IX

La dernière traversée.

Jacques III à 25 ans.--Favoris et artistes.--L'architecte Cochran

et le musicien Rogiers.--Le duc d'Albany et le comte de Mar.--Mort

du second.--Préparatifs de guerre.--Honteux traité du duc

d'Albany.--Jacques convoque ses vassaux.--Conspiration de

Lauder.--_Bell-the-Cat._--Massacre des favoris du roi.--Il

est détenu au château d'Édinbourg.--Glocester envahit

l'Écosse.--Albany lieutenant-général.--Sa condamnation.--Arrivée

du sire de Corthuy.--Conduite équivoque du comte de

Huntley.--Fatal dénoûment.--Conclusion.

Lorsque Anselme Adorne avait paru, pour la première fois, à la cour

d'Édimbourg, il n'y venait point chercher fortune. Sa position dans

son pays et la perspective qui s'y offrait à lui, pouvaient suffire à

son ambition. S'il rencontra en Écosse des honneurs et des dignités,

c'était une marque de royale gratitude pour l'hospitalité que

trouvait chez lui une Stuart.

Nous ne l'avons vu faire, dans ce royaume, que de courtes apparitions,

l'une avant, l'autre après son voyage d'Orient, et les dates, à cet

égard, sont précises; nous l'apercevons, ensuite, en route vers la

Perse; puis nous le retrouvons en Flandre, revêtu de fonctions

publiques, et enveloppé, quelque temps après, dans les poursuites

dirigées contre d'anciens magistrats; enfin, nous avons tout lieu de

croire qu'il se rencontra avec son fils à la Maison de Jérusalem,

depuis le retour de celui-ci. Il n'est donc pas à supposer qu'il eût

pris jusqu'ici une part active au maniement des affaires, en Écosse.

Le moment était pourtant arrivé où il allait devenir victime de la

direction qu'elles avaient reçue pendant sa longue absence, ou de

l'état voisin de l'anarchie dans lequel cette contrée se trouvait

plongée.

Pour un roi d'Écosse et pour un roi mineur, Jacques III avait eu

d'abord, à tout prendre, un règne paisible, aux débuts duquel l'Écosse

devait même Roxbourg, Berwick et la possession incontestée des Orcades

et des îles Shetland; mais lorsqu'il eut atteint l'âge de 25 ans, qui

lui donnait la plénitude de son autorité, diverses causes concoururent

à la miner et amenèrent, enfin, de plus déplorables événements.

Rien n'était pourtant changé aux rouages principaux du gouvernement:

lord Evandale conservait les fonctions de chancelier; les évêques, à

qui leur influence et leurs lumières donnaient une grande part aux

affaires, continuaient à être consultés; mais le roi, au lieu de

dominer les grands, comme son père et son aïeul, par une indomptable

énergie, ou de les captiver et de les entraîner, comme son fils sut le

faire après lui, les laissa se retirer dans leurs donjons et leurs

forteresses, où ils vivaient plus en souverains qu'en sujets, et admit

dans sa familiarité, outre quelques gentilshommes à qui, pour faire

souche de grandes maisons, il manqua un protecteur plus heureux,

Cochran, architecte éminent, Rogiers, qui fonda en Écosse une école

renommée de musiciens, et d'autres artistes moins connus. Ces habitués

du palais ne pouvaient manquer d'obtenir du crédit et souvent d'en

abuser[111].

[111] Nous devons beaucoup, pour les faits résumés dans ce

chapitre, à M. Tyller (_History of Scotland_), que nous avons

pourtant eu soin de comparer avec divers autres historiens de

l'Écosse.

La conduite du roi était surtout peu sage dans un pays où l'on

n'estimait que les armes: elle poussa jusqu'à la fureur l'irritation

des grands, qui se voyaient dédaignés; les deux frères du roi, plus

mâles et plus résolus que lui, devinrent le point de ralliement de

tous les mécontents.

Tous deux furent arrêtés. Le duc d'Albany s'évada; le comte de Mar,

accusé d'avoir conféré avec de prétendues magiciennes sur les moyens

d'abréger les jours du roi, périt durant sa captivité. Selon les

historiens hostiles à Jacques, ce fut par son ordre; d'autres, qui

regardent cette mort comme accidentelle, s'appuient, en particulier,

sur ce qu'elle ne lui fut point reprochée par ceux qui tramaient sa

perte.

L'influence de Cochran ne fit que grandir. L'administration des

domaines confisqués sur le comte de Mar passa entre les mains de cet

homme ambitieux et habile; Jacques lui donna même la direction de son

artillerie. Les Écossais, pour la plupart, s'y entendaient mal, et

l'on vit, jusqu'en Italie, où l'art militaire était plus avancé, un

illustre architecte diriger la défense de Florence[112].

