur les
mers.]
On a vu plus haut comment l'Amérique révoltée par les _ordres du
conseil_, qui exigeaient qu'on touchât à Londres ou à Malte pour
obtenir la permission de naviguer, et qui frappaient d'interdit de
vastes étendues de rivages sans l'excuse du blocus réel, avait été
presque aussitôt froissée par les décrets de Berlin et de Milan, qui
déclaraient dénationalisé tout bâtiment ayant déféré aux prescriptions
du conseil britannique, et comment indignée également de ces deux
tyrannies, dont l'une pourtant était la suite inévitable de l'autre,
elle avait répondu d'une manière égale à toutes deux, en leur opposant
l'acte de _non-intercourse_. On se souvient que cet acte défendait aux
navigateurs américains de fréquenter les mers d'Europe, mais que
beaucoup de ces navigateurs, enfreignant les règlements de leur pays,
avaient, par l'appât d'un gros bénéfice, subi les lois, le pavillon,
la souveraineté de l'Angleterre, et fourni cette race de faux neutres,
dont Napoléon avait fait de si larges captures, et dont il avait voulu
obliger tous les États, même la Russie, à faire leur butin. On se
souvient encore qu'après moins de deux années de ce régime, l'Amérique
dégoûtée de se punir elle-même pour punir les autres, avait enfin
changé de système, et déclaré qu'elle était prête à rentrer en
relations commerciales avec celle des deux puissances belligérantes
qui renoncerait à toute prétention tyrannique sur les mers.
[En marge: Napoléon saisit cette occasion, et révoque les décrets de
Berlin et de Milan à l'égard des Américains, à condition qu'ils feront
respecter leurs droits par l'Angleterre.]
Napoléon avait habilement saisi cette circonstance, et déclaré qu'à
partir du 1er novembre 1810 les décrets de Berlin et de Milan seraient
levés pour l'Amérique, si celle-ci obtenait par rapport à elle-même la
révocation des _ordres du conseil_, ou si, ne le pouvant pas, elle
faisait respecter ses droits. C'était une déclaration conditionnelle,
incomplète dans sa forme, car Napoléon n'avait pas encore émis de
décret, incomplète dans ses effets, car il ne restituait pas
immédiatement aux Américains tous les droits de la neutralité, mais
très-sincère, et qu'il était résolu à faire suivre d'effets sérieux, à
condition que les Américains se conduiraient convenablement envers
nous et envers eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils exigeraient la
révocation des _ordres du conseil_, ou déclareraient la guerre à
l'Angleterre. Napoléon, avec des ménagements qu'il n'avait pas
toujours pour la dignité d'autrui, s'était abstenu de prononcer le mot
de guerre à l'Angleterre, pour ne pas dicter trop ouvertement à
l'Amérique la conduite qu'elle avait à tenir, et il s'était renfermé
dans la formule plus générale, mais suffisamment significative, que
nous venons de rapporter, formule qui n'imposait à l'Amérique d'autre
obligation que celle de faire respecter ses droits.
[En marge: L'Amérique accepte la déclaration de Napoléon, rétablit les
relations commerciales avec la France, et les laisse suspendues avec
l'Angleterre.]
[En marge: Modifications illusoires apportées par l'Angleterre à ses
_ordres du conseil_.]
[En marge: Prétentions dans lesquelles persiste l'Angleterre.]
[En marge: La _presse_ exercée à l'égard des matelots américains.]
