Sir Walter, ses deux filles et Mme Clay arrivèrent les premiers au
concert, et, en attendant lady Dalrymph, s'assirent auprès du feu; à
peine y étaient-ils que le capitaine Wenvorth entra. Anna se trouvait
près de la porte, elle s'avança vers lui et lui dit un bonsoir gracieux.
Il se mit à causer avec elle, malgré les regards du père et de la soeur.
Anna ne les voyait pas, mais entendait leurs chuchotements, et quand
elle vit Wenvorth saluer de loin, elle comprit que Sir Walter avait bien
voulu lui faire un léger salut. Après avoir parlé de Bath et du concert,
il lui dit en souriant et en rougissant un peu:
«Je vous ai à peine vue depuis la journée passée à Lyme. Je crains que
vous n'ayez souffert de cette émotion, d'autant plus que vous l'avez
renfermée.»
Elle l'assura qu'elle n'avait pas souffert.
«Ce fut un terrible moment,» dit-il, et il passa sa main sur ses yeux,
comme si ce souvenir était encore trop pénible, mais bientôt il ajouta
en souriant:
«Cette journée cependant a eu des conséquences qui ne sont pas
terribles. Quand vous eûtes la présence d'esprit de suggérer que c'était
à Benwick de trouver un médecin, vous ne pensiez guère que c'était lui
qui avait le plus d'intérêt à la guérison de Louisa.
--Cela est certain. Mais j'espère que ce sera un heureux mariage. Ils
ont tous deux de bons principes et un bon caractère.
--Oui, dit-il, mais ici finit la ressemblance. Je les souhaite heureux
de toute mon âme. Ils n'auront ni lutte à soutenir, ni caprices, ni
opposition, ni retards. Tout cela est beaucoup plus que.......»
Il s'arrêta: un souvenir soudain lui donna un peu de cette émotion qui
faisait rougir Anna et lui faisait tenir les yeux baissés. Il affermit
sa voix, et continua:
«J'avoue que je trouve entre eux une différence d'esprit trop grande.
Louisa est une aimable jeune fille, douce et assez intelligente, mais
Benwick est quelque chose de plus. C'est un homme instruit, un esprit
délicat, et j'avoue que je suis étonné de son choix. S'il avait été
préféré par elle et l'eût aimée par reconnaissance, c'est différent;
mais il semble, au contraire, qu'il y ait eu chez lui un attachement
soudain, et cela me surprend. Un homme comme lui! un coeur presque
brisé! Fanny Harville était une créature supérieure, et il l'aimait
sincèrement. Un homme ne doit pas guérir, et ne guérit pas d'un tel
amour pour une telle femme.»
Anna éprouva en un moment mille sensations de plaisir et de confusion.
Elle sentait son coeur battre plus vite. Il lui fut impossible de
continuer ce sujet, mais, sentant la nécessité de parler, elle prit un
détour:
«Êtes-vous resté longtemps à Lyme?
--Environ quinze jours. Je ne pouvais pas m'éloigner tant que Louisa
était en danger. J'avais eu une part trop grande dans ce malheur pour
être tranquille. C'était ma faute. Elle n'aurait pas été si obstinée, si
j'avais été moins faible. J'ai exploré les environs de Lyme, qui sont
très beaux; et plus je voyais, plus je trouvais à admirer.
--J'aimerais bien à revoir Lyme, dit Anna.
--Vraiment, je ne l'aurais pas cru. La scène de désolation à laquelle
vous avez été mêlée, la fatigue et la contention d'esprit que vous avez
éprouvées auraient dû vous dégoûter de Lyme.
--Les dernières heures furent certainement pénibles, répondit Anna,
mais le souvenir d'un chagrin passé devient un plaisir, et ce n'est pas
le seul souvenir que Lyme m'ait laissé. Nous y avons eu beaucoup de
plaisir. J'ai voyagé si peu que tout endroit nouveau m'intéresse. Il y a
de réelles beautés à Lyme. Il ne me reste que des impressions
agréables,» dit-elle en rougissant un peu.
A ce moment la porte s'ouvrit.
«Lady Dalrymph,» s'écria-t-on joyeusement, et Sir Walter et sa fille
s'avancèrent avec empressement au-devant d'elle. Anna fut séparée du
capitaine Wenvorth, mais elle en avait appris en dix minutes plus
qu'elle n'eût osé espérer. Elle cacha son agitation et sa joie sous les
banalités de la conversation. Elle se sentait polie et bonne, et
disposée à plaindre tous ceux qui n'étaient pas aussi heureux qu'elle.
On entra dans la salle du concert. Élisabeth, au bras de miss Carteret,
regardait le large dos de la douairière vicomtesse Dalrymph et semblait
au comble du bonheur.
Et Anna?....... Mais ce serait insulter à son bonheur que de le
comparer à celui de sa soeur. L'un prenait sa source dans une vanité
égoïste, l'autre dans un noble attachement.
Anna ne voyait rien autour d'elle. Son bonheur était en elle-même. Ses
yeux brillaient, ses joues brûlaient, mais elle n'en savait rien. Elle
ne pensait qu'à cette dernière demi-heure. Les expressions du capitaine,
le sujet qu'il avait choisi, et plus encore son air et son regard, ne
pouvaient laisser à Anna aucun doute. Son étonnement touchant Benwick,
ses idées sur une première affection, les phrases qu'il n'avait pu
finir, ses yeux qui se détournaient: tout disait à Anna que ce coeur lui
revenait enfin; que la colère et le ressentiment n'existaient plus, et
qu'ils étaient remplacés par l'ancienne tendresse. Oui, il l'aimait; ces
pensées et les images qu'elles suggéraient l'absorbaient entièrement.
