VIII

Blangy.

Harangue de Maximilien.--Il arme des chevaliers.--Les _Pater_ et

les _Avé_.--Bataille perdue et regagnée.--La Gruthuse

prisonnier.--Retour de Jean Adorne.--Mort de Galéas.--Prosper

Adorno remonte sur le trône ducal.--Il se sauve à la

nage.--Caractère de Maximilien.--Mort de Marie et fin de la maison

de Bourgogne.--Régence contestée.--Les colonnes d'or

renversées.--Adieux suprêmes.

Deux ans s'étaient écoulés, et l'honneur des armes flamandes s'était

déjà relevé par plus d'une glorieuse revanche. Marie de Bourgogne

avait épousé le jeune duc d'Autriche. En déjouant les ambitions, ce

mariage avait calmé, pour un temps, les partis: le pays s'unissait

avec enthousiasme sous les mêmes étendards.

A la tête de 22,000 hommes, Maximilien vint mettre le siége devant

Terouane. Une armée ennemie s'avance pour dégager la place. Les

Flamands prennent position sur les hauteurs de Guinegate, près de

Vieuxville et de Blangy.

Le soleil d'août, qui montait glorieusement à l'horizon, brillait sur

la longue ligne de casques et de piques de nos milices. «Le noble duc

Maximilien,» raconte une chronique flamande, «range tout son monde en

bonne ordonnance et adresse aux soldats quelques mots faits pour

enflammer leur courage. «Flamands, renommés dans l'histoire,» leur

dit-il, «soyez braves et sans peur, comme de fidèles enfants; je vous

serai bon et loyal seigneur, tant que je vivrai.» Alors il descend de

cheval et arme plusieurs chevaliers[107]; puis il ordonne que chaque

combattant, mettant les deux genoux en terre, dise cinq _Pater_ et

cinq _Avé_: cela fait, il remonte à cheval et recommande aux Flamands

de marcher les rangs serrés et les piques en avant.

[107] Selon Despars, ce fut après la bataille.

«La victoire parut un moment près de leur échapper; mais enfin elle

leur demeura. Le principal honneur en revint aux piquiers flamands, et

Maximilien lui-même recueillit, dans cette journée, beaucoup de

gloire.

«Après la bataille, lorsque ces braves se furent un peu réconfortés en

prenant quelques rafraîchissements, le duc revint gaîment auprès

d'eux, les remerciant avec une vive effusion de reconnaissance. Il les

pria de s'agenouiller de nouveau et de dire encore cinq _Pater_ et

cinq _Avé_ en l'honneur de Dieu qui leur avait donné la victoire.

Tous le firent de grand coeur, et lui-même avec eux.» Nous aimons ces

naïfs détails qui sont peut-être au-dessous de la majesté de

l'histoire, mais qui peignent les temps et en révèlent l'esprit.

La Gruthuse avait été fait prisonnier dans l'action. Le sire de

Corthuy, que nous avons vu remplir avec lui les fonctions de

capitaine, combattait-il à ses côtés et partagea-t-il son sort?

Toujours est-il qu'il était absent de Bruges lorsque son fils aîné y

arriva, de retour d'Italie, le 21 avril 1480.

Jean alla loger chez son frère Arnout, et ne rentra à la maison

paternelle que quelques mois après, sans doute parce qu'alors Anselme

y était revenu.

Les moyens de communication et de publicité étaient encore bien

imparfaits. Le baron de Corthuy savait probablement cependant que son

parent italien, si plein, à Milan, de prévenances pour lui, avait été

arrêté, par ordre de Galéas, et enfermé au château de Crémone. Anselme

se réjouit en apprenant qu'après que le duc fut tombé sous les

poignards des conjurés, le comte de Renda avait non-seulement été

remis en liberté, mais que la régente l'avait placé à la tête du

gouvernement de Gênes. Lorsque ensuite Jean Adorne raconta encore à

son père comment Prosper, devenu de nouveau suspect à la cour de Milan

et cédant aux instances du roi de Naples, avait repris le titre ducal;

comment, mal servi par la sévérité qu'il déploya lui-même contre ses

ennemis, trahi par l'épée vénale d'Obietto Fieschi, faiblement secondé

par Ferdinand, il s'était vu réduit à gagner, à la nage, une galère

aragonaise, Anselme dut se rappeler la devise des Adorno et des

grandeurs humaines: _Tout passe[108]!_

[108] La devise des Adorno n'était pas la même que celle de la

branche flamande; c'était: «_Omnia prætereunt._»

Ces étranges vicissitudes, ces péripéties rapides, furent entre le

père et le fils un fréquent sujet d'entretien; mais les affaires de

leur propre pays attiraient encore, à plus juste titre, leur

attention.

La situation de la Flandre ne répondait pas aux brillantes espérances

que Maximilien avait données à son début. Ce n'est point qu'il manquât

de qualités dignes d'un prince et faites pour le relever. D'illustre

race, jeune, de bonne mine, brave, ami des lettres, qu'il cultivait

lui-même, et des sciences, qui lui durent beaucoup en Allemagne, il

avait, dans l'esprit et l'imagination, du poëte et du chevalier, mais

trop peu de suite dans les idées et jamais d'argent dans ses coffres.