L'Amérique s'empressant d'accueillir cette ouverture, avait déclaré,
par un acte du 2 mars 1811, tous les rapports maritimes rétablis avec
la France, et l'_acte de non-intercourse_ maintenu envers
l'Angleterre, jusqu'à ce que celle-ci révoquât ses _ordres du
conseil_. À cette nouvelle le cabinet britannique, s'obstinant par
amour-propre bien plus que par intérêt, dans ses _ordres du conseil_,
les avait modifiés dans quelques-unes de leurs dispositions, sans les
abroger en principe. Ainsi il avait cessé d'imposer aux bâtiments de
commerce la relâche à Londres ou à Malte; il avait restreint aussi son
système de blocus, et s'était borné à déclarer bloquées les côtes de
l'Empire français, depuis l'Elbe jusqu'à Saint-Sébastien dans l'Océan,
depuis Port-Vendre jusqu'à Cattaro dans la Méditerranée et
l'Adriatique, et quant à la prétention de confisquer la propriété
ennemie sur les bâtiments neutres, il l'avait maintenue sans
restriction. C'était retenir à peu près tout entière la tyrannie
maritime que l'Angleterre s'était arrogée, car si l'obligation d'aller
à Londres cessait, si le blocus sur le papier était un peu moins
étendu, en réalité la prétention de visiter les neutres autrement que
pour constater la sincérité du pavillon, et de rechercher à leur bord
la propriété ennemie, la prétention de leur interdire tel ou tel port
qui n'était pas bloqué effectivement, constituaient justement toutes
les usurpations dont ils s'étaient plaints, et qui avaient amené en
représaille les décrets de Berlin et de Milan. Si en droit les
violations de principes étaient tout aussi flagrantes, en fait elles
étaient tout aussi incommodes, car la visite exercée contre le
pavillon neutre servait non-seulement à saisir chez les Américains les
soieries, les vins, tout ce qui faisait l'objet de leur commerce avec
la France, sous prétexte que c'était propriété ennemie, mais donnait
occasion à une vexation insupportable, la _presse_ des matelots. Les
Anglais en effet prétendaient avoir le droit de poursuivre les
matelots anglais déserteurs de leur patrie, en quelque lieu qu'ils les
trouvassent. En conséquence, après avoir recherché sur les bâtiments
américains tout ce qui pouvait paraître marchandise française, ils
enlevaient encore les matelots américains, sous prétexte que parlant
anglais ils étaient Anglais. Cette dernière vexation était devenue
intolérable. Tout bâtiment portant une marchandise française en était
dépouillé; tout matelot parlant anglais était arrêté comme déserteur,
et plusieurs frégates anglaises exerçaient ce droit sur les rivages
mêmes d'Amérique, à la vue des populations indignées. Sans doute il
pouvait y avoir en Amérique quelques matelots anglais déserteurs, car
dans tous les pays qui sont en état de guerre, il arrive qu'un certain
nombre de matelots émigrent pour ne pas être arrachés au commerce,
toujours plus lucratif pour eux que la guerre. Mais heureusement pour
l'honneur des nations, c'est le moindre nombre qui agit de la sorte.
Or, on évaluait à plus de six mille les matelots dont la capture était
légalement constatée, ce qui donnait lieu de croire qu'on en avait
enlevé le double au moins sur les bâtiments américains, en supposant
qu'ils étaient Anglais. Si donc au droit de visite ainsi exercé, on
ajoute le blocus de l'Empire français, qui comprenait alors la
meilleure partie de l'Europe civilisée, on conviendra que le commerce
de l'Europe restait impossible aux Américains, et que les dispenser de
venir prendre à Londres ou à Malte la permission de naviguer, que
restreindre quelque peu en leur faveur le blocus général, c'était
laisser subsister la tyrannie des mers tout entière. Autant valait
pour un Américain subir une relâche à Londres, car au moyen de cette
relâche il obtenait une licence avec laquelle il avait ensuite la
faculté d'aller où il voulait, et de faire au moins le commerce
britannique à défaut d'autre.
[En marge: Longue controverse entre l'Angleterre et l'Amérique.]
