Anna ayant promis d'aller chez les Musgrove, elle remit au lendemain la
visite à lady Russel. Un jour de plus était accordé à la bonne
réputation de M. Elliot, comme à la sultane Sheherazade des _Mille et
une Nuits_.
Le mauvais temps la mit en retard, et quand elle arriva chez les
Musgrove, elle y trouva Mme Croft, Harville et Wenvorth. Marie et
Henriette ne l'avaient pas attendue; mais elles avaient recommandé à Mme
Musgrove de la retenir jusqu'à leur retour.
Elle dut se soumettre, et fut bientôt plongée dans toutes les agitations
que l'extrême bonheur et l'extrême chagrin peuvent procurer.
Deux minutes après son arrivée, Wenvorth dit à Harville:
«Nous écrirons la lettre en question, Harville, si vous voulez me donner
ce qu'il faut pour écrire.»
Tout étant préparé, il s'approcha de la table et, tournant le dos à
tous, il s'absorba dans sa lettre.
Mme Musgrove racontait à Mme Croft comment le mariage de sa fille
s'était décidé, avec cet insupportable chuchotement que tout le monde
peut entendre. Anna ne put éviter d'entendre certains détails et des
rabâchages insipides que Mme Croft écoutait avec une attention
bienveillante. Anna espérait que Wenvorth n'entendait pas.
«Tout bien considéré, disait Mme Musgrove, nous avons jugé convenable de
ne pas attendre davantage; Charles Hayter se mourait d'impatience. Je ne
hais rien tant que les longs engagements; six mois, un an tout au plus,
mais pas davantage.
--C'est précisément ce que j'allais vous dire; surtout quand on ignore
s'il ne surviendra pas quelque obstacle; je trouve cela très imprudent,
et les parents devraient l'empêcher autant qu'ils peuvent. J'aimerais
mieux voir les jeunes gens se marier avec un petit revenu, et lutter
avec les difficultés de la vie que d'être liés longtemps d'avance.»
Anna trouvait là un intérêt inattendu. Elle s'appliqua ces paroles,
sentit un frémissement parcourir tout son corps, et jeta
involontairement un regard sur la table. Le capitaine avait cessé
d'écrire: il écouta et se retourna pour lui jeter un regard rapide et
profond.
Les deux dames continuèrent à redire les mêmes vérités, à les renforcer
par des exemples. Mais Anna n'entendit qu'un bruit de voix; tout était
confusion dans son esprit.
Harville, qui n'avait rien entendu, s'approcha d'une fenêtre et parut
inviter Anna à le rejoindre. Il la regarda avec un sourire et fit un
petit mouvement de tête qui disait: «Venez, j'ai quelque chose à vous
dire.»
Anna alla vers lui; alors il reprit l'expression sérieuse et pensive qui
lui était habituelle.
«Voyez, dit-il, déployant un paquet qu'il avait dans la main et montrant
une miniature. Connaissez-vous cette personne?
--Certainement, capitaine.
--Et vous pouvez deviner à qui ce portrait est destiné. Mais, dit-il
d'une voix grave, il n'a pas été fait pour elle. Miss Elliot, vous
rappelez-vous notre promenade à Lyme? Nous nous affligions pour lui. Je
ne croyais guère alors. Mais, n'importe. La peinture a été faite au Cap.
Harville rencontra là un jeune artiste allemand, et pour remplir une
promesse faite à ma pauvre soeur, il posa, et lui rapporta ce portrait.
Je suis chargé maintenant de le donner à une autre femme. Quelle
commission pour moi! mais qui pouvait la faire? Je ne suis pas fâché,
vraiment, de la laisser à un autre, dit-il en désignant Wenvorth. Le
capitaine s'en charge; c'est pour cela qu'il écrit.» Et il ajouta, avec
une lèvre tremblante: «Pauvre Fanny! Elle ne l'aurait pas oublié sitôt!
--Non, dit Anna d'une voix pénétrée, je le crois facilement.
--Ce n'était pas dans sa nature: elle l'adorait.
--Une femme qui aime vraiment est ainsi.»
