Le lendemain Anna se rappela avec plaisir sa promesse à Mme Shmith. Elle
serait absente quand M. Elliot viendrait, car l'éviter était maintenant
son seul désir. Elle éprouvait cependant pour lui une grande
bienveillance; elle lui devait de la reconnaissance et de l'estime. Mais
Wenvorth existait seul pour elle, soit qu'elle dût être unie à lui, soit
qu'elle en fût séparée pour toujours. Jamais peut-être les rues de Bath
n'avaient été traversées par de pareils rêves d'amour.
Ce matin-là son amie sembla particulièrement reconnaissante, car elle
comptait à peine sur sa visite. Elle demanda des détails, et Anna se fit
un plaisir de lui raconter la soirée. Ses traits étaient animés par le
souvenir. Mais ce n'était pas assez pour la curieuse Mme Shmith, qui
demanda des détails particuliers sur les personnes.
«Les petites Durand étaient-elles là, la bouche ouverte pour gober la
musique, comme des moineaux qui demandent la becquée. Elles ne manquent
jamais un concert.
--Je ne les ai pas vues. Mais j'ai entendu dire qu'elles étaient dans la
salle.
--Et la vieille lady Maclean? Elle devait être dans votre voisinage, car
vous étiez certainement aux places d'honneur, près de l'orchestre, avec
lady Dalrymph?
--Non, c'est ce que je craignais; mais heureusement lady Dalrymph
cherche toujours à être le plus loin possible, et il paraît que je n'ai
pas vu grand'chose.
--Oh! assez pour votre amusement, il me semble, et puis vous aviez mieux
à faire. Je vois dans vos yeux que vous avez eu une soirée agréable.
Vous causiez dans les entr'actes?»
Anna sourit. «Que voyez-vous dans mes yeux?
--Votre visage me dit que vous étiez hier avec la personne que vous
trouvez la plus aimable entre toutes, et qui vous intéresse plus que
l'univers entier.»
Une rougeur s'étendit sur les joues d'Anna; elle ne put répondre.
«Et cela étant, continua Mme Shmith après un silence, vous saurez
combien j'apprécie votre visite. C'est vraiment bien bon de votre part,
vous qui avez tant d'autres invitations.»
La pénétration de Mme Shmith saisit Anna d'étonnement et de confusion;
elle ne pouvait imaginer comment elle savait quelque chose sur Wenvorth.
«Dites-moi, je vous prie, continua Mme Shmith; M. Elliot sait-il que je
suis à Bath, et que vous me connaissez?
--M. Elliot! reprit Anna surprise, mais elle se reprit aussitôt, et
ajouta d'un air indifférent: Vous le connaissez?
--Je l'ai connu beaucoup autrefois, dit madame Shmith gravement; mais
c'est fini maintenant.
--Vous ne m'en avez jamais rien dit! Si je l'avais su, j'aurais eu le
plaisir de lui parler de vous.
--Pour dire la vérité, dit Mme Shmith reprenant son air gai, c'est
exactement le plaisir que je vous prie de me faire. M. Elliot peut
m'être très utile, et si vous avez la bonté, chère miss Elliot, de
prendre ma cause en main, elle sera gagnée.
--J'en serais extrêmement heureuse: j'espère que vous ne doutez pas de
mon désir de vous être utile, répondit Anna, mais vous me supposez une
plus grande influence que je n'en ai. Je suis parente de M. Elliot, à ce
titre seulement n'hésitez pas à m'employer.»
Mme Shmith lui jeta un regard pénétrant, puis, souriant, elle lui dit:
«J'ai été un peu trop vite à ce que je vois. Pardonnez-le-moi, j'aurais
dû attendre une déclaration officielle. Mais, chère miss Elliot,
dites-moi, comme à une vieille amie, quand je pourrai parler. Me
sera-t-il permis, la semaine prochaine, de penser que tout est décidé,
et de bâtir mes projets égoïstes sur le bonheur de M. Elliot?
--Non, répondit Anna; ni la semaine prochaine, ni les suivantes. Rien de
ce que vous pensez ne se fera. Je ne dois pas épouser M. Elliot. Qui
vous le fait croire?»
Mme Shmith la regarda avec attention, sourit, secoua la tête et dit:
«Je crois que vous ne serez pas cruelle quand le moment sera arrivé.