Les Américains connaissaient trop le droit maritime et leurs propres
intérêts pour ne pas relever à l'instant ces intolérables prétentions,
et montrer tout ce qu'avaient d'illusoire les prétendues modifications
apportées aux _ordres du conseil_. La _presse_ de leurs matelots
surtout, obstinément continuée à l'embouchure de la Chesapeak et de la
Delaware, par des frégates anglaises dont on entendait le canon,
était, chaque fois qu'elle s'exerçait, l'occasion d'un cri unanime, et
le sujet des plus véhémentes réclamations. Toute l'année 1811,
employée par Napoléon à faire une guerre négligée dans la Péninsule,
et à préparer une guerre fatale en Russie, avait été pour les Anglais
et les Américains remplie de cette contestation, parvenue bientôt au
dernier degré de violence. Lord Castlereagh soutenait avec une
arrogance incroyable, et une obstination sophistique peu digne de
l'Angleterre, que les modifications apportées aux _ordres du conseil_
étaient considérables, plus considérables que celles que Napoléon
avait apportées aux décrets de Berlin et de Milan; qu'en réalité ces
décrets n'avaient pas été révoqués, que l'Amérique ne pouvait pas
fournir la preuve de cette révocation, que tous les jours on avait la
démonstration du contraire dans l'arrestation de nombreux bâtiments
américains par la marine française; qu'enfin en demandant pour le
pavillon neutre la liberté de transporter ce qu'il voudrait, sauf la
contrebande de guerre, on demandait tout simplement la libre
circulation des produits français dans le monde entier, vins,
soieries, etc., et qu'en retour les Américains n'avaient pas obtenu la
libre circulation des produits anglais. Quant à la _presse_ des
matelots, lord Castlereagh se montrait inflexible, et ne voulait à
aucun prix renoncer à l'exercer, disant qu'en fait d'hommes de mer,
lesquels constituaient la plus précieuse des propriétés britanniques,
l'Angleterre prenait son bien partout où elle le trouvait.
Les Américains répondaient avec raison que les modifications apportées
aux _ordres du conseil_ étaient nulles, lorsqu'on se réservait la
faculté de rechercher la propriété ennemie sous le pavillon neutre, et
lorsqu'on maintenait en outre le blocus fictif; que la révocation des
décrets de Berlin et de Milan était un acte qui les concernait
exclusivement, de la sincérité duquel ils étaient seuls juges,
puisqu'il s'appliquait à leur commerce et non à celui d'autrui; que
d'ailleurs ils avaient dans les mains la déclaration officielle du
ministère français, prête à être convertie en décret dès que la
condition exigée par la France serait remplie par l'Amérique; qu'à la
vérité quelques procédés arbitraires, résultant d'une situation
indéterminée, résultant surtout des violences britanniques, étaient
encore à déplorer de la part de la France, que c'était à l'Amérique à
les faire cesser, et qu'elle y pourvoirait; qu'en tout cas la
révocation des décrets de Napoléon la regardait, qu'elle y croyait,
que cela suffisait pour qu'elle pût demander un acte semblable à
l'Angleterre; que relativement au reproche de n'avoir pas obtenu de la
France la libre circulation des marchandises anglaises, ce reproche
était puéril, et indigne de toute controverse sérieuse; qu'en effet,
l'Amérique en réclamant la liberté pour le neutre de charger à son
bord ce qu'il voulait, ne demandait pas à introduire en Angleterre par
exemple des vins ou des soieries de France, ce qui eût été une
prétention impertinente, mais à porter par toutes les mers des
soieries et des vins aux peuples auxquels il conviendrait de recevoir
ces objets; que c'était là le droit incontestable de toute nation
neutre, car elle ne devait pas souffrir de la guerre, n'y prenant
aucune part; que ce droit elle le réclamait, et allait l'obtenir de la
France par la révocation des décrets de Berlin et de Milan; qu'elle
pourrait dès lors à la face du pavillon français porter sur ses
bâtiments et sur toutes les mers des cotonnades anglaises par exemple,
les offrir à tous les pays qui en désiraient, mais qu'elle ne pouvait
exiger de ces pays, et de la France notamment, qu'ils les reçussent,
car la liberté du pavillon n'était pas la liberté du commerce; elle
était la faculté de porter ce qu'on voulait à qui voulait le recevoir,
mais non la faculté d'introduire chez autrui ce qu'il ne lui convenait
pas d'admettre sur son territoire; que se plaindre de ce que la
diplomatie américaine n'avait pas obtenu davantage, de ce qu'elle
n'avait pas exigé de la France la libre introduction des produits
anglais, était déraisonnable jusqu'à la puérilité, et que ce n'était
pas traiter sérieusement que de prétendre en faire un grief.
