VI

Le Steen.

Caractère d'Anselme Adorne.--Vices de la procédure.--Les seize sont

conduits en prison.--Barbesan mis à la torture.--On dresse l'échafaud

sans attendre le jugement.--Vues secrètes des échevins.--Leurs

délais.--Les milices ne quittent pas la place.--On cherche les

échevins qui se cachent.--Condamnation et mort de Barbesan.--Position

dangereuse du sire de Corthuy.

Bien qu'on se livrât depuis quelque temps à un examen des comptes de

la ville pour s'assurer s'ils ne donnaient pas matière à reprendre, la

procédure, dans son ensemble, embrassant tous ceux qui avaient rempli

certaines fonctions pendant une certaine époque, ne dérivait pas de

griefs positifs et personnels, mais d'une suspicion vague, entretenue

par l'effervescence populaire et qui la nourrissait. Rien ne démontre

si, dans des cas spéciaux, la suspicion était fondée, ou dans quelle

mesure. On n'a pour se guider que des inductions, et il faut examiner

attentivement les circonstances soit générales, comme celles du temps,

la disposition des esprits, la régularité de l'instruction,

l'indépendance des juges, soit particulières, comme la moralité de

l'accusé.

Quant à Anselme Adorne, du moins, le lecteur a pu se faire de lui une

idée assez exacte. Du sang-froid, du courage, une piété sincère, une

vie pure, en un temps où la licence se cachait peu, un caractère loyal

et modéré, un ensemble de qualités qui le faisaient chérir et vénérer

de sa famille et lui attiraient la considération, l'affection même de

ceux qui avaient avec lui quelques rapports: tout cela se fait

apercevoir dans ce que nous avons eu à raconter de lui. En le voyant

enveloppé, sans qu'aucune accusation eût été formulée au préalable

contre lui, dans des poursuites dont la marche fera ressortir de plus

en plus leur caractère injuste et violent, nous n'aurons pas de peine

à former notre opinion en ce qui le concerne.

Au moment où les milices s'assemblaient, il se préparait peut-être

également à prendre part à la guerre. Il se trouvait pourtant encore à

la Maison de Jérusalem, au milieu de ses enfants. Un de ses fils

n'avait alors que seize ans; les filles étaient en dessous de cet âge:

ces jeunes têtes entourant le foyer auprès duquel il s'asseyait lui

même, le front déjà semé de quelques frimas, formaient la couronne de

son âge vieillissant.

Ce cercle aimé, il faut le quitter; il faut se dégager de ces chères

étreintes! Les suppôts du bailli ont frappé à la porte qui s'ouvrit

autrefois pour la duchesse Isabelle, Charles de Bourgogne et Marie

Stuart. Anselme suit les agents de la justice; il est conduit au

_Steen_, lugubre séjour dont la Gruthuse devait, quelques années

après, habiter à son tour les tristes réduits. Ce fut sur l'ordre de

Maximilien. Maintenant, c'était le peuple qui commandait, ou plutôt

cette partie active et ardente du peuple qui entraînait le reste.

On tire d'abord de prison l'un des seize, qu'une vieille chronique

flamande désigne seulement par ces mots: _un riche_: c'était Barbesan.

On le tortura cruellement, et tandis que l'affaire s'instruisait de la

sorte, on entendait retentir les marteaux des charpentiers qui

dressaient pour lui l'échafaud en face du Beffroi. Une déposition

assez suspecte vint accabler le malheureux; il convint, lui même, dans

les tourments, de tout ce qu'on voulut. C'était l'ordinaire; mais ce

qu'il importe de remarquer, c'est la conduite des échevins qui

formaient le tribunal appelé à le juger. Quoique choisis récemment

sous la pression des événements, ils n'avaient prêté la main à ces

cruels préliminaires que pour satisfaire le peuple; aussi ne se

pressaient-ils point de prononcer l'arrêt, espérant que ce qui s'était

fait déjà suffirait pour déterminer les milices à s'éloigner. Les

métiers pourtant demeuraient sur la place, rangés sous leurs

enseignes, et la nuit même ne put les séparer: on voulait voir jouer

la hache; on s'étonnait que l'exécution n'eût point lieu.

Quelle position que celle de cet homme, de ce père, attendu par le

bourreau, brisé par la torture, qu'on ne voulait point condamner, mais

qu'on n'osait absoudre! Excepté dans les rangs tumultueux de la

foule, la crainte glaçait les coeurs. Quelques-uns des principaux de

la ville étaient menacés d'un sort pareil à celui de Barbesan.