Jusque-là, nous autres femmes, nous ne voulons rien avouer. Tout homme
qui ne nous a pas encore demandées est censé refusé. Laissez-moi plaider
pour mon ancien ami. Où trouverez-vous un mari plus gentleman, un homme
plus aimable? Laissez-moi recommander M. Elliot. Je suis sûre que le
colonel Wallis ne vous a dit de lui que du bien; et qui peut le mieux
connaître que le colonel Wallis?
--Ma chère madame Shmith, il n'y a pas un an que Mme Elliot est morte.
Votre supposition n'est pas admissible.
--Oh! si ce sont là vos seules objections! dit Mme Shmith d'un air
malin, M. Elliot est sauvé, et je ne m'inquiète plus de lui. Ne
m'oubliez pas quand vous serez mariée: voilà tout. Dites-lui que je suis
votre amie, et il m'obligera plus facilement qu'aujourd'hui. J'espère,
chère miss Elliot, que vous serez très heureuse. M. Elliot a assez de
bon sens pour apprécier la valeur d'une femme telle que vous. Votre
bonheur ne fera pas naufrage comme le mien. Vous avez la fortune, et
vous connaissez le caractère de votre fiancé. D'autres ne l'entraîneront
pas à sa ruine.
--Oui, dit Anna, je peux croire tout le bien possible de mon cousin. Son
caractère paraît ferme et décidé, et j'ai pour lui un grand respect.
Mais je ne le connais pas depuis longtemps, et ce n'est pas un homme
qu'on puisse connaître vite. Ne comprenez-vous pas qu'il ne m'est rien?
S'il demandait ma main, je refuserais. Je vous assure que M. Elliot
n'était pour rien dans le plaisir que j'ai eu hier soir. Ce n'est pas M.
Elliot qui.....»
Elle s'arrêta, et rougit fortement, regrettant d'en avoir tant dit.
Puis, impatiente d'échapper à de nouvelles remarques, elle voulut savoir
pourquoi Mme Shmith s'était imaginé qu'elle épouserait M. Elliot.
«D'abord, pour vous avoir vus souvent ensemble. J'ai pensé, comme tout
le monde, que vos parents et vos amis désiraient cette union. Mais c'est
depuis deux jours seulement que j'en ai entendu parler.
--Vraiment, on en a parlé!
--Avez-vous regardé la femme qui vous a introduite hier soir? C'était la
garde, Mme Rock, qui, par parenthèse, était très curieuse de vous voir
et très contente de se trouver là. C'est elle qui m'a dit que vous
épousiez M. Elliot.
--Elle n'a pu dire grand'chose sur des bruits qui n'ont aucun
fondement,» dit Anna en riant.
Mme Shmith ne répondit pas.
«Dois-je dire à M. Elliot que vous êtes à Bath?
--Non, certainement. Je vous remercie; ne vous occupez pas de moi.
--Vous disiez avoir connu M. Elliot pendant longtemps?
--Oui.
--Pas avant son mariage, sans doute?
--Il n'était pas marié quand je l'ai connu.
--Et vous étiez très liée avec lui?
--Intimement.
--Vraiment! alors dites-moi ce qu'il était à cette époque: je suis
curieuse de le savoir. Était-il tel qu'aujourd'hui?
--Je ne l'ai pas vu depuis trois ans,» répondit Mme Shmith d'une voix si
grave, que continuer ce sujet devenait impossible.
La curiosité d'Anna en fut accrue. Elles restèrent toutes deux
silencieuses; enfin Mme Shmith dit:
«Je vous demande pardon, chère miss Elliot, mais j'étais incertaine sur
ce que je devais faire, et je me décide à vous laisser connaître le vrai
caractère de M. Elliot. Je crois maintenant que vous n'avez pas
l'intention de l'accepter. Mais on ne sait ce qui peut arriver; vous
pourriez un jour ou l'autre penser différemment. Écoutez la vérité:
»M. Elliot est un homme sans coeur et sans conscience; un être prudent,
rusé et froid, qui ne pense qu'à lui, qui, pour son bien-être ou son
intérêt, commettrait une cruauté, une trahison, s'il n'y trouvait aucun
risque. Il est capable d'abandonner ceux qu'il a entraînés à la ruine
sans le moindre remords. Il n'a aucun sentiment de justice ni de
compassion. Oh! il n'a pas de coeur, et son âme est noire.»