Quant à la _presse_ des matelots, les Américains ajoutaient que si la
désertion était un délit que les Anglais avaient incontestablement le
droit de poursuivre et de punir sur leur territoire, ils ne pouvaient
pas le poursuivre sur le territoire d'autrui; que sur les mers, qui
sont à tous et à personne, un bâtiment couvert de son pavillon
national était territoire national, que c'était là un principe reconnu
par tous les peuples; que, dès lors, rechercher un matelot, Anglais ou
non, sur un bâtiment américain était un fait aussi révoltant que le
serait celui d'un constable anglais voulant saisir à Washington même
un coupable anglais, et lui faire subir ou une loi anglaise ou un
jugement anglais; que c'était là purement et simplement une violation
de territoire; qu'enfin tous les droits d'un gouvernement poursuivant
un coupable de sa nation sur le sol étranger, se réduisaient à
réclamer l'extradition, ce qui ne pouvait s'obtenir qu'en vertu de
stipulations spéciales et réciproques, appelées traités d'extradition.
[En marge: L'exaspération des Américains contre la Grande-Bretagne les
aurait amenés à lui déclarer immédiatement la guerre, si Napoléon ne
leur avait lui-même fait subir des rigueurs intempestives.]
Ces principes étaient tellement clairs, que lord Castlereagh et ses
légistes furent réduits au silence, et que dès l'année 1811 la guerre
eût été déclarée à l'Angleterre par les États-Unis, circonstance alors
des plus heureuses pour nous, si des rigueurs moins graves sans doute,
mais fâcheuses encore, exercées par la France, n'avaient fourni aux
partisans de l'influence britannique en Amérique et aux amis exagérés
de la paix des arguments spécieux contre la guerre.
Napoléon n'avait pas voulu révoquer immédiatement ses décrets, et
s'était borné à une simple promesse formelle de les révoquer, dès que
l'Amérique aurait fait quelque chose de significatif contre
l'Angleterre. L'acte américain du 2 mars 1811, qui rétablissait les
rapports commerciaux avec la France, et les laissait suspendus avec
l'Angleterre, ayant été connu en Europe, Napoléon y répondit par un
acte du 28 avril 1811, qui révoquait les décrets de Berlin et de Milan
par rapport à l'Amérique. Cet acte officiel causa une vive sensation
aux États-Unis, et fit tomber la principale des assertions anglaises,
au point de ne pas permettre de la reproduire. Malheureusement
Napoléon détruisit en partie ce bon effet, en maintenant encore
certaines exceptions au droit pur des neutres, et en imposant au
commerce américain certaines gênes singulièrement incommodes.
[En marge: Maintien des saisies prononcées en France contre les
cargaisons américaines.]
D'abord il ne voulut pas restituer les fameuses cargaisons américaines
capturées en Hollande, parce qu'elles avaient une grande valeur, et
qu'elles appartenaient d'ailleurs à cette classe d'Américains qui
s'étaient faits les complaisants du commerce britannique, et pour
lesquels il avait plus d'aversion que pour les Anglais eux-mêmes. Il
donnait à l'appui de cette rigueur deux bonnes raisons, premièrement
que les propriétaires de ces cargaisons se trouvant en Europe
contrairement à l'acte de _non-intercourse_, y étaient en violation
des lois de leur pays, et devaient dès lors être considérés comme
dénationalisés; secondement, qu'à la même époque on avait arrêté en
Amérique des bâtiments français, pour violation de l'acte de
_non-intercourse_, et que l'arrestation des Français autorisait
naturellement celle des Américains. À la vérité, les Français saisis
étaient au nombre de trois ou quatre, et les Américains au nombre de
plusieurs centaines. Mais en fait d'honneur, disait Napoléon, on ne
comptait pas, et mille Américains capturés ne compensaient pas à ses
yeux un seul Français maltraité dans les ports de l'Union. Toutefois
il avait consenti à restituer les quelques Américains saisis depuis la
déclaration du 1er novembre 1810, c'est-à-dire depuis l'offre faite à
l'Amérique de révoquer les décrets de Berlin et de Milan, si elle
acceptait les conditions mises à cette révocation.