[112] Michel Ange.

C'était, du moins, pour la tranquillité intérieure du royaume, une

circonstance heureuse, que la paix avec les Anglais: elle avait même

été cimentée par des arrangements matrimoniaux, depuis que Louis XI

avait traité avec Édouard IV et qu'ils étaient convenus, entre eux, du

mariage du dauphin avec la fille du roi d'Angleterre; mais Louis ayant

rompu ses engagements, pour un autre projet qui n'eut pas plus de

résultat, celui d'une union entre l'héritier de la couronne de France

et Marguerite, fille de Maximilien d'Autriche et de Marie de

Bourgogne, et voulant occuper Édouard chez lui, afin qu'il ne tentât

rien contre la France, pousse Jacques à armer contre l'Angleterre. Ce

roi fidèle à une politique qui fut presque toujours celle des

monarques de sa race, cède à ces conseils intéressés qui allaient lui

devenir bien funestes.

Entre Édouard, menacé d'une invasion et qui en méditait une lui même,

Albany[113] ambitieux et fugitif, des grands irrités et fatigués du

repos, il s'ouvrit de ténébreuses négociations. Le duc s'engage à

faire hommage au roi d'Angleterre de la couronne qu'il voulait

arracher à son frère et promet, pour prix du concours des ennemis de

son pays, de leur abandonner des places importantes et de riches

territoires. En signant ce honteux traité[114], il prenait d'avance le

titre de roi, dont il se montrait bien peu digne, quoique le

traitement qu'il avait éprouvé, ainsi que le comte de Mar, offre

quelque atténuation de sa conduite.

[113] Nous conservons partout le mot original sans le traduire,

parce qu'en le remplaçant par celui d'Albanie, comme l'a fait le

traducteur de Robertson, on donne lieu à une certaine confusion

que nous avons voulu éviter.

[114] 10 juin 1482.

Jacques III convoque les milices féodales, sous la bannière de leurs

chefs. C'était réunir bien des mécontents et rapprocher des

conspirateurs. La cherté des denrées, une monnaie de bas aloi, dont

l'émission était attribuée aux avis de Cochran, les richesses que

celui-ci devait à la libéralité du roi, la pompe qu'il affectait, son

orgueil, exaspéraient les esprits. Plusieurs seigneurs, notamment le

comte de Huntley, dont nous n'aurons que trop occasion de parler

encore, le comte de Lennox et le comte d'Angus, surnommé depuis _Bell

the Cat_, parce qu'il s'était écrié que ce serait lui qui attacherait

le grelot, s'unissent dans l'église de Lauder, par une conjuration

nocturne, assez semblable aux contrats sanglants qui préparèrent les

meurtres de David Riccio, secrétaire de Marie Stuart, et de Darnley,

époux de cette reine. Ils s'emparent de Cochran, pénètrent en armes

auprès du roi, se saisissent de tous ceux qui se trouvent autour de

lui et les font égorger à l'exception du jeune Ramsay, créé depuis

comte de Bothwell, qui avait couru se réfugier dans les bras de

Jacques. Après cette exécution sauvage, ils renferment le roi lui-même

dans le château d'Édimbourg[115] et laissent l'armée se débander,

ouvrant ainsi leur pays aux Anglais, conduits par Glocester, et au

duc d'Albany qui s'empare du pouvoir, sans oser cependant porter la

main sur la couronne, objet de ses convoitises.

[115] 22 juillet 1482.

Jacques conservait des partisans, et l'histoire d'Écosse, plus

qu'aucune autre, offre de singuliers retours. Le pouvoir des rois y

avait, à la fois, une incroyable faiblesse et une immense portée;

disposant des fiefs et des principaux offices, ils élevaient ou

ruinaient, en un moment, les familles, excitaient la crainte et

l'ambition, trouvaient des parlements dociles au plus fort; mais

venait-on à s'emparer par un coup de main de la personne du souverain,

ou à former contre lui une ligue redoutable, il n'était plus qu'un

instrument passif, ou un ennemi public, jusqu'à ce qu'une nouvelle

péripétie lui rendît la liberté ou la prépondérance.

Après le départ de Glocester, une réconciliation apparente rapprocha

le roi captif et son frère qui ne se trouvait point assez affermi.

Jacques sortit de prison, mais non de la tutelle du duc d'Albany.