Elle s'arrêta, voyant l'air surpris d'Anna, et ajouta d'un ton plus
calme:
«Mes expressions vous étonnent; il faut faire la part d'une femme
irritée et maltraitée, mais j'essayerai de me dominer. Je ne veux pas le
décrier. Je vous dirai seulement ce qu'il a été pour moi.
»Il était, avant mon mariage, l'ami intime de mon cher mari, qui le
croyait aussi bon que lui-même. M. Elliot me plut aussi beaucoup, et
j'eus de lui une haute opinion. A dix-neuf ans on ne raisonne pas
beaucoup. Nous vivions très largement: il avait moins d'aisance que
nous, et demeurait au temple; c'est à peine s'il pouvait soutenir son
rang. Mais notre maison était la sienne; il y était le bienvenu; on le
regardait comme un frère. Mon pauvre Henri, qui avait l'esprit le plus
fin et le plus généreux, aurait partagé avec lui jusqu'à son dernier
sou, et je sais qu'il est venu souvent à son aide.
--Ce doit être alors, dit Anna, qu'il connut mon père et ma soeur. Je
n'ai jamais compris sa conduite avec eux ni son mariage; cela ne
s'accorde guère avec ce qu'il paraît être aujourd'hui.
--Je sais tout! s'écria Mme Shmith. Il fut présenté à Sir Walter avant
que je le connusse, mais il en parlait souvent. Je sais qu'il refusa les
avances qu'on lui fit. Je sais aussi tout ce qui a rapport à son
mariage. Sa femme était d'une condition inférieure; je l'ai connue
pendant les deux dernières années de sa vie.
--On m'a dit que ce ne fut pas un heureux mariage, dit Anna. Mais
j'aimerais à savoir pourquoi il repoussa les avances de mon père.
--M. Elliot, continua Mme Shmith, avait alors le désir de faire
rapidement fortune par un riche mariage. Il n'avait aucun secret pour
moi; il me le dit, et me parlait souvent de votre père et de votre
soeur.
--Peut-être, dit Anna frappée d'une idée soudaine, lui avez-vous
quelquefois parlé de moi?
--Très souvent: je me vantais de connaître ma chère Anna, et je disais
que vous ne ressembliez guère à........»
Elle s'arrêta brusquement.
«Cela m'explique ce que m'a dit M. Elliot hier soir. Je n'y comprenais
rien. Mais je vous ai interrompue: alors M. Elliot fit un mariage
d'argent? et c'est là sans doute ce qui vous ouvrit les yeux sur son
caractère?»
Ici Mme Shmith hésita:
«Oh! ces choses sont trop communes pour frapper beaucoup. J'étais très
jeune, gaie et insouciante. Je ne pensais qu'au plaisir. La maladie et
le chagrin m'ont donné d'autres idées. Mais alors je ne voyais rien de
répréhensible dans ce que faisait M. Elliot. Chercher son bien avant
tout me paraissait naturel.
--Mais sa femme n'était-elle pas de basse condition?
--Oui, c'était là mon objection, mais il ne voulut rien entendre. De
l'argent, c'était tout ce qu'il voulait. Le père était vitrier, le
grand-père boucher. Mais elle était jolie, elle avait eu de l'éducation,
et ses cousines l'avaient conduite dans la société. Le hasard lui fit
rencontrer Elliot: elle l'aima. Il s'assura seulement du chiffre de la
fortune. Il n'attachait pas d'importance, comme aujourd'hui, à son rang.
Kellynch devait lui revenir un jour; mais en attendant il ne se souciait
guère de l'honneur de la famille. Je lui ai souvent entendu dire que si
une baronnie s'achetait il vendrait la sienne pour mille francs, y
compris les armoiries et la devise, le nom et la livrée. Mais ce serait
mal de raconter tout ce qu'il disait sur ce sujet, et cependant je dois
vous donner des preuves.
--Je n'en ai pas besoin: ce que vous m'avez dit s'accorde bien avec tout
ce que nous avons entendu dire. Je suis curieuse de savoir pourquoi il
est si différent maintenant?
--Pour ma propre satisfaction, restez, et soyez assez bonne pour aller
prendre dans ma chambre une petite boîte incrustée que vous trouverez
sur la tablette du cabinet.»
