»Il faut que je parte, incertain de mon sort: mais je reviendrai ici,
ou j'irai vous rejoindre. Un mot, un regard suffira pour me dire si je
dois entrer ce soir ou jamais chez votre père.»
Après cette lecture, Anna fut longtemps à se remettre. Chaque instant
augmentait son agitation: elle était comme écrasée de bonheur et avant
qu'elle pût sortir de cet état violent, Charles, Marie et Henriette
rentrèrent.
Elle s'efforça d'être calme, mais elle ne comprit pas un mot de ce qu'on
disait. Elle fut obligée de s'excuser et de dire qu'elle était
souffrante. On remarqua alors qu'elle était très pâle, qu'elle
paraissait agitée et préoccupée, et l'on ne voulut pas sortir sans elle.
Cela était cruel!... Si seulement on était parti, lui laissant la
tranquille possession de cette chambre! mais voir tout le monde autour
d'elle lui donnait le vertige et la désespérait. Elle dit qu'elle
voulait retourner chez elle.
«Certainement, ma chère, dit Mme Musgrove; partez vite, et prenez soin
de vous, afin d'être bien remise ce soir. Charles, demandez une voiture;
elle ne peut pas marcher.»
Aller en voiture, c'était là le pire, perdre la possibilité de dire deux
mots au capitaine! Elle ne pouvait supporter cette pensée. Elle protesta
vivement, et on la laissa enfin partir.
«Soyez assez bonne, madame, dit-elle en sortant, pour dire à ces
messieurs que nous espérons les avoir tous ce soir, et particulièrement
le capitaine Benwick et M. Wenvorth.»
Elle craignait quelque malentendu qui gâterait son bonheur. Une autre
contrariété survint: Charles voulut l'accompagner, cela était cruel,
mais elle ne pouvait s'y refuser.
Arrivés à la rue Union, un pas rapide et qui lui était familier se fit
entendre derrière eux. Elle eut le temps de se préparer à voir Wenvorth.
Il les rejoignit, puis parut indécis sur ce qu'il devait faire; il se
tut et la regarda. Elle soutint ce regard en rougissant. Alors
l'indécision de Wenvorth cessa et il marcha à côté d'elle.
Charles, frappé d'une pensée soudaine, dit tout à coup:
«Capitaine, où allez-vous? A Gay-Street, ou plus loin?
--Je n'en sais rien, dit Wenvorth surpris.
--Allez-vous près de Camben-Place? parce qu'alors je n'ai aucun scrupule
à vous prier de me remplacer, et de donner votre bras à Anna. Elle est
un peu souffrante ce matin et ne doit pas aller seule si loin; et il
faut que j'aille chez mon armurier. Il m'a promis de me faire voir un
superbe fusil qu'il va expédier, et si je n'y vais pas tout de suite il
sera trop tard.»
Wenvorth n'avait aucune objection à faire à cela, il s'empressa
d'accepter, réprimant un sourire et une joie folle.
Une minute après, Charles était au bout de la rue, et Wenvorth et Anna
se dirigeaient vers la promenade tranquille, pour causer librement
pendant cette heure bénie, qu'ils se rappelleraient toujours avec
bonheur. Là ils échangèrent de nouveau ces sentiments et ces promesses
qui avaient déjà une fois engagé leur avenir et qui avaient été suivis
de longues années de séparation et d'indifférence. Ils se rappelèrent le
passé, plus parfaitement heureux qu'ils ne l'avaient jamais été, plus
tendres, plus éprouvés, plus certains de la fidélité et de l'attachement
l'un de l'autre; plus disposés à agir, et plus justifiés en le faisant.
Ils montaient lentement la pente douce, ne voyant rien autour d'eux, ni
les passants qui les coudoyaient. Ils s'expliquaient et se racontaient,
sans se lasser jamais, les journées précédentes. C'était bien la
jalousie qui avait dirigé toute la conduite de Wenvorth; mais il n'avait
jamais aimé qu'elle. Il avait voulu l'oublier, et croyait y avoir
réussi. Il s'était cru indifférent, tandis qu'il n'était qu'irrité; il
avait été injuste pour les qualités d'Anna, parce qu'il en avait
souffert. Maintenant elle était pour lui la perfection absolue, mais il
reconnaissait qu'à Uppercross seulement il avait appris à lui rendre
justice, et qu'à Lyme seulement il avait commencé à se connaître
lui-même. L'admiration de M. Elliot pour Anna avait réveillé son
affection, et les incidents du Cobb et la suite avaient établi la
supériorité d'Anna.
Il avait fait des efforts inutiles pour s'attacher à Louisa, sans se
douter qu'une autre femme avait déjà pris possession de son coeur. Il
avait appris alors à distinguer la fermeté de principes, de l'entêtement
et de l'amour-propre; un esprit résolu et équilibré, d'un esprit
téméraire. Tout contribuait à élever dans son estime la femme qu'il
avait perdue; et il commençait à déplorer l'orgueil et la folie qui
l'avaient empêché de la regagner quand elle était sur sa route.
Dès lors sa punition avait commencé. A peine délivré du remords et de
l'horreur causés par l'accident de Lyme, il s'était aperçu qu'il n'était
plus libre.