Celui-ci, comblé d'éloges, qu'il dictait lui-même, pour la générosité

de sa conduite, se fit donner le titre de lieutenant général du

royaume, le comté de Mar et d'autres domaines. Tout en feignant

d'armer contre les Anglais, il se ligue de nouveau, en secret, avec

eux. Soit, alors, qu'il craignît quelque tentative du parti royaliste,

ou qu'il voulût en finir, il accuse hautement son frère de conspirer

pour l'empoisonner, cherche à mettre la main sur lui, manque ce coup,

et dans une assemblée du parlement, tenue à la fin de l'année 1482, il

est dépouillé de son office. Ses principaux partisans, le sont

également de leurs fonctions et de leurs dignités.

Lorsqu'Albany avait pris en main le pouvoir, lord Evandale avait perdu

la place de chancelier; le duc d'Argyle et d'autres seigneurs

s'étaient réfugiés précipitamment dans leurs terres. Il se peut que,

dans cette commotion, les intérêts du sire de Corthuy eussent été

compromis. La tournure que prenaient les affaires, en Flandre, n'était

point faite pour l'y retenir; instruit de la détresse où se trouvait

Jacques III, qui l'avait fait chevalier et comblé de témoignages de

haute bienveillance, il dut naturellement se joindre à ceux qui

aspiraient à tirer ce malheureux prince d'une position si triste et à

rétablir son autorité.

Tels furent, sans doute, les motifs qui déterminèrent Anselme à se

rendre en Écosse, au milieu de tant de misères, de complots, de

dangers. Lorsque Jacques eut recouvré le pouvoir, ceux qui, teints du

sang de ses conseillers, l'avaient tenu captif lui-même, ne pouvaient

guère revenir à lui franchement, ni savoir beaucoup de gré à ses plus

dévoués serviteurs. La faveur du roi et la qualité d'étranger étaient,

pour le sire de Corthuy, un double titre à leurs ombrages.

Parmi les acteurs principaux du sombre drame de Lauder, qui depuis

s'étaient rapprochés, au moins extérieurement, du souverain, si

cruellement traité dans ses favoris, nous retrouvons le comte de

Huntley (Alexandre de Seton Gordon). Le roi lui confia les fonctions

de justicier dans le nord de l'Écosse. Plus tard, on le vit se ranger

sous la bannière royale, lors de la rébellion qui mit fin au règne et

à la vie de Jacques, intervenir entre les partis comme conciliateur,

commander à l'avant-garde et se replier, avec précipitation et en

désordre, enfin, lorsque l'insurrection eut triomphé, garder son rang

et son influence, comme s'il eût été du nombre des vainqueurs.

Quelle qu'en fût plus particulièrement la cause, le comte paraît

n'avoir pas vu de bon oeil la présence du sire de Corthuy à la cour.

De tels sentiments étaient bien redoutables en Écosse, de la part d'un

homme puissant qui avait montré déjà qu'il ne reculait pas devant les

moyens les plus violents. Tout à coup, une sinistre nouvelle parvient

à Bruges. On apprend que, le 25 janvier 1483 (1482 vieux style),

Anselme Adorne avait été «fort traîtreusement conduit de vie à trépas

par _Sander Gardin_;» c'est ainsi que le nom d'Alexandre Gordon est

défiguré dans nos chroniques. Elles ajoutent «qu'en sa vie il avait

bien dépêché trente personnes par de semblables moyens et qu'il finit

néanmoins tranquillement dans son lit, ce qui crie vengeance au ciel.»

Ces dernières paroles, qu'elles fissent allusion au massacre de

Lauder, antérieur seulement d'une demi-année, ou à d'autres faits

moins connus, attestent, par leur vivacité, les regrets douloureux et

indignés qu'excita une mort si cruelle, dont les détails demeurent

couverts d'un voile mystérieux et lugubre; seulement, quand on examine

avec attention, sur le mausolée du sire de Corthuy, la figure qui le

représente, on y aperçoit vers le sein droit une large ouverture,

souvenir, sans doute, de l'empreinte qu'un poignard ou une dague avait

laissée sur la poitrine du chevalier brugeois.

Il expirait à un âge encore peu avancé[116], loin de ses enfants et

«de la si douce province de Flandre.» Ses restes, du moins, y furent

rapportés; on les déposa auprès de ceux de Marguerite dans l'église de

Jérusalem. C'est là que, attendant un jugement plus imposant que ceux

des hommes[117], le pieux voyageur se repose des fatigues, des

traverses, des joies, des amertumes de sa vie agitée.

[116] 58 ans.

[117] _Expectans judicium_, expression d'anciennes épitaphes.

Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps · 第 54 / 147 题