Le jugement.
Le peuple va chercher le banc de torture.--Interrogatoire de Van
Overtveldt.--Le seigneur de Saint-Georges et le baron de Corthuy sont
conduits aux Halles.--Aspect du tribunal.--Intervention
inattendue.--Messes solennelles.--Jugement de Van Overtveldt et de de
Baenst.--Ce qui est résolu pour Anselme Adorne.--Caractère de cette
décision.--Motifs de consolation du chevalier.--Les autres détenus mis
à composition.--Les milices sortent sous la conduite de Ghistelles et
de Metteneye.--Prise du château de Chin.--Mort d'Adolphe de
Gueldre.--Le camp brugeois.--_Nous sommes trahis!_--Réflexions.
Cette tête jetée à la fureur populaire l'avait-elle du moins assouvie?
Hélas! il n'en était rien. Le jour suivant, qui était un dimanche,
s'annonçait sous des auspices sombres et menaçants. Dès le matin, la
foule court, avec d'effrayantes clameurs, chercher les instruments de
torture et les porte aux Halles: il y aurait ainsi moins de chemin de
la question au supplice! Il fallait, disait-on, _expédier_ encore
quelques-uns des détenus.
Le conseiller van Overtveldt subit d'abord un long et sévère
interrogatoire qui prit la plus grande partie de la journée. Sur le
soir, on vint prendre au _Steen_ le seigneur de Saint-Georges,
chevalier, de la puissante maison des de Baenst; mais rien ne paraît
avoir fait une sensation plus profonde sur les spectateurs que de voir
conduire avec lui, devant le tribunal, messire Anselme Adorne, sire de
Corthuy en Écosse, ainsi qu'on appelait, avec une sorte d'emphase,
notre voyageur.
Il fallait traverser la place, où l'on ne distinguait déjà plus
qu'imparfaitement les objets: au centre, l'échafaud se dressait sombre
et morne; tout autour, c'était une masse ondoyante, un fourmillement
confus; çà et là le fer d'une pique étincelant dans l'ombre; au fond,
les Halles se dessinant sur les dernières clartés du ciel que
cherchent volontiers les regards en de tels moments. Vers la tour du
Beffroi, on remarquait, dans cette masse obscure, quelques vides
lumineux.
C'étaient les croisées de la salle où siégeaient les juges. Des lampes
et des torches y promenaient leurs lueurs sur les voûtes noircies,
faisaient reluire les ferrures du chevalet, des tenailles, et
illuminaient le visage pâle des échevins. Près de ceux-ci on
remarquait les _Hoofdmannen_ et les doyens, placés là comme pour les
surveiller et répondre au peuple de leur docilité.
L'heure, le lieu, ces apprêts, cet auditoire, le sang qui fumait
encore: tout, il le faut avouer, était fait pour étonner les courages.
Van Overtveldt et de Baents, jugeant toute défense vaine, firent,
comme naguère Barbesan, on ne sait quels aveux. Le baron de Corthuy
n'en avait point à faire; calme, ainsi qu'à Rama, il attendait que la
vérité se fit jour. Mais où était le généreux Fakhr-eddin pour la
faire éclater et l'arracher lui-même au péril?
La Gruthuse eût sans doute essayé de jouer ce noble rôle, si
l'impuissance de son intervention n'avait déjà trop paru. Le secours
devait venir encore cette fois du côté où on l'attendait le moins. En
voyant des hommes de ce rang en une telle détresse, leur vie même ne
tenant plus qu'à un fil, les doyens se sentirent émus; des larmes
coulent de leurs yeux. «Non!» s'écrient-ils, «vous ne périrez point!
Dieu aidant, nous fléchirons ces barbares gens de métiers.» Au milieu
de scènes auxquelles tous les pays ont servi, parfois, de théâtre, on
aime à rencontrer, dans les chefs du peuple, travaillés peut-être
eux-mêmes par les ressentiments, les préventions qui l'agitaient,
cette sensibilité courageuse. C'est là que se montre vraiment le
caractère de la nation: vous diriez de ces murs antiques qu'aux lieux
bouleversés par un volcan, on retrouve sous la lave.
