Le Steen.
Caractère d'Anselme Adorne.--Vices de la procédure.--Les seize sont
conduits en prison.--Barbesan mis à la torture.--On dresse l'échafaud
sans attendre le jugement.--Vues secrètes des échevins.--Leurs
délais.--Les milices ne quittent pas la place.--On cherche les
échevins qui se cachent.--Condamnation et mort de Barbesan.--Position
dangereuse du sire de Corthuy.
Bien qu'on se livrât depuis quelque temps à un examen des comptes de
la ville pour s'assurer s'ils ne donnaient pas matière à reprendre, la
procédure, dans son ensemble, embrassant tous ceux qui avaient rempli
certaines fonctions pendant une certaine époque, ne dérivait pas de
griefs positifs et personnels, mais d'une suspicion vague, entretenue
par l'effervescence populaire et qui la nourrissait. Rien ne démontre
si, dans des cas spéciaux, la suspicion était fondée, ou dans quelle
mesure. On n'a pour se guider que des inductions, et il faut examiner
attentivement les circonstances soit générales, comme celles du temps,
la disposition des esprits, la régularité de l'instruction,
l'indépendance des juges, soit particulières, comme la moralité de
l'accusé.
Quant à Anselme Adorne, du moins, le lecteur a pu se faire de lui une
idée assez exacte. Du sang-froid, du courage, une piété sincère, une
vie pure, en un temps où la licence se cachait peu, un caractère loyal
et modéré, un ensemble de qualités qui le faisaient chérir et vénérer
de sa famille et lui attiraient la considération, l'affection même de
ceux qui avaient avec lui quelques rapports: tout cela se fait
apercevoir dans ce que nous avons eu à raconter de lui. En le voyant
enveloppé, sans qu'aucune accusation eût été formulée au préalable
contre lui, dans des poursuites dont la marche fera ressortir de plus
en plus leur caractère injuste et violent, nous n'aurons pas de peine
à former notre opinion en ce qui le concerne.
Au moment où les milices s'assemblaient, il se préparait peut-être
également à prendre part à la guerre. Il se trouvait pourtant encore à
la Maison de Jérusalem, au milieu de ses enfants. Un de ses fils
n'avait alors que seize ans; les filles étaient en dessous de cet âge:
ces jeunes têtes entourant le foyer auprès duquel il s'asseyait lui
même, le front déjà semé de quelques frimas, formaient la couronne de
son âge vieillissant.
Ce cercle aimé, il faut le quitter; il faut se dégager de ces chères
étreintes! Les suppôts du bailli ont frappé à la porte qui s'ouvrit
autrefois pour la duchesse Isabelle, Charles de Bourgogne et Marie
Stuart. Anselme suit les agents de la justice; il est conduit au
_Steen_, lugubre séjour dont la Gruthuse devait, quelques années
après, habiter à son tour les tristes réduits. Ce fut sur l'ordre de
Maximilien. Maintenant, c'était le peuple qui commandait, ou plutôt
cette partie active et ardente du peuple qui entraînait le reste.
On tire d'abord de prison l'un des seize, qu'une vieille chronique
flamande désigne seulement par ces mots: _un riche_: c'était Barbesan.
On le tortura cruellement, et tandis que l'affaire s'instruisait de la
sorte, on entendait retentir les marteaux des charpentiers qui
dressaient pour lui l'échafaud en face du Beffroi. Une déposition
assez suspecte vint accabler le malheureux; il convint, lui même, dans
les tourments, de tout ce qu'on voulut. C'était l'ordinaire; mais ce
qu'il importe de remarquer, c'est la conduite des échevins qui
formaient le tribunal appelé à le juger. Quoique choisis récemment
sous la pression des événements, ils n'avaient prêté la main à ces
cruels préliminaires que pour satisfaire le peuple; aussi ne se
pressaient-ils point de prononcer l'arrêt, espérant que ce qui s'était
fait déjà suffirait pour déterminer les milices à s'éloigner. Les
métiers pourtant demeuraient sur la place, rangés sous leurs
enseignes, et la nuit même ne put les séparer: on voulait voir jouer
la hache; on s'étonnait que l'exécution n'eût point lieu.
Quelle position que celle de cet homme, de ce père, attendu par le
bourreau, brisé par la torture, qu'on ne voulait point condamner, mais
qu'on n'osait absoudre! Excepté dans les rangs tumultueux de la
foule, la crainte glaçait les coeurs. Quelques-uns des principaux de
la ville étaient menacés d'un sort pareil à celui de Barbesan.
