Une fois rentrée chez elle, Anna se mit à penser à tout cela; elle était
soulagée de pouvoir juger M. Elliot librement et de ne lui plus devoir
aucune amitié. Cependant elle sentait combien son père serait froissé;
elle se préoccupait du chagrin et du désappointement de lady Russel,
mais il fallait tout lui dire et attendre tranquillement la suite des
événements. En arrivant chez elle, elle apprit que M. Elliot était venu,
mais qu'il reviendrait le soir.
Je ne pensais pas à l'inviter, dit Élisabeth d'un air qu'elle affectait
de rendre insouciant; mais il désirait tellement venir, du moins à ce
que dit Mme Clay.
--Oui, vraiment, dit celle-ci; je n'ai jamais vu solliciter une
invitation d'une manière plus pressante. J'étais réellement en peine
pour lui, car votre soeur, impitoyable, semble décidée à être cruelle.
--Oh! s'écria Élisabeth, je suis trop accoutumée à ces choses pour en
être touchée. Mais quand j'ai vu combien il regrettait de ne pas
rencontrer mon père, j'ai cédé. Ils paraissent tous deux tellement à
leur avantage quand ils sont ensemble. Leurs façons sont si parfaites;
et M. Elliot est si respectueux!
--Cela est charmant, dit Mme Clay n'osant cependant regarder Anna. Ils
sont comme père et fils. Chère miss Elliot, ne puis-je pas le dire?
--Oh! je laisse chacun dire ce qu'il veut; s'il vous plaît de penser
ainsi! Mais il me semble que ses attentions ressemblent à celles de tout
le monde.
--Ma chère miss Elliot! dit Mme Clay levant les mains et les yeux au
ciel et affectant un silence étudié.
--Ma chère Pénélope, ne prenez pas l'alarme. Je l'ai invité, puis
congédié avec un sourire: j'ai eu pitié de lui.»
Anna admira la dissimulation de Mme Clay, qui paraissait attendre avec
un tel plaisir celui qui venait contre-carrer ses plans.
Il était impossible qu'elle ne détestât pas M. Elliot, et cependant il
lui fallait prendre un air calme, obligeant et se montrer satisfaite
d'être une simple amie pour Sir Walter, tandis qu'elle aurait bien voulu
être autre chose.
Anna éprouva, en voyant M. Elliot, un pénible embarras. Maintenant
qu'elle voyait clairement sa fausseté, sa déférence et ses attentions
pour Sir Walter étaient odieuses; et, songeant à sa conduite avec M.
Shmith, elle pouvait à peine supporter ses sourires, son air affable et
l'expression de ses sentiments artificiels. Elle ne voulait ni
explications, ni rupture, mais être aussi froide que la parenté le
permettait. Elle fut bien aise d'apprendre qu'il quittait Bath pour deux
jours.
Le lendemain elle annonça son intention d'aller passer la matinée chez
lady Russel.
«Très bien, dit Élisabeth: faites-lui mes compliments; c'est tout ce que
j'ai à lui dire. Rendez-lui aussi cet ennuyeux livre qu'elle a voulu me
prêter. Je ne puis pourtant pas m'ennuyer à lire tous les poèmes ou
toutes les statistiques qui paraissent. Lady Russel est insupportable
avec ses nouvelles publications. Je l'ai trouvée horriblement mise hier
soir; mais il n'est pas nécessaire que vous le lui disiez. Je croyais
qu'elle avait un peu de goût, et j'ai eu honte d'elle. Un air officiel
et apprêté. Et elle se tient si raide! Faites-lui mes meilleurs
compliments, cela va sans dire.
--Et les miens aussi, ajouta Sir Walter, et vous pouvez dire que j'ai
l'intention d'aller bientôt la voir. Soyez polie. Mais je me
contenterai de laisser ma carte, il ne faut pas faire de visites le
matin à de vieilles femmes. Si seulement elle mettait du rouge, elle ne
craindrait pas qu'on la voie. La dernière fois que j'y suis allé, les
jalousies ont été baissées immédiatement.»
Tandis qu'il parlait, on frappa, et M. et Mme Charles Musgrove furent
introduits. La surprise fut grande: mais Anna seule fut contente; les
autres étaient indifférents. Cependant, aussitôt qu'on sut qu'ils
n'avaient pas l'intention de s'installer à la maison, Sir Walter et
Élisabeth devinrent plus aimables et firent les honneurs de la maison.
Élisabeth conduisit Marie dans un autre salon pour lui en faire admirer
les magnificences.