La nuit étant déjà fort avancée, le prononcé fut remis au jour qui
allait bientôt paraître. Les honnêtes doyens ne perdirent pas un
instant pour se répandre parmi le peuple, conférer avec les principaux
des métiers, tout tenter, en un mot, pour apaiser la multitude. Ce
qu'il y avait, dans Bruges, de plus respectable secondait leurs
efforts, ou en attendait avec anxiété le résultat. Il semblait que la
ville fût menacée de quelque grande catastrophe. On eut recours au
pouvoir et à l'appareil de la religion: dès le matin, les cloches et
le carillon retentissent dans les airs; l'orgue ébranle les voûtes des
églises; les chants sacrés s'élèvent vers le ciel, afin d'obtenir de
sa clémence qu'il éclairât les juges et fit descendre la paix sur les
esprits troublés.
Tant d'efforts et de voeux ne devaient pas demeurer inutiles: le
tribunal, voyant les choses ainsi disposées, s'enhardit jusqu'à
laisser la vie aux trois accusés, mais pour Van Overtveldt et de
Baenst, à des conditions presque aussi dures que la mort: la
confiscation générale, la réclusion perpétuelle dans un couvent,
enfin, l'amende honorable, dans le plus humiliant appareil; «grande et
lourde pénitence,» dit l'_eccellente Cronike_, «pour de si hauts et si
puissants seigneurs!»
Ainsi avaient paru les magistrats de Gand devant Charles de Bourgogne,
à son orgueilleux triomphe; les rôles maintenant étaient changés: «le
_commun peuple_ était maître» et réclamait les mêmes hommages. Il
fallait que les dignités communales eussent bien de quoi tenter
l'ambition, pour que des hommes considérables s'exposassent, en les
acceptant, à donner de semblables spectacles. Paul Van Overtveldt et
Jean de Baenst n'avaient point mérité cet indigne traitement. Rien, du
moins, n'autorise à l'affirmer. On n'aperçoit clairement qu'une chose:
c'est que les juges n'étaient point libres. Ils voulaient frapper les
esprits et contenter une foule menaçante. Excepté la triste cérémonie,
rançon d'un sang qui avait été près de couler, l'arrêt n'était guère
destiné à être exécuté: c'était un de ces jugements que les événements
dictent ou effacent, dans leur mobilité.
Si l'on inclinait, néanmoins, à douter que Van Overtveldt et de Baenst
fussent tout à fait à l'abri des reproches, il faudrait avouer que ce
serait sans preuve, et le doute même doit profiter aux accusés. Quant
au sire de Corthuy, ce n'est point un doute qui parle en sa faveur:
les griefs contre lui étaient sans portée, rien n'était venu les
confirmer; ses fonctions n'y donnaient point de prise, sa vie le
défendait, et il avait fallu un de ces revirements qu'amènent les
révolutions, pour que du rôle de pacificateur il descendit soudain à
celui de prévenu. Lui, du moins, obtiendra-t-il la réparation d'une
justice éclatante? La réponse s'offre malheureusement d'elle-même.
C'était le samedi que les juges, tremblant pour leur propre vie,
avaient signé, malgré eux, un arrêt de mort; le dimanche, sans
l'humanité et le courage des doyens, d'autres victimes eussent été
frappées, et l'on n'était encore qu'au lundi! Le tribunal se tira
d'embarras par une formule évasive[106], constatant implicitement que
rien n'était acquis au procès à charge du noble accusé; mais par une
inconséquence que les circonstances n'expliquent que trop, il lui
fermait néanmoins, à tout hasard, l'accès aux dignités communales;
ostracisme politique que les circonstances prononçaient assez et qui
devait durer autant qu'elles. Quelques-uns veulent, mais les
témoignages varient et le fait est douteux, que pour obtenir du
peuple, qui était le véritable juge, la sanction de cet acquittement
timide et déguisé, Anselme dut se présenter, en robe de deuil, devant
lui.
[106] «_Si l'on venait à trouver_ qu'il eût en façon quelconque
tiré induement avantage du bien de la ville, il serait tenu à
réparer le tort au quadruple.»
