Les capitaines de la duchesse.
Objet de la mission des capitaines.--L'avenir de Bruges.--Le sire
de la Gruthuse.--Jean de Bruges.--Jean Breydel et son
escorte.--Transaction.--La Gruthuse au balcon de l'hôtel de
ville.--Arrestation d'Hugonet et d'Humbercourt.--Exécutions à
Gand.--Troubles à Bruges.--On demande la mise en jugement des anciens
magistrats.--Caractère de la justice communale dans les temps de
troubles.--Les partis et leurs accusations.
La mission qui était confiée au sire de Corthuy, conjointement avec
les autres personnages que nous venons de nommer, n'était pas moins
flatteuse que délicate; elle témoignait, à la fois, de l'estime que la
cour avait pour lui et de celle qu'il inspirait à ses concitoyens, car
il s'agissait de rétablir parmi eux l'ordre et le calme, non par des
mesures de rigueur auxquelles on ne pouvait même songer, mais par la
conciliation et par l'ascendant de la sagesse et de la considération
personnelle.
Parvenue au sommet de ses prospérités, dont il ne reste plus qu'un
souvenir et la misère qu'elles laissent trop souvent après elles,
Bruges rencontrait une pente fatale et devait rapidement la descendre.
Il semblait que la nature et les événements conspirassent ensemble sa
ruine. Le Zwyn[102] commençait à se fermer peu à peu à la navigation.
Les agitations politiques éloignèrent le commerce effrayé, et
lorsqu'il consentit à revenir, les avenues se fermaient devant lui.
Survint ensuite la réforme religieuse qui remua de nouveau le peuple
et troubla jusqu'à la paix des tombeaux. La peste, enfin, se chargea
de mettre la population de niveau avec sa fortune réduite. Jamais
Bruges ne se releva.
[102] Petit golfe qui amenait les vaisseaux au port de l'Écluse.
Il n'était donné de l'arrêter dans cette voie, dont on ne découvrait
pas même les abîmes, ni au sire de Corthuy, ni aux autres délégués de
la duchesse. C'est beaucoup, quelquefois, de pourvoir aux besoins les
plus pressants du moment, et telle était la véritable tâche des
capitaines. La chronique publiée par André Wyts confond, ici, deux
qualités fort différentes désignées également par ce titre. Anselme
Adorne n'était point, en ce moment, capitaine de quartier (Hoofdman),
non plus que les trois autres. C'étaient des officiers de la maison de
Bourgogne, qui devaient se partager les importantes fonctions de
commandant ou gouverneur.
La Gruthuse les avait déjà remplies à Bruges, ainsi que nous l'avons
vu plus haut, et avait beaucoup contribué à maintenir cette ville dans
l'obéissance, lors du soulèvement des Gantois contre Philippe le Bon.
Proprement, c'était un Van der Aa, de la famille des seigneurs de
Grimberghe; il devait à des alliances le nom de Bruges et les titres
de sire de la Gruthuse et de prince de Steenhuse. Édouard IV l'avait
créé comte de Wincester. Il était marié à une dame de la maison de
Borsèle, fille du comte de Grand-Pré et d'une princesse d'Écosse. Sa
naissance et les services signalés qu'il avait rendus aux ducs de
Bourgogne lui avaient valu l'ordre de la Toison d'or, ainsi que la
lieutenance générale de Hollande, Zélande et Frise, que lui enlevaient
les circonstances présentes; ses qualités étaient dignes de son rang,
son caractère humain et affable: esprit sage et modéré, il savait
s'accommoder aux temps.
Son fils est connu principalement pour sa participation à quelques
opérations militaires. Après la mort de la duchesse, ayant pris parti,
aussi bien que la Gruthuse lui-même, contre Maximilien, il passa en
France quand ce prince l'eut emporté et fut gouverneur de la Picardie
et chevalier de Saint-Michel.