Anna, restée seule avec Charles, sut alors que Henriette et Benwick
étaient du voyage. Voici comment ceci avait été décidé. Ce dernier ayant
affaire à Bath, Charles s'était proposé pour venir avec lui; mais Marie
ne supporta pas l'idée de rester seule et mit tout projet en suspens.
Heureusement Mme Musgrove mère se décida à venir à Bath avec Henriette
pour acheter les toilettes de noces de ses deux filles, et elle emmena
Marie.
Anna apprit que, Charles Hayter ayant obtenu une cure provisoire, les
deux familles avaient consenti au mariage de leurs enfants.
«Je suis bien heureuse d'apprendre, dit Anna, que les deux soeurs qui
s'aiment tant et qui ont un égal mérite, aient trouvé une situation
égale. J'espère que votre père et votre mère sont tout à fait heureux.
--Mon père aimerait autant que ses futurs gendres fussent plus riches;
mais c'est là leur seul défaut. Marier deux filles à la fois n'est pas
une opération financière très agréable; cela diminue singulièrement les
ressources de mon père. Je ne dis pas que mes soeurs n'y aient pas
droit: mon père s'est toujours montré très libéral envers moi. Mais
Marie n'approuve qu'à demi le mariage de Henriette: elle ne rend pas
justice à Hayter, et ne pense pas assez à Wenthrop. Je ne puis lui faire
admettre la valeur de la propriété. C'est un mariage qui a de l'avenir.
J'ai toujours aimé Charles, et je ne cesserai pas de l'aimer
aujourd'hui.
--J'espère que Louisa est tout à fait guérie?»
Il répondit avec hésitation:
«Oui, je la crois guérie; mais elle est bien changée, on ne la voit plus
courir, rire et danser. Si l'on ferme une porte trop fort, elle
tressaille et s'agite; et Benwick s'assoit près d'elle, lui parle bas
et lui lit des vers tout le long du jour.»
Anna ne put s'empêcher de rire:
«Cela n'est pas de votre goût; mais je crois que c'est un excellent
jeune homme.
--Certainement; personne n'en doute, j'apprécie fort Benwick; quand on
peut le décider à parler, il cause bien. Ses lectures ne lui ont fait
aucun tort, car il se bat aussi volontiers qu'il lit. Nous avons eu
lundi dernier une fameuse chasse aux rats dans les granges de mon père,
et il y a joué un si beau rôle que je l'en aime davantage.»
Ici Charles fut obligé d'aller admirer les glaces et les porcelaines de
Chine; mais Anna en avait entendu assez pour être au courant et pour se
réjouir. Cependant elle soupira; mais ce n'était pas un soupir d'envie:
elle eût bien voulu avoir la même part de bonheur que les autres sans
diminuer la leur. La visite se passa gaiement; Marie était de bonne
humeur, et si satisfaite du voyage dans le landau à quatre chevaux de sa
belle-mère, qu'elle était disposée à admirer tout ce qu'on lui montrait.
Son importance personnelle était rehaussée par ce bel appartement.
Élisabeth sentait qu'il fallait inviter à dîner les Musgrove, mais elle
ne pouvait supporter l'idée qu'ils verraient une diminution de
serviteurs et de représentation, eux si inférieurs aux Elliot de
Kellynch! Ce fut un combat entre les convenances et la vanité. Celle-ci
eut le dessus, et Élisabeth fut satisfaite. Elle se dit:
«Ce sont de vieilles idées de province sur l'hospitalité. On sait que
nous ne donnons pas de dîners; personne ici ne le fait, et je suis sûre
qu'une invitation ne serait pas agréable à Mme Musgrove: elle est gênée
avec nous, et hors de son monde. Je les inviterai pour la soirée de
demain; ce sera une nouveauté et un plaisir: ils n'ont jamais vu deux
salons comme ceux-ci. Ils seront ravis, ce sera une petite réunion
choisie.»
Marie fut parfaitement contente de cette invitation; on devait la
présenter à M. Elliot et aux illustres cousines, et rien ne pouvait lui
être plus agréable. Anna sortit avec Charles et sa femme. Elle avait
hâte de revoir ses amis d'Uppercross, et elle reçut le meilleur accueil.
Henriette, dont l'âme était épanouie par le bonheur, fut bienveillante
et gracieuse. Mme Musgrove était reconnaissante des services d'Anna. Ce
fut une expansion, une chaleur, une sincérité qui la ravirent d'autant
plus qu'elle en était privée chez elle. Elle fut invitée ou plutôt
réclamée comme un membre de la famille, et elle reprit en retour ses
habitudes serviables, écoutant l'histoire de Louisa et d'Henriette,
donnant son avis sur les achats, recommandant tels magasins,
s'interrompant pour aider Marie dans ses comptes, chercher ses clefs ou
tâcher de la convaincre qu'elle n'avait été dupe de personne, car Marie,
tout en s'amusant à regarder les passants par la fenêtre, ne pouvait
s'empêcher de laisser travailler son imagination.