Anna fit ce que son amie désirait, et la boîte fut placée devant Mme
Shmith. Elle soupira en l'ouvrant et dit:
«Elle est pleine de lettres de M. Elliot à mon mari. J'en cherche une
écrite avant mon mariage et qui a été conservée par hasard. La voici; je
ne l'ai pas brûlée, parce qu'étant peu satisfaite de M. Elliot, j'ai
voulu conserver les preuves de notre ancienne intimité:
«Cher Shmith, j'ai reçu votre lettre. Votre bonté m'accable. Je
voudrais que les coeurs comme le vôtre fussent moins rares; mais j'ai
vécu vingt-trois ans dans le monde, et je n'ai rien vu de pareil. Je
n'ai pas besoin d'argent en ce moment. Félicitez-moi: je suis
débarrassé de Sir Walter et de sa fille. Ils sont retournés à
Kellynch, et m'ont fait presque jurer de les visiter cet été. Mais
quand j'irai, ce sera accompagné d'un arpenteur, pour savoir le
meilleur parti qu'on peut tirer de la propriété. Le baronnet pourrait
bien se remarier; il est assez fou pour cela.
»S'il le fait, il me laissera en paix, ce qui est une compensation
pour l'héritage.
»Je voudrais avoir un autre nom que Elliot; j'en suis écoeuré.
Heureusement je puis quitter celui de Walter, et je souhaite que vous
ne me le jetiez jamais à la face, voulant pour le reste de ma vie me
dire
»Votre dévoué
»WILLIAM ELLIOT.»
Anna ne put lire cette lettre sans rougir; ce que voyant, dit Mme
Shmith:
«Les expressions sont assez insolentes. Elles vous peignent l'homme.
Peut-on être plus clair?»
Anna fut quelque temps à se remettre du trouble et de la mortification
qu'elle avait éprouvés.
Elle fut obligée de se dire avant de recouvrer le calme nécessaire, que
cette lecture était la violation du secret d'une lettre, et qu'on ne
devait juger personne sur un pareil témoignage.
«Je vous remercie, dit-elle. Voici bien la preuve complète de ce que
vous m'avez dit. Mais pourquoi se lier avec nous, à présent?
--Vous allez le savoir: je vous ai montré ce qu'était M. Elliot, il y a
douze ans; je vais vous le montrer tel qu'il est aujourd'hui. Je ne puis
vous donner des preuves écrites, mais un témoignage verbal authentique.
Il désire réellement vous épouser. Ses intentions sont très sincères.
Mon autorité en ceci est le colonel Wallis.
--Vous le connaissez donc?
--Non, la chose ne me vient pas si directement, mais la source n'en est
pas moins bonne. M. Elliot parle à coeur ouvert de ses projets de
mariage au colonel Wallis, qui me paraît un caractère sensé, prudent et
observateur. Mais il a une jolie femme très sotte, à qui il dit tout ce
qu'il fait; celle-ci répète tout à sa garde, qui me le redit.
--Ma chère Mme Shmith, votre autorité est en faute. Les idées que M.
Elliot a sur moi n'expliquent aucunement ses efforts pour se réconcilier
avec mon père. Ils étaient déjà sur un pied d'intimité quand je suis
arrivée à Bath.
--Oui, je sais cela, mais..... Écoutez-moi seulement: vous jugerez
bientôt s'il faut y croire, en écoutant quelques particularités que vous
pourrez immédiatement contredire ou confirmer. Il vous avait vue et
admirée avant d'aller à Bath sans vous connaître, est-ce vrai?
--Oui, je l'ai vu à Lyme.
--Bien. Le premier point reconnu vrai, accordez quelque confiance à mon
amie. Il vous vit à Lyme, et vous lui plûtes tellement qu'il fut ravi de
vous retrouver à Camben-Place, sous le nom de miss Anna Elliot. Dès ce
moment, ses visites eurent un double motif. Mon historien dit que l'amie
de votre soeur est à Bath depuis le commencement de septembre; que c'est
une femme habile, insinuante; une belle personne, pauvre et..... qui
doit désirer s'appeler lady Elliot; et l'on se demande avec surprise
pourquoi miss Elliot semble ne pas voir le danger.»
Ici, Mme Shmith s'arrêta un moment; mais, Anna gardant le silence, elle
continua:
«Ceux qui connaissent la famille voyaient les choses ainsi, longtemps
avant votre arrivée. Le colonel Wallis, ami de M. Elliot, avait l'oeil
sur votre père et étudiait avec intérêt ce qui se passe ici; il mit M.