[En marge: Diverses restrictions au droit des neutres maintenues par
Napoléon.]
Quant au droit des neutres, Napoléon, en le rétablissant au profit des
Américains, avait laissé subsister diverses exceptions. Il renonçait
complétement à la faculté de rechercher la propriété ennemie sous le
pavillon neutre, et admettait que le pavillon couvrant la marchandise,
le neutre pouvait porter ce qu'il voulait en tous lieux. Il renonçait
à rechercher si un bâtiment américain avait touché à Londres ou à
Malte; il renonçait également à tous les blocus fictifs, mais il
prétendait encore saisir un Américain qui serait trouvé sous convoi
anglais, comme devenu ennemi par cette association; il prétendait en
outre, les Anglais persistant à bloquer les rivages de France,
interdire à tout bâtiment l'accès des rivages d'Angleterre, ne
s'adressant pas en cela, disait-il, aux Américains, mais aux rivages
d'Angleterre, en représaille de ce qui se faisait contre les rivages
de France. Enfin, ayant des armées devant Lisbonne et Cadix, il
soutenait que porter des farines à Lisbonne et à Cadix c'était violer
un blocus réel, et il avait prescrit de l'empêcher. Ces restrictions
au droit pur des neutres étaient fort soutenables, mais leur utilité
réelle ne valait pas le mauvais effet qu'elles devaient produire en
Amérique.
[En marge: Précautions gênantes imposées au commerce américain.]
Quant au commerce, Napoléon, toujours soigneux en admettant en France
les Américains de n'y introduire ni des bâtiments anglais ni des
produits anglais, avait imaginé des précautions extrêmement
minutieuses. D'abord il n'avait permis que deux points de départ,
New-York et la Nouvelle-Orléans, et trois points d'arrivée, Bordeaux,
Nantes et le Havre. Il avait exigé que chaque cargaison fût, avant le
départ d'Amérique, vérifiée et inventoriée par ses consuls, pour qu'il
n'y eût pas en route substitution de valeur et de qualité. En outre il
avait désigné les matières qu'on pourrait importer en France, en avait
exclu le sucre et le café, qui sont d'origine toujours douteuse, et
avait voulu qu'en retour des marchandises introduites, les Américains
fussent tenus d'exporter un tiers de la valeur de ces marchandises en
vins, et deux tiers en soieries. Enfin il avait soumis les objets
importés d'Amérique au fameux tarif du 5 août 1810, lequel consistait
à substituer un droit de 50 pour cent à la prohibition absolue
prononcée contre tous les produits exotiques.
Lorsque les Américains admis dans nos ports y trouvèrent ces gênes,
relativement aux points de départ et d'arrivée, relativement à la
nature des marchandises qu'ils pouvaient introduire, à la nature et à
la proportion de celles qu'ils étaient tenus d'exporter, ils se
plaignirent vivement d'un commerce chargé de pareilles entraves, et
malheureusement leurs plaintes portées aux États-Unis devaient y
produire un retentissement fâcheux. Napoléon, en effet, se privait
pour un bien petit avantage d'un résultat politique fort important,
celui d'une déclaration de guerre de l'Amérique à l'Angleterre. Tout
en ayant raison de ne pas vouloir laisser s'infiltrer les produits
anglais en France par le moyen des neutres, il était bien certain
qu'une fois la guerre déclarée les Américains ne puiseraient guère la
matière de leurs importations dans les entrepôts britanniques. De
plus, en exigeant des constatations bien faites par des consuls d'une
probité rigoureuse, il aurait pu se dispenser de restreindre à deux
ports en Amérique, à trois ports en France, les points de départ et
d'arrivée, car c'était rendre aux Anglais le blocus de nos rivages
trop facile, que de réduire à trois le nombre des points à bloquer.