Les _Trois Membres_ se montraient mal disposés à les remplir; la

guerre avec Louis XI, quelquefois interrompue par des trêves, ou

reprise avec des chances diverses, fatiguait la Flandre. Deux partis

s'y disputaient la prépondérance: l'un, qui avait pris le dessus après

la mort de Charles le Hardi et défendait les concessions obtenues ou

arrachées alors, avait son siége principal à Gand; l'autre, qui

voulait fortifier l'autorité du prince, dominait à Bruges. Les

rivalités allaient au point que Jean de Dadizeele, grand bailli de

Gand, que nous avons également nommé plus haut, fut lâchement

assassiné, à l'instigation de Josse de Lalain.

On est heureux de vivre en un temps où les passions sont mieux

contenues et où règnent les lois, l'ordre et la justice. Il faut en

convenir pourtant, la courte période dont nous parlons ici ne pouvait

faire regretter aux hommes paisibles la domination tumultueuse et

sanglante des métiers. Ces jours allaient revenir.

La duchesse Marie portait, dans les exercices de corps, quelque chose

de l'ardeur que son père déployait à la guerre. L'hiver, elle glissait

sur la glace. En tout temps, elle lançait impétueusement son cheval,

peu soucieuse du péril ou des obstacles. Un jour qu'elle chassait au

faucon, sa monture se renverse sur elle; une blessure qu'elle cache

s'envenime: elle meurt à l'âge de 25 ans, le 28 mars 1482[109].

[109] La même année, mourut Marguerite d'Anjou, et l'année

d'après, Louis XI et Édouard IV.

Ainsi finissait, un siècle après la journée de Rosebecque, la

puissante maison de Bourgogne, et une suite de combats entre les

princes de cette race et les grandes communes avait comme jalonné

l'intervalle. Chose étrange! au sortir de ces luttes entre deux causes

qui employaient, l'une et l'autre, les armes et les supplices, le nom

de Bourgogne conserva dans nos contrées un caractère de grandeur

imposante qui lui faisait une sorte de popularité.

L'étendard symbolique de cette maison semblait un drapeau national;

nous l'avons vue, nous-même, plus d'une fois se déployer dans les

réunions et les jeux des villageois, dépositaires des traditions qui

s'effacent et dont ils ne pourraient expliquer l'origine. Quand la

dernière trace de ces impressions aura disparu avec la dernière de ces

vieilles bannières, l'histoire, tout en notant l'altière ambition et

les représailles cruelles de nos princes de la dynastie de Valois,

n'en constatera pas moins que c'est autour de la croix de Bourgogne

que les provinces belges formèrent, au quinzième siècle, leur

brillante constellation.

Par le mariage de Marie avec Maximilien, l'oeuvre des ducs de

Bourgogne passait à la maison d'Autriche, dont le nom, à côté de celui

d'un Philippe II, rappelle pour les armes, les arts et la paix, ceux

de Charles-Quint, d'Albert et d'Isabelle et de Marie-Thérèse.

Malheureusement, Maximilien n'avait pas montré assez de sagesse et de

modération pour que son autorité fût acceptée sans lutte pendant la

minorité de son fils. La Flandre eut la paix avec la France, mais elle

eut à la fois, dans son propre sein, la guerre étrangère et la guerre

civile. Il n'est point dans nos annales de plus triste époque: la

licence des corps armés et l'effervescence de la multitude, les

vengeances répondant aux vengeances, de toutes parts, les ravages, les

divisions, les supplices, laissent au moins douter si la régence

incontestée de Maximilien eût pu être plus funeste. Bruges reçut le

coup fatal, et après les convulsions de l'agonie, tomba épuisée et

pantelante sur les tronçons de ses colonnes d'or.

Le sire de Corthuy ne fut pas témoin de ces maux que Jean son fils,

dans les notes qu'il a laissées, appelle tantôt un châtiment du ciel,

tantôt des inventions de l'enfer[110]. Le père était retourné en

Écosse, où nous allons bientôt le suivre. Quand il embrassa ses

enfants au départ, quelque secret avertissement ne vint-il point

obscurcir son front? Ne le vit-on pas jeter sur tout ce qui

l'environnait un plus long regard que de coutume, comme si c'était

pour la dernière fois et qu'il voulût, du moins, emporter cette chère

empreinte dans sa pensée? De telles préoccupations, on le verra

bientôt, n'eussent été que trop naturelles.

[110] ... Propter seditionem, heu! iniquam, quæ in patria erat ob

peccata nostra, ibi Gandavum ubi erat statuum congregatio, ut

inceptis seditionibus et diabolicis inventionibus finis salubris

imponeretur.»

Jean Adorne n'était point personnellement en cause dans cette

commotion, et il avait des parents et des amis dans les deux

partis: il exprime l'opinion des hommes paisibles qui voyaient

avec douleur les malheurs de leur ville et de leur pays.

Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps · 第 53 / 147 题