«Je découvris, dit-il, que Harville me considérait comme engagé avec
Louisa. L'honneur me commandait de l'épouser, puisque j'avais été
imprudent. Je n'avais pas le droit d'essayer si je pourrais m'attacher à
une de ces jeunes filles, au risque de faire naître des bruits fâcheux.
J'avais péché, j'en devais subir les conséquences. Je me décidai à
quitter Lyme, j'aurais voulu affaiblir par tous les moyens possibles
les sentiments que j'avais pu inspirer. J'allai chez mon frère, il me
parla de vous, il me demanda si vous étiez changée. Il ne soupçonnait
guère qu'à mes yeux vous ne pouviez jamais changer.»
Anna sourit, car il est bien doux à vingt-huit ans de s'entendre dire
qu'on n'a perdu aucun des charmes de la jeunesse. Elle comparait cet
hommage avec d'autres paroles qu'il avait dites, et le savourait
délicieusement.
Il en était là, déplorant son aveuglement et son orgueil, quand
l'étonnante et heureuse nouvelle du mariage de Louisa lui rendit sa
liberté.
«Ce fut la fin de mes plus grands tourments, car dès lors la route du
bonheur m'était ouverte; mais attendre dans l'inaction eût été trop
terrible. J'allai à Bath. Me pardonnez-vous d'y être arrivé avec un peu
d'espoir? Je savais que vous aviez refusé un homme plus riche que moi;
mais vous voir entourée de personnes malveillantes à mon égard; voir
votre cousin causant et souriant, et savoir que tous ceux qui avaient
quelque influence sur vous désiraient ce mariage, quand même vous auriez
de l'indifférence ou de la répulsion, n'était-ce pas assez pour me
rendre fou?
--Il fallait ne pas me soupçonner, dit Anna, le cas était si différent.
Si j'ai eu tort en cédant autrefois à la persuasion, souvenez-vous
qu'elle était exercée pour mon bien, je cédais au devoir. Mais ici on ne
pouvait invoquer aucun devoir pour me faire épouser un homme qui m'était
indifférent.
--Je ne pouvais pas raisonner ainsi. J'étais la proie de ces vieux
sentiments dont j'avais tant souffert. Je me souvenais seulement que
vous m'aviez abandonné croyant aux autres plutôt qu'à moi, et qu'enfin
vous étiez encore avec la même personne qui vous avait guidée, dans
cette année de malheur.
--J'aurais cru, dit Anna, que ma manière d'être pouvait vous épargner
tout ce chagrin?
--Non; vous aviez l'air aisé d'une personne qui est engagée ailleurs, et
cependant j'étais décidé à vous revoir.»
Anna rentra chez elle, plus heureuse que personne ici n'aurait pu
comprendre. Tous les sentiments pénibles du matin étaient dissipés: son
bonheur était si grand, que, pour contenir sa joie, elle fut obligée de
se dire qu'elle ne pouvait pas durer. Elle alla s'enfermer dans sa
chambre, pour pouvoir en jouir ensuite avec plus de calme.
Le soir vint, les salons se remplirent. C'était une soirée banale, trop
nombreuse pour être intime, pas assez pour être animée.
Cependant jamais soirée ne parut plus courte à Anna. Jolie et
rougissante d'émotion et de bonheur, elle fut généralement admirée.
Elle ne trouvait là que des indifférents ou des gens sympathiques, les
premiers elle les laissait de côté; elle causait gaîment avec les
autres, puis elle échangeait quelques mots avec Wenvorth, et elle
sentait qu'il était là! Ce fut dans un de ces courts moments qu'elle lui
dit:
«J'ai tâché de me juger impartialement, et je crois que j'ai fait mon
devoir en me laissant influencer par l'amie qui me servait de mère. Je
ne veux pas dire pourtant qu'elle ne se trompait pas: l'avenir lui a
donné tort. Quant à moi, je ne voudrais jamais dans une circonstance
semblable imposer mon avis. Mais si j'avais désobéi, j'aurais été
tourmentée par ma conscience; aujourd'hui je n'ai rien à me reprocher,
et je crois que le sentiment du devoir n'est pas le plus mauvais lot
d'une femme en ce monde.»
Il regarda Anna, puis lady Russel:
«Je ne lui pardonne pas encore; mais j'espère plus tard être bien avec
elle.
--Je me suis demandé aussi si je n'avais pas été moi-même mon plus grand
ennemi. Dites-moi, si je vous avais écrit, quand je fus nommé commandant
de la _Laconia_, m'auriez-vous répondu? M'auriez-vous promis votre main?
--Oui, je l'aurais fait!» fut toute sa réponse; mais le ton était
décisif.
--Mon Dieu! s'écria-t-il; est-ce vrai? j'y pensais et je le souhaitais,
comme le couronnement de tous mes succès, mais j'étais trop orgueilleux
pour vous demander une seconde fois. Si j'avais voulu vous comprendre et
vous rendre justice, six années de réparation et de souffrance m'eussent
été épargnées! Ce m'est une douleur d'un nouveau genre. Je me suis
accoutumé à croire que je méritais tout ce qui m'arrivait d'heureux.
Comme d'autres grands hommes dans les revers, ajouta-t-il avec un
sourire, je dois m'efforcer de soumettre mon esprit à ma destinée. Je
dois apprendre à me trouver heureux plus que je ne mérite.»