Quant aux marchandises, la plupart, comme les bois, les tabacs, les
farines, étaient tellement propres aux États-Unis, les autres, comme
les cotons, avaient des signes tellement certains de leur origine,
qu'il n'y avait pas à craindre la substitution pendant la traversée du
produit anglais au produit américain. Quant aux sucres et cafés, comme
il en fallait absolument une certaine quantité en France, et que
Napoléon permettait même d'aller les chercher en Angleterre au moyen
des licences, il eût été bien plus simple de les recevoir des
Américains, dussent ces derniers les prendre dans les colonies
anglaises. Enfin, quant à l'obligation d'acheter une certaine
proportion de vins et de soieries de France, il fallait ne pas tant
s'occuper de Bordeaux et de Lyon, car c'était leur nuire par trop de
sollicitude, et il suffisait de s'en fier aux Américains du soin de
choisir ceux de nos produits qu'ils pourraient exporter avec le plus
d'avantage.
Le premier intérêt, celui qui l'emportait sur tous les autres, même
par rapport au blocus continental, c'était d'amener la guerre entre
l'Amérique et l'Angleterre. Dût-il en résulter quelque fraude, il
fallait à tout prix amener cette guerre, car à l'instant les Anglais
perdaient leur commerce avec l'Amérique, qui était encore de deux
cents millions, et rien ne pouvait les dédommager d'une telle perte.
De plus, la suppression du pavillon américain comme intermédiaire
était pour eux un dommage d'un autre genre, qui valait tous les
sacrifices momentanés qu'on s'imposerait en faveur de l'Amérique.
Lorsque par exemple nous obligions les Suédois, les Danois, les
Prussiens à déclarer la guerre aux Anglais, ils cédaient à la
violence, et ne se livraient qu'à de feintes hostilités. Mais une fois
le premier coup de canon tiré entre l'Amérique et l'Angleterre, une
haine nationale ardente devait s'allumer entre elles, le pavillon
américain devait cesser d'être le complaisant de la marine
britannique, et se figure-t-on ce que serait devenu pour l'Angleterre
le blocus continental, si les Américains ne s'étaient plus offerts
pour déjouer ce blocus, en prêtant aux Anglais leur prétendu pavillon
neutre?
[En marge: Les procédés de la France envers l'Amérique servent
d'arguments aux partisans de l'Angleterre.]
En vue d'obtenir un tel résultat, aucun sacrifice ne devait nous
coûter, et il était évident que pour l'obtenir il fallait d'abord
faire cesser toute plainte fondée des Américains contre nous, afin que
leur irritation fût exclusivement tournée contre l'Angleterre, et
ensuite leur faire espérer, en dédommagement du commerce qu'ils
allaient perdre avec l'Angleterre, un large commerce avec la France.
Malheureusement, par défiance, par orgueil, par entêtement, Napoléon
se défendait contre les concessions qu'on lui demandait, ne les
accordait qu'une à une, et souvent même en détruisait l'effet par des
rigueurs intempestives. Aussi lorsque dans le congrès américain les
partisans de la guerre citaient les vaisseaux arrêtés par les Anglais,
ou ceux à bord desquels on avait exercé la _presse_, les partisans de
la paix citaient en réponse les vaisseaux américains arrêtés par la
marine française aux bouches de la Tamise ou du Tage; et lorsqu'on
voulait faire luire à leurs yeux le vaste commerce de l'Empire
français en compensation du commerce britannique, ils citaient les
deux ports d'où l'on pouvait partir d'Amérique, les trois ports où
l'on pouvait aborder en France, et les gênes, les tarifs excessifs
qu'on était exposé à y rencontrer.
[En marge: État des partis en Amérique.]
L'état des esprits aux États-Unis, la division des partis dans cette
contrée libre, compliquaient encore cette situation. Alors comme plus
anciennement, et comme plus tard, l'Amérique du Nord était divisée en
fédéralistes et en démocrates.
[En marge: Les fédéralistes, leur caractère et leurs opinions.]