L'honnête bourgeoisie, incertaine, intimidée, se renfermait
prudemment, ou n'osait manifester sa pensée. Les plus habiles
acceptaient les faits, quels qu'ils fussent. Plusieurs composaient
leur visage et réglaient leurs paroles suivant les gens qu'ils
rencontraient.
La Gruthuse n'hésita point à compromettre sa popularité pour tenter de
sauver un infortuné; escorté d'ecclésiastiques, ainsi que nous l'avons
vu paraître au balcon de l'hôtel de ville, il vient supplier le peuple
d'épargner cette victime. Les marchands étrangers exerçaient une haute
influence par le rang de quelques-uns d'entre eux, leurs richesses, la
part qu'ils avaient à la merveilleuse prospérité de Bruges; la
neutralité de leur position les appelait assez souvent à l'office de
médiateurs: à leur tour, ils viennent intercéder en faveur de
l'accusé. Bientôt un plus touchant spectacle s'offre aux regards: on
voit s'avancer, craintives et tout en larmes, deux douces petites
innocentes: c'étaient ses filles. S'agenouillant l'une près de
l'autre, devant le peuple: «Grâce pour sa vie!» disent-elles d'une
voix enfantine, entrecoupée de sanglots; «prenez tout son bien: qu'il
ne nous reste rien sur la terre; si notre bon père vit, nous serons
bien contentes!» Un tel silence régnait, depuis qu'on les avait vues
paraître, que cette prière fut entendue de tous: les pleurs coulaient;
un murmure favorable, mais faible, commençait à circuler: soudain des
voix rudes le dominent et l'étouffent. «Justice!» crient celles-ci;
«il nous faut justice, nous ne nous payons point de paroles.»
On ne voyait pas cependant procéder au supplice, et le jour
s'avançait, quand ce cri sort de la foule: «Amis! voulez-vous que tout
aille bien, demeurons unis et suivez-moi!» On applaudit. L'homme qui
avait dit ces mots prend à la main une bannière et s'élance vers
l'hôtel de ville; tous se précipitent sur ses pas, emportant les
enseignes des métiers, et, avec une telle furie, qu'ils se culbutaient
les uns les autres. Ils s'étaient munis de coulevrines toutes chargées
et prêtes à faire feu.
Quand ils furent arrivés à l'hôtel de ville, les échevins avaient
disparu: on les cherche; on fouille jusqu'aux cloîtres, pour trouver
ces juges contumax. «Le peuple n'en veut point à leur vie,»
proclame-t-on; «mais il faut justice sur l'heure, ou l'on va voir de
grands désastres.» N'osant résister plus longtemps, ils sortent de
leurs cachettes; ils s'assemblent: le jugement attendu tombe de leur
bouche, et la tête de Barbesan a bondi sur l'échafaud.
Il était huit heures du soir, et l'on était au milieu du mois de mai,
en sorte que cette scène lugubre se terminait vers la tombée de la
nuit. Bientôt, dans le demi-jour du crépuscule brillent des torches
que portait une double file de religieux; ils conduisirent le cadavre
à Saint-Jacques, où il fut inhumé.
C'était devant ces juges, ce peuple, dans ces fatales circonstances,
qu'Anselme Adorne aurait à comparaître. La prison où il attendait son
sort était un reste d'un ancien palais des comtes de Flandre; elle
était proche de l'hôtel de ville, où la foule était accourue pour y
chercher les échevins. Le bruit, les cris de mort étaient venus
frapper l'oreille du chevalier. Il avait pu saisir de loin le murmure
confus du flot vivant qui inondait la place et, peut-être, quelque
sourd retentissement du coup fatal.
Sa conscience, du moins, était tranquille. Le banal et odieux soupçon
d'avoir fait tort aux finances de la ville, qui excitait surtout la
colère du peuple, ne pouvait l'atteindre; en qualité de bourgmestre de
la commune, il n'avait pas même eu maniement de deniers: c'est Despars
qui en fait la remarque. Mais il avait eu part à la faveur de Charles;
Humbercourt et le chancelier prisaient sa personne et ses services.
Qu'attendre d'une multitude ivre de sa puissance et sourdement
excitée, de juges effrayés qui s'étaient cachés pour ne point
condamner Barbesan et l'avaient ensuite livré au bourreau?