L'honnête bourgeoisie, incertaine, intimidée, se renfermait

prudemment, ou n'osait manifester sa pensée. Les plus habiles

acceptaient les faits, quels qu'ils fussent. Plusieurs composaient

leur visage et réglaient leurs paroles suivant les gens qu'ils

rencontraient.

La Gruthuse n'hésita point à compromettre sa popularité pour tenter de

sauver un infortuné; escorté d'ecclésiastiques, ainsi que nous l'avons

vu paraître au balcon de l'hôtel de ville, il vient supplier le peuple

d'épargner cette victime. Les marchands étrangers exerçaient une haute

influence par le rang de quelques-uns d'entre eux, leurs richesses, la

part qu'ils avaient à la merveilleuse prospérité de Bruges; la

neutralité de leur position les appelait assez souvent à l'office de

médiateurs: à leur tour, ils viennent intercéder en faveur de

l'accusé. Bientôt un plus touchant spectacle s'offre aux regards: on

voit s'avancer, craintives et tout en larmes, deux douces petites

innocentes: c'étaient ses filles. S'agenouillant l'une près de

l'autre, devant le peuple: «Grâce pour sa vie!» disent-elles d'une

voix enfantine, entrecoupée de sanglots; «prenez tout son bien: qu'il

ne nous reste rien sur la terre; si notre bon père vit, nous serons

bien contentes!» Un tel silence régnait, depuis qu'on les avait vues

paraître, que cette prière fut entendue de tous: les pleurs coulaient;

un murmure favorable, mais faible, commençait à circuler: soudain des

voix rudes le dominent et l'étouffent. «Justice!» crient celles-ci;

«il nous faut justice, nous ne nous payons point de paroles.»

On ne voyait pas cependant procéder au supplice, et le jour

s'avançait, quand ce cri sort de la foule: «Amis! voulez-vous que tout

aille bien, demeurons unis et suivez-moi!» On applaudit. L'homme qui

avait dit ces mots prend à la main une bannière et s'élance vers

l'hôtel de ville; tous se précipitent sur ses pas, emportant les

enseignes des métiers, et, avec une telle furie, qu'ils se culbutaient

les uns les autres. Ils s'étaient munis de coulevrines toutes chargées

et prêtes à faire feu.

Quand ils furent arrivés à l'hôtel de ville, les échevins avaient

disparu: on les cherche; on fouille jusqu'aux cloîtres, pour trouver

ces juges contumax. «Le peuple n'en veut point à leur vie,»

proclame-t-on; «mais il faut justice sur l'heure, ou l'on va voir de

grands désastres.» N'osant résister plus longtemps, ils sortent de

leurs cachettes; ils s'assemblent: le jugement attendu tombe de leur

bouche, et la tête de Barbesan a bondi sur l'échafaud.

Il était huit heures du soir, et l'on était au milieu du mois de mai,

en sorte que cette scène lugubre se terminait vers la tombée de la

nuit. Bientôt, dans le demi-jour du crépuscule brillent des torches

que portait une double file de religieux; ils conduisirent le cadavre

à Saint-Jacques, où il fut inhumé.

C'était devant ces juges, ce peuple, dans ces fatales circonstances,

qu'Anselme Adorne aurait à comparaître. La prison où il attendait son

sort était un reste d'un ancien palais des comtes de Flandre; elle

était proche de l'hôtel de ville, où la foule était accourue pour y

chercher les échevins. Le bruit, les cris de mort étaient venus

frapper l'oreille du chevalier. Il avait pu saisir de loin le murmure

confus du flot vivant qui inondait la place et, peut-être, quelque

sourd retentissement du coup fatal.

Sa conscience, du moins, était tranquille. Le banal et odieux soupçon

d'avoir fait tort aux finances de la ville, qui excitait surtout la

colère du peuple, ne pouvait l'atteindre; en qualité de bourgmestre de

la commune, il n'avait pas même eu maniement de deniers: c'est Despars

qui en fait la remarque. Mais il avait eu part à la faveur de Charles;

Humbercourt et le chancelier prisaient sa personne et ses services.

Qu'attendre d'une multitude ivre de sa puissance et sourdement

excitée, de juges effrayés qui s'étaient cachés pour ne point

condamner Barbesan et l'avaient ensuite livré au bourreau?

Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps · 第 51 / 147 题