Elliot au courant des cancans. Celui-ci a complètement changé d'avis
pour ce qui touche le rang et les relations; et maintenant qu'il est
riche, il s'est accoutumé à étayer son bonheur sur sa baronnie future.
Il ne peut supporter l'idée de ne pas être Sir Walter. Vous pouvez
deviner que les nouvelles apportées par son ami ne lui ont pas été
agréables. Il a résolu de s'établir à Bath et de se lier avec la
famille, afin de s'assurer du danger et de circonvenir la dame, s'il
était nécessaire, et le colonel a promis de l'aider. Le seul but de M.
Elliot était d'abord d'étudier Mme Clay et Sir Walter, quand votre
arrivée y ajouta un autre motif. Mais je n'ai pas besoin d'entrer dans
des détails, et vous pouvez vous souvenir de ce qui s'est passé depuis.
--Oui, dit Anna; ce que vous me dites s'accorde avec ce que j'ai vu. La
ruse a toujours quelque chose d'offensif; et les manoeuvres de l'égoïsme
et de la duplicité sont révoltantes; mais rien de ce que j'ai entendu ne
me surprend, j'ai toujours supposé à sa conduite un motif caché.
J'aimerais à connaître sa pensée sur la probabilité de l'événement qu'il
redoute.
--Il pense que Mme Clay sait qu'il voit son jeu, qu'elle le craint, et
que sa présence l'empêche d'agir comme elle le voudrait. Mais il partira
un jour ou l'autre, et je ne vois pas comment il pourra être jamais
tranquille, tant qu'elle gardera son influence. Mme Wallis a une idée
amusante, c'est de mettre dans votre contrat de mariage avec M. Elliot
que votre père n'épousera pas Mme Clay. Cela ne l'empêchera pas, dit Mme
Rock, d'en épouser une autre.
--Je suis très enchantée de savoir tout cela; il me sera peut-être plus
pénible de me trouver avec lui, mais je saurai mieux comment il faut
agir. M. Elliot est décidément un homme mondain et rusé qui n'a d'autres
principes pour le guider que l'égoïsme.»
Mais Mme Shmith n'en avait pas fini avec M. Elliot. Il avait entraîné
son mari à sa ruine; et Anna put se convaincre que M. Shmith avait un
coeur aimant, un caractère facile et insouciant, et une intelligence
très médiocre; que son ami le dominait et probablement le méprisait.
Devenu riche lui-même, M. Elliot s'inquiéta peu des embarras financiers
de son ami, qui mourut juste à temps pour ne pas savoir sa ruine. Mais
ils avaient assez connu la gêne pour savoir qu'il ne fallait pas compter
sur M. Elliot. Cependant M. Shmith, par une confiance qui faisait plus
d'honneur à son coeur qu'à son jugement, le nomma son exécuteur
testamentaire; il refusa, malgré les prières de Mme Shmith, ne voulant
pas s'engager dans des tracas inutiles. Cette ingratitude équivalait
pour Anna presque à un crime. Elle écouta cette histoire, comprenant que
ce récit soulageait son amie, et s'étonnant seulement de son calme
habituel. Mme Shmith, en apprenant le mariage d'Anna, avait espéré
obtenir par son intermédiaire un service de M. Elliot. C'était pour
recouvrer une propriété dans les Indes, dont les revenus étaient sous le
séquestre; elle était forcée de renoncer à cet espoir.
Anna ne put s'empêcher de s'étonner que Mme Shmith eût d'abord parlé si
favorablement de M. Elliot.
«Ma chère, lui répondit-elle, je regardais votre mariage comme certain,
et je ne pouvais vous dire sur lui la vérité; mais mon coeur souffrait
quand je vous parlais de bonheur. Cependant M. Elliot a des qualités,
et, avec une femme comme vous, il ne fallait pas désespérer. Sa première
femme fut malheureuse, mais elle était ignorante et sotte, et il ne
l'avait jamais aimée. J'espérais qu'il en serait autrement pour vous.»
Anna frissonna à la pensée de ce qu'elle aurait souffert. Était-il
possible qu'elle eût consentie à devenir lady Elliot? Et lequel des deux
eût été le plus misérable, quand le temps aurait tout fait connaître,
mais trop tard.