Une nombreuse compagnie arrivant dans un hôtel y porte beaucoup de bruit
et de mouvement; et Anna n'avait pas été là une demi-heure, que la vaste
salle était à moitié remplie de boîtes et de paquets; puis vinrent les
amies de Mme Musgrove, et, bientôt après, Harville et Wenvorth. Il
sembla à Anna qu'il était dans la même disposition d'esprit que le jour
du concert, et qu'il voulait l'éviter. Elle s'efforça d'être calme et se
raisonna ainsi: «Si nous nous aimons encore, nos coeurs finiront par se
comprendre; la destinée ne nous a pas rapprochés pour que nous nous
cherchions des querelles absurdes.»
«Anna, s'écria Marie, voici Mme Clay debout sous la colonnade avec un
monsieur près d'elle. Ils semblent causer intimement. Comment se
nomme-t-il? Venez; dites-le-moi. Mon Dieu! je me souviens; c'est M.
Elliot.
--Non, s'écria Anna vivement, ce ne peut être lui. Il a dû quitter Bath
ce matin à neuf heures, et il ne reviendra que demain.»
Elle sentit que Wenvorth la regardait, ce qui la vexa et l'embarrassa et
lui fit regretter ce qu'elle avait dit.
Marie, voulant qu'on supposât qu'elle connaissait son cousin, se mit à
parler des ressemblances de famille, affirma que c'était M. Elliot, et
appela encore Anna pour regarder elle-même. Mais Anna ne bougea pas. Son
malaise cependant augmenta quand elle vit les sourires et les regards
d'intelligence échangés entre deux ou trois dames, comme si elles se
croyaient dans le secret. Il était évident qu'on avait causé d'elle.
«Venez voir, s'écria Marie; ils se séparent et se donnent la main.
Est-ce que vous ne reconnaîtriez pas M. Elliot? Vous semblez avoir
oublié Lyme.»
Pour cacher son embarras, Anna alla vivement à la fenêtre. Elle s'assura
que c'étaient Mme Clay et M. Elliot, et, réprimant sa surprise, elle dit
tranquillement:
«Oui, c'est M. Elliot. Il a changé son heure de départ, voilà tout; ou
je puis m'être trompée.»
Elle revint s'asseoir avec l'espoir consolant d'avoir paru indifférente.
Les dames partirent; Charles, après avoir maudit leur visite, dit:
«Mère, j'ai fait quelque chose qui vous fera plaisir; j'ai loué une loge
pour demain, et j'ai invité Wenvorth, je suis sûr qu'Anna ne sera pas
fâchée de venir avec nous. N'ai-je pas bien fait?
--Bonté du ciel, s'écria Marie. Qu'avez-vous fait? Avez-vous oublié que
nous sommes engagés à Camben-Place, et que nous y rencontrerons lady
Dalrymph, M. Elliot et les principaux parents de la famille?
--Bah, répondit Charles; qu'est-ce que c'est qu'une soirée? Votre père
pouvait nous inviter à dîner, s'il voulait nous voir. Faites ce que vous
voudrez; moi, j'irai au spectacle.
--Oh! Charles, ce serait abominable, quand vous avez promis.
--Non; j'ai seulement salué et souri, en disant: «Trop heureux!» Ce
n'est pas là une promesse.
--Vous irez, Charles; ce serait impardonnable d'y manquer. On doit nous
présenter; il y a toujours eu une grande liaison entre les Dalrymph et
nous. Et M. Elliot est l'héritier de mon père; des attentions lui sont
dues à ce titre.
--Ne me parlez pas d'héritiers, s'écria Charles: je ne suis pas de ceux
qui négligent le pouvoir régnant pour s'incliner devant l'astre nouveau.
Si je n'y allais pas pour votre père, il serait scandaleux d'y aller
pour son héritier. Qu'est-ce que M. Elliot est pour moi?»
Cette expression d'insouciance ranima Anna, qui vit le capitaine
regarder et écouter avec attention. Aux dernières paroles de Charles, il
la regarda.
Charles et Marie continuaient à discuter le projet de spectacle: Mme
Musgrove s'interposa.
«Il vaut mieux y renoncer, Charles, et demander la loge pour mardi. Ce
serait dommage d'être séparés, et nous y perdrions aussi miss Anna; et
si elle n'est pas avec nous, ni Henriette ni moi nous ne nous soucions
du spectacle.»