Breydel, au contraire, s'attacha à la cause du duc d'Autriche et paya
son zèle de sa tête. Nous avons parlé de ses exploits contre les
infidèles; il avait actuellement sous ses ordres des hommes d'armes
étrangers qu'il s'était attachés dans ses guerres lointaines, ou qui
formaient la force armée mise à la disposition des capitaines.
Ce n'était pourtant ni cet appareil guerrier, ni leur valeur
personnelle qui eussent pu suffire à contenir une population de deux
cent mille âmes, dans un moment où le pouvoir était sans force et
l'État en péril. Les capitaines s'appliquèrent à calmer les esprits.
Le soir même de leur arrivée, la Gruthuse et ses compagnons eurent une
conférence avec les doyens; il s'agissait de s'entendre sur les
conditions auxquelles les métiers consentiraient à déposer les armes.
Ceux-ci exigeaient l'abolition des nouveaux impôts, l'annulation des
contre-lettres qu'on gardait au château de Lille, ainsi que des
conditions imposées par Philippe le Bon, en 1437, enfin le
rétablissement de tous les priviléges. Celui de mettre en jugement les
magistrats et même les officiers de la duchesse qui exerçaient à
Bruges leurs fonctions, fut le point le plus contesté: c'était, en
effet, une arme bien dangereuse. On finit, cependant, par tout
accorder, et le sire de la Gruthuse s'employa vivement auprès de la
cour pour qu'elle ratifiât ces concessions.
Le 7 mars, un beau drap d'or couvrait le balcon de l'hôtel de ville;
la Gruthuse, revêtu des insignes de la Toison d'or, y parut entre
quatre religieux, savants en théologie; là, après avoir fait donner
lecture des actes dont on se plaignait, il les déchira de sa main, aux
acclamations de la foule qui jurait de vivre et de mourir avec la
jeune duchesse.
Tous les priviléges de la ville furent ensuite soumis à l'inspection
des chefs de la bourgeoisie, ainsi que des doyens. «De tout ceci,»
ajoute la chronique, «il revint au sire de la Gruthuse beaucoup
d'honneur et d'affection parmi le peuple.»
On voit ici la Gruthuse sur le premier plan et les trois autres
capitaines rester dans l'ombre; peut-être Breydel n'était-il même que
son lieutenant, et Jean de Bruges ne pouvait, à côté de son père,
jouer qu'un rôle secondaire. Le sire de Corthuy aurait eu ainsi, seul
entre les trois, une position indépendante; on ne saurait douter qu'il
n'inspirât à la duchesse et à son conseil une confiance particulière,
ce qui devait donner beaucoup de poids à son intervention. S'il paraît
moins en évidence que la Gruthuse, tout n'en porte pas moins à croire
qu'il le seconda loyalement. Il voyait avec joie le calme rétabli par
leurs soins communs: ce fut encore un beau jour dans sa vie publique
et peut-être le dernier. Bien souvent, il vient un temps où la
destinée change de cours: tout allait au-devant de nous, tout
s'éloigne ou s'assombrit. C'est moins un malheur, peut-être, qu'un
signal et un bienveillant avertissement. Quand tout ce qui nous a
ébloui, entraîné, charmé, ne nous offre plus que mécomptes et
amertume; quand les noeuds qui nous lient à la vie se détachent l'un
après l'autre, que toutes les clartés de la terre pâlissent ou
s'éteignent, n'est-ce pas pour qu'on la quitte sans regret et que,
d'avance, l'on regarde plus haut?
La situation politique, à Bruges, comme dans le reste de la Flandre,
avait toujours pour pivot ce qui se passait à Gand. Un drame lugubre
s'y préparait: Hugonet et Humbercourt avaient à porter le poids de
leur faveur passée et, plus encore, de celle qu'ils conservaient en
secret. Malgré leurs dispositions favorables, Louis XI ne les trouvait
pas assez souples et voulait tout brouiller; par des indiscrétions
calculées, il les compromet adroitement. Le duc de Clèves leur
devient hostile, en apprenant qu'ils voulaient le mariage du dauphin
avec la duchesse dont il ambitionnait la main pour son propre fils. Le
peuple de Gand avait peu besoin qu'on l'excitât contre ces étrangers;
il les fait jeter en prison. Les métiers s'arment de nouveau et font
arrêter encore plusieurs personnages dont quelques-uns sont
immédiatement mis à la question et exécutés.