Harville eut un sourire qui signifiait: «Réclamez-vous pour votre sexe?»
et Anna répondit, en souriant aussi: «Oui, nous ne sommes pas si
oublieuses que vous; c'est peut-être notre destinée plutôt que notre
mérite. Nous n'y pouvons rien. Nous vivons à l'intérieur, tranquilles,
renfermées, et nous n'existons que par le sentiment. Vous êtes forcés à
l'action; vous avez toujours quelque affaire qui vous ramène dans le
monde; le changement et l'occupation continuels affaiblissent bientôt
vos impressions.
--En admettant (ce que je ne fais pas) que votre assertion soit vraie,
elle ne s'applique pas à Benwick. Il n'a pas été forcé à l'action; la
paix l'a ramené à terre à ce moment-là, et depuis il a toujours vécu
avec nous.
--C'est très vrai, dit Anna; je l'avais oublié. Mais qu'allez-vous
répondre à cela, capitaine? Si le changement ne vient pas des
circonstances extérieures, il vient du dedans, de la nature de l'homme,
ce doit être le cas du capitaine Benwick.
--Non, non, je n'admets pas que ce soit la nature de l'homme plus que de
la femme d'oublier ceux qu'on aime ou qu'on a aimés. Je crois le
contraire. Il y a une véritable analogie entre notre corps et notre
esprit; là où le corps est le plus fort, le sentiment l'est aussi: il
est capable de supporter une plus rude épreuve, comme d'affronter un
plus mauvais temps.
--Vos sentiments peuvent être les plus forts, dit Anna; mais le même
esprit d'analogie m'autorise à dire que les nôtres sont les plus
tendres. L'homme est plus robuste que la femme, mais il ne vit pas plus
longtemps, ce qui explique mes idées sur la nature de ses affections.
S'il en était autrement, ce serait trop cruel pour vous. Vous avez à
lutter avec des dangers, des souffrances; vous travaillez et vous
fatiguez votre temps; votre santé, votre vie, ne sont pas à vous. Ce
serait cruel vraiment (ceci fut dit d'une voix tremblante) si les
sentiments des femmes étaient ajoutés à tout cela.
--Nous ne serons jamais d'accord sur ce point,» commença Harville, quand
un léger bruit attira son attention. La plume de Wenvorth était tombée
de ses mains, et Anna tressaillit en s'apercevant qu'il était plus près
qu'elle ne croyait.
--Avez-vous fini votre lettre? dit Harville.
--Pas encore, quelques lignes seulement: j'aurai fini dans cinq minutes.
--Rien ne presse; je suis très bien ancré ici, dit-il en souriant à
Anna; bien approvisionné; je ne manque de rien. Eh bien, miss Elliot,
dit-il en baissant la voix, comme je vous le disais, nous ne serons
jamais d'accord sur ce point; aucun homme ni aucune femme ne peuvent
l'être sans doute: mais laissez-moi vous dire que l'histoire est contre
vous, en prose et en vers. Si j'avais autant de mémoire que Benwick,
j'apporterais cinquante citations pour appuyer ma thèse. Je ne crois pas
avoir ouvert dans ma vie un seul livre qui n'ait parlé de l'inconstance
des femmes. Chansons et proverbes: tout en parle. Mais, direz-vous
peut-être, ils ont été écrits par des hommes?
--Oui, s'il vous plaît, ne prenons pas pour arbitres les livres. Les
hommes, en écrivant l'histoire, ont sur nous tous les avantages; ils ont
plus d'instruction, et la plume est dans leurs mains. Je n'admets pas
que les livres prouvent quelque chose.
--Mais quelle preuve aurons-nous?
--Nous n'en aurons jamais. Nous débutons chacun avec une prévention en
faveur de notre propre sexe; nous y ajoutons toutes les preuves que nous
pouvons trouver à l'appui, et précisément ces preuves ne peuvent être
données sans trahir un secret.
--Ah! s'écria Harville d'un ton profondément ému, si je pouvais vous
faire comprendre tout ce qu'éprouve un homme, quand, jetant un dernier
regard sur sa femme et ses enfants, il suit des yeux le bateau qui les
emporte, et se demande s'il les reverra jamais. Si je pouvais vous dire
la joie de son âme quand il les revoit après une longue absence; quand
il a calculé l'heure de leur retour, et qu'il les voit arriver un jour
plus tôt, comme si le ciel leur avait donné des ailes! Si je pouvais
vous dire tout ce qu'un homme peut faire et supporter; tout ce qu'il
peut se glorifier de faire pour ses chers trésors! Je parle seulement de
ceux qui ont un coeur! dit-il en appuyant la main sur sa poitrine.