Anna fut sincèrement reconnaissante de ces paroles; elle dit d'un ton
décidé: «S'il ne dépendait que de moi, madame, la soirée à la maison ne
serait pas le plus petit obstacle. Je n'ai aucun plaisir à ces
présentations, et je serais trop heureuse d'aller au théâtre avec vous.»
Elle sentit qu'on l'observait, et n'osa pas même lever les yeux pour
voir l'effet de ses paroles. On convint du mardi. Charles se réserva
seulement de taquiner sa femme en déclarant qu'il irait seul au
spectacle, si personne ne voulait y aller. Le capitaine Wenvorth quitta
sa place, et vint s'arrêter comme par hasard devant Anna.
«Vous n'avez pas été assez longtemps à Bath, dit-il, pour jouir des
soirées qu'on y donne.
--Ces soirées ne me plaisent pas, je ne suis pas joueuse.
--Je sais que vous ne l'étiez pas autrefois; mais le temps opère de
grands changements.
--Je n'ai pas tant changé,» dit-elle; puis elle s'arrêta, craignant
quelque interprétation.
Quelques instants après, il dit, comme si c'était une réflexion
soudaine:
«Il y a un siècle, vraiment: huit ans et demi!»
Anna ne put savoir s'il en aurait dit davantage; Henriette demanda à
sortir, et Anna dissimula sa contrariété; elle se dit que si Henriette
l'avait su, elle en aurait eu pitié, elle qui était si sûre de
l'affection de son fiancé.
Sir Walter et Élisabeth vinrent interrompre leurs apprêts de départ:
leur présence apporta un froid général. Anna se sentit oppressée, et vit
la même impression autour d'elle. Le bien-être, la liberté, la gaîté,
disparurent; un froid maintien, un silence compassé, une conversation
insipide, accueillirent son père et sa soeur. Quelle mortification
c'était pour elle!
Cependant elle eut une satisfaction: le capitaine Wenvorth fut salué par
sa soeur plus gracieusement que la première fois. Élisabeth renouvela
son invitation pour tous les Musgrove, «une soirée intime,» dit-elle,
et, posant sur la table les lettres d'invitation qu'elle avait
apportées, elle adressa un sourire à Wenvorth en lui en présentant une.
Elle avait réfléchi qu'un homme d'une telle tournure ferait bien dans
son salon, et elle consentait à oublier le passé.
Quand Sir Walter et Élisabeth furent partis, l'animation et la gaîté
reparurent, excepté pour Anna. Elle pensait à la manière douteuse dont
Wenvorth avait remercié plutôt qu'accepté l'invitation, montrant plus de
surprise que de plaisir. Elle savait qu'il ne pouvait regarder cette
invitation comme une excuse pour le passé. Il tint la carte dans sa main
après leur départ, comme s'il réfléchissait à tout cela.
«Pensez-donc qu'Élisabeth a invité tout le monde, chuchota Marie assez
haut pour être entendue. Je ne suis pas surprise que le capitaine soit
ravi. Vous voyez qu'il ne peut pas se séparer de sa carte.»
Anna saisit le regard de Wenvorth; elle vit sa joue rougir, et sa bouche
exprimer le mépris.
Elle se détourna pour ne pas en voir davantage.
On se sépara. Anna, sollicitée de rester à dîner, refusa. Elle avait
besoin de calme et de silence après les agitations de la journée.
Revenue à Camben-Place, elle eut à entendre tous les projets d'Élisabeth
et de Mme Clay pour la soirée, tous les détails d'embellissement,
l'énumération des invités, tout ce qui ferait de cette soirée la plus
élégante qu'on eût jamais vue à Bath. Pendant ce temps, elle était
obsédée par une pensée unique:
«Viendra-t-il?» Elle ne pouvait deviner s'il se croirait obligé de
venir. Elle oublia un moment sa préoccupation pour dire à Mme Clay
qu'elle l'avait vue causer avec M. Elliot. Elle crut voir sur sa figure
une certaine confusion, qui pouvait bien être causée par des reproches
ou des observations de M. Elliot.
Elle s'écria cependant d'un air assez naturel:
«Ah! c'est vrai! ma chère. Croiriez-vous, miss Elliot, que j'ai
rencontré M. Elliot dans la rue Bath? Je n'ai jamais été plus étonnée;
nous avons fait quelques pas ensemble. Quelque chose l'avait empêché de
partir; je ne sais plus quoi, car j'étais pressée et je ne pouvais guère
attendre... Il voulait savoir à quelle heure il pourrait être reçu
demain, il ne pensait qu'à votre soirée, et moi aussi, et même depuis
que je suis rentrée; sans cela, cette rencontre ne me serait pas si
entièrement sortie de la mémoire.»