Quoiqu'il en soit de cette circonstance qui importe peu dans une telle
procédure, l'arrêt eût été trop doux pour un coupable; l'innocence en
était accablée. Plus le baron de Corthuy trouvait dans son âme de
droiture, d'intégrité, d'attachement à son pays et à sa ville natale,
plus il se sentait abreuvé d'amertume. Heureusement, il lui restait
des consolations puissantes. C'est un beau spectacle, a dit un sage,
que celui de l'homme de bien aux prises avec l'adversité. Anselme
avait lu Sénèque: pourtant il n'y songeait guère en ce moment; mais
peut-être, lorsqu'il quittait la place, ses regards, à l'angle d'une
rue, derrière une lampe fumeuse, rencontrèrent-ils un de ces tableaux
où quelque artiste populaire avait figuré un captif, le front saignant
des épines tressées autour de sa tête, les épaules couvertes d'un
manteau dérisoire, avec cette inscription au-dessous de l'oeuvre:
_Voilà l'homme!_ En écartant ces symboles, a-t-on songé à ceux qui
souffrent?
La hache n'avait frappé, à Bruges, qu'une victime; néanmoins la
rigueur affectée des derniers arrêts et le rang de ceux qu'ils
atteignaient, avaient fait une vive impression: les milices
consentirent au départ. Parmi les autres détenus, plusieurs furent mis
à composition, avec interdiction des fonctions communales; mais,
l'émotion passée, ce fut lettre morte: ceux qu'on accusait d'avoir été
les instigateurs des poursuites, et le bourgmestre qui présidait les
échevins lorsque cette affaire avait été portée devant ceux-ci,
furent, à leur tour, inquiétés et rançonnés. C'était une autre
réaction en sens contraire, qui eut également son temps. Le malheureux
Barbesan n'en était pas moins frappé et attendait au tribunal suprême
ses accusateurs et ses juges.
Les Brugeois allèrent se joindre aux Gantois, sous la conduite d'un
noble et brave chevalier, Jacques de Ghistelles, qui devait aussi, un
jour, monter à l'échafaud, sur le marché de Bruges, et de Pierre
Metteneye, qui venait d'être compris dans la procédure. L'un portait
l'étendard de Flandre, l'autre celui de la ville. La prise du château
de Chin signala d abord l'expédition; on se préparait à assiéger
Tournay, où Louis XI avait jeté des forces, quand tout à coup l'ennemi
sort des portes. Adolphe de Gueldre, enveloppé et dédaignant de fuir,
meurt en combattant. Privés de leur commandant, les Gantois se
retirent. Ceux de Bruges restent seuls: sourds aux conseils de leurs
chefs, ils négligeaient toutes les précautions. Le désordre était dans
leur camp qui avait l'air d'une foire. Quelques-uns y avaient fait
venir chacun leur femme et, ajoute le chroniqueur, leurs matelas. Il y
avait plusieurs d'entre eux qui tiraient une solde de 12 gros. On les
entendait chanter en choquant leurs verres:
Douze gros et casaque neuve:
Dieu nous préserve de la paix!
Au milieu de ces passe-temps, la cavalerie française, les chargeant à
l'improviste, en fit un grand carnage. Le bailli de Bruges, Jacques de
Halewyn, et le capitaine des chaperons rouges furent faits
prisonniers, avec beaucoup de gens de métiers et de menu peuple. Le
reste, laissant bannières, artillerie, tentes et bagages, revint en
désordre, au cri de: _Nous sommes trahis!_
On rassembla à Bruges de nouvelles forces; mais Ghistelles refusa de
les commander, jurant par sa chevalerie qu'il n'entrerait plus en
campagne avec des soldats si mal disciplinés.
On souffre d'avoir à raconter ces faits qui s'enchaînent à ceux dont
nous nous occupons plus spécialement: tumultes, pillages, jugements
sans liberté, guerre sans gloire; tristes tableaux, effets d'une même
cause! Il ne manquait certes, en Flandre, ni talents, ni valeur, ni
patriotisme; il manquait cette force mystérieuse qui enfante l'ordre
et l'unité. Les mêmes hommes que nous venons de voir paraître dans ces
déplorables scènes allaient se montrer des héros.