--Ah! dit Anna vivement; je rends justice à vos sentiments et aux hommes
qui vous ressemblent. Je mériterais le mépris si j'osais supposer que la
véritable affection et la confiance appartiennent seulement aux femmes.
Non, je vous crois capables dans le mariage de toutes les grandes et
nobles choses. Je crois que vous pouvez supporter beaucoup tant que...
(permettez-moi de le dire), tant que vous avez un but. Je veux dire tant
que la femme que vous aimez existe et vit pour vous. Le seul privilège
que je réclame pour mon sexe (et il n'est pas très enviable, n'en soyez
pas jaloux), c'est d'aimer plus longtemps quand il n'y a plus ni vie ni
espoir.» Elle ne put en dire davantage; son coeur était trop plein, sa
poitrine trop oppressée.
--Vous êtes une bonne âme, s'écria le capitaine lui posant la main sur
le bras avec affection. Il n'y a pas moyen de se quereller avec vous. Et
puis ma langue est liée quand je pense à Benwick.»
Leur attention fut appelée ailleurs: Mme Croft s'en allait.
«Nous nous séparons ici, je crois, Frédéric. Je retourne chez moi, et
vous, vous avez un rendez-vous avec votre ami. Ce soir, nous aurons le
plaisir de nous rencontrer tous à votre soirée,» dit-elle à Anna. «Nous
avons reçu hier l'invitation de votre soeur, et j'ai compris que
Frédéric était invité aussi. Vous êtes libre, n'est-ce pas, Frédéric?»
Wenvorth pliait sa lettre à la hâte, il ne put ou ne voulut pas répondre
à cela.
«Oui, dit-il, nous nous séparons; mais nous vous suivrons bientôt,
c'est-à-dire Harville, si vous êtes prêt, je le suis dans une minute; je
sais que vous ne serez pas fâché d'être dehors.»
Wenvorth, ayant cacheté rapidement sa lettre, semblait pressé de partir.
Anna n'y comprenait rien. Harville lui dit un amical adieu; mais de
Wenvorth elle n'eut pas un mot, pas un regard, quand il sortit.
Elle n'avait eu que le temps de s'approcher de la table, quand la porte
s'ouvrit, et qu'il rentra. Il s'excusa, disant qu'il avait oublié ses
gants; il s'approcha de la table, et, tirant une lettre de dessous les
autres papiers, la mit sous les yeux d'Anna en la regardant d'un air
suppliant, puis il sortit avant que Mme Musgrove eût le temps de voir
s'il était entré.
Anna fut agitée au delà de toute expression. La lettre, dont l'adresse
«Miss A. E.» était à peine lisible, était celle qu'il avait pliée si
rapidement. On croyait qu'il écrivait à Benwick, et c'était à elle! La
vie d'Anna dépendait du contenu de cette lettre! Mais tout était
préférable à l'attente. Mme Musgrove était occupée ailleurs, et Anna
put, sans être aperçue, lire ce qui suit:
«Je ne puis me taire plus longtemps. Il faut que je vous écrive. Vous
me percez le coeur! Ne me dites pas qu'il est trop tard! que ces
précieux sentiments sont perdus pour toujours. Je m'offre à vous avec
un coeur qui vous appartient encore plus que lorsque vous l'avez brisé
il y a huit ans. Ne dites pas que l'homme oublie plus tôt que la
femme, que son amour meurt plus vite. Je n'ai jamais aimé que vous. Je
puis avoir été injuste, j'ai été faible et vindicatif, mais jamais
inconstant. C'est pour vous seule que je suis venu à Bath, c'est à
vous seule que je pense; ne l'avez-vous pas vu? N'auriez-vous pas
compris mes désirs? Je n'aurais pas attendu depuis dix jours, si
j'avais connu vos sentiments comme je crois que vous avez deviné les
miens. Je puis à peine écrire. J'entends des mots qui m'accablent.
Vous baissez la voix, mais j'entends les sons de cette voix qui sont
perdus pour les autres. Trop bonne et trop parfaite créature! vous
nous rendez justice, en vérité, en croyant les hommes capables de
constance. Croyez à ce sentiment inaltérable chez