Quand chacun fut assis à sa place, elle chercha des yeux Wenvorth, mais
elle ne le vit pas, et le concert commença. M. Elliot s'était arrangé de
façon à être placé près d'Anna. Miss Elliot, assise entre ses deux
cousines et l'objet des attentions du colonel Wallis, était très
satisfaite. Anna était dans une disposition d'esprit à jouir de la
musique; pendant l'entr'acte elle expliquait à M. Elliot les paroles
d'une chanson italienne. «Voici à peu près le sens, dit-elle, car une
chanson d'amour ne se peut guère traduire, et je ne suis pas très
savante.
--Oui, je vois que vous ne savez rien, vous vous bornez à traduire
fidèlement, élégamment ces inversions et ces obscurités de la langue
italienne. Ne parlez plus de votre ignorance, en voici une preuve
complète.
--J'accepte vos éloges comme une bienveillante politesse, mais je ne
voudrais pas subir un examen sérieux.
--Je n'ai pas fréquenté Camben-Place si longtemps sans apprécier miss
Anna Elliot. Elle est trop modeste pour que le monde connaisse la moitié
de ses perfections, et chez toute autre femme cette modestie ne serait
pas naturelle.
--De grâce, arrêtez: c'est trop de flatterie. Que va-t-on jouer
maintenant? dit-elle en regardant le programme.
--Je vous connais peut-être, dit M. Elliot en baissant la voix, depuis
plus longtemps que vous ne pensez.
--Vraiment! comment cela se peut-il? Vous ne pouvez me connaître que
depuis mon arrivée à Bath.
--Je vous connaissais par ouï-dire, longtemps avant. On vous a dépeinte
à moi. Votre personne, vos goûts, vos talents, tout est présent à mon
esprit.»
M. Elliot ne se trompait pas en espérant éveiller l'intérêt d'Anna. On
éprouve un charme mystérieux et irrésistible à être connue depuis
longtemps sans le savoir. Elle le questionna, mais en vain. Il était
ravi qu'on l'interrogeât, mais il ne voulait rien dire.
«Non, non, plus tard peut-être, mais pas maintenant.»
Anna se dit que ce ne pouvait être que M. Wenvorth, le frère du
capitaine, qui avait parlé d'elle.
«Le nom d'Anna Elliot m'intéresse depuis longtemps, ajouta-t-il, et, si
j'osais, j'exprimerais le désir qu'elle n'en change jamais.»
Tout à coup une autre voix attira son attention. Son père parlait à lady
Dalrymph.
«C'est un très bel homme, disait-il.
--Oui, dit lady Dalrymph. Il a plus grand air que les gens qu'on voit
généralement à Bath. N'est-il pas Irlandais?
--Son nom est Wenvorth, capitaine de marine. Sa soeur est la femme de M.
Croft, mon locataire à Kellynch, dans le comté de Somerset.»
Anna, ayant suivi la direction des regards de son père, aperçut le
capitaine, debout au milieu d'un groupe. Quand leurs yeux se
rencontrèrent, il lui sembla qu'il détournait les siens.
Mais la musique recommença, et elle fut forcée d'y donner son
attention. Quand elle regarda de nouveau, il était parti.
La première partie du concert étant finie, quelques personnes
proposèrent d'aller prendre du thé. Anna resta assise à côté de lady
Russel, et fut débarrassée de M. Elliot. Elle était décidée à parler à
Wenvorth si le hasard l'amenait auprès d'elle, malgré la présence de
lady Russel, qui l'avait certainement aperçu. La salle se remplit de
nouveau, et Anna eut à entendre une longue heure de musique. Elle était
fort agitée, et ne pouvait être tranquille tant qu'elle n'aurait pas
échangé avec lui un regard ami.
Elle se plaça à dessein à l'extrémité d'une banquette, avec une place
vide auprès d'elle. Bientôt Wenvorth s'approcha, mais avec hésitation;
il avait un air grave; le changement était frappant. Elle pensa que son
père ou lady Russel l'avait peut-être blessé... Il parla du concert, dit
qu'il espérait de meilleur chant et qu'il ne serait pas fâché d'en voir
la fin. Mais elle défendit si bien les chanteurs, tout en tenant compte,
d'une manière charmante, de l'opinion du capitaine qu'il répondit par un
sourire et que sa figure s'éclaircit.
Alors il parut plus à l'aise, et jeta même un regard sur le banc pour y
prendre place à côté d'Anna. A ce moment elle se sentit toucher
l'épaule; c'était M. Elliot qui la priait de vouloir bien expliquer
encore l'italien. Miss Carteret désirait comprendre ce qu'on allait
chanter.
Anna ne put refuser, mais jamais elle n'avait fait à la politesse un
plus grand sacrifice.
Quand elle se retourna vers le capitaine, il lui dit adieu
précipitamment.
«Cette chanson ne mérite-t-elle pas qu'on reste? dit Anna soudainement
poussée à encourager Wenvorth.
--Non, dit-il d'un ton singulier. Rien ici n'est digne de me retenir.»
Et il partit.
Il était donc jaloux de M. Elliot. C'était là le seul motif plausible.
Aurait-elle pu le croire trois heures auparavant! Ce fut un moment de
joie exquise. Mais, hélas! combien différentes furent les pensées qui
suivirent! Comment apaiser cette jalousie? Comment pourrait-il jamais
connaître les vrais sentiments d'Anna?
Les attentions de M. Elliot la firent souffrir horriblement, ce
soir-là.