C'est, dans le pays, un mouvement général. On voit accourir à Bruges
les gens du Franc qui lacèrent ou livrent aux flammes les actes par
lesquels ce territoire avait été érigé en quatrième Membre et traînent
leurs magistrats devant le bailli pour qu'il les fasse conduire au
Steen[103]. Peu après, les Brugeois font subir le même sort à quelques
habitants, et prétendent qu'on y joigne encore tous ceux qui avaient
rempli dans les dernières années les fonctions de bourgmestre ou de
trésorier de la ville, afin qu'ils eussent à rendre compte de leur
gestion.
[103] Prison.
Le baron de Corthuy, qui venait de remplir une mission toute de
conciliation et de popularité, était du nombre des magistrats que
cette mesure aurait atteints; les libertés qu'il avait concouru à
rendre à ses concitoyens, se tournaient ainsi contre lui. Ce n'est pas
qu'il y eût eu quelque chose d'effrayant pour lui à rendre compte de
son administration devant des juges impartiaux et indépendants; mais
rien de redoutable, dans les moments d'émotion populaire, comme cette
juridiction communale que nous allons voir à l'oeuvre. C'était la
justice criminelle du temps, avec tous ses vices et l'intervention de
la multitude, avec tous ses entraînements; point d'appel ni de sursis,
la torture ou sa menace, aucune des garanties qui de nos jours
protégent les biens, l'honneur et la vie du dernier des citoyens.
Lorsqu'on parcourt d'ailleurs les chroniques du temps, on aperçoit
des partis en jeu, et l'on sait assez quelles sont leur équité et
leur modération. Selon les différentes phases de la politique,
on voit ceux qui partageaient la Flandre se poursuivre tour à
tour des plus déplorables accusations. Qui voudra croire que Jean
de Nieuwenhove[104], brave et renommé capitaine, l'un des héros de
Guinegate, où il fut armé chevalier, ait détourné à son profit les
fonds destinés à la solde des troupes; que Martin Lem ait machiné la
mort de Barbesan; que le fond de la politique de la Gruthuse ait été
de dégager ses revenus en spéculant sur les variations du tarif des
monnaies? Tout cela fut dit, accepté, par un parti ou par l'autre, et
la postérité le rejette avec mépris.
[104] Il était frère d'Agnès de Nieuwenhove, mariée à Arnout
Adorne et fils, ainsi qu'elle, de Nicolas de Nieuwenhove. Le
bourgmestre s'appelait aussi Jean, mais il était fils de Michel.
Le baron de Corthuy pouvait être aussi en butte à la haine d'un parti
et en devait subir les conséquences. Les choses toutefois, à Bruges,
n'en étaient pas encore tout à fait là; le coup fut amorti: on
détourna la fureur populaire sur le bourgmestre fugitif qu'elle ne
pouvait atteindre. Une prime fut promise à qui le livrerait.
La famille et les amis d'Anselme respiraient en voyant l'orage
s'éloigner d'une tête vénérée; mais il devait éclater bientôt avec
plus de furie.
V
Marie de Bourgogne.
Tâche pénible.--La gloire des nations.--Supplice d'Hugonet et
d'Humbercourt.--Nobles larmes.--Adolphe de Gueldre et le duc de
Clèves.--Entrée de la duchesse à Bruges.--Troubles.--Pillage.--L'échevin
justifié et emprisonné.--Cris de mort.--Ambassade de l'empereur Frédéric
III.--Renouvellement des magistrats.--Une plaisanterie de Louis
XI.--Les Gantois entrent en campagne.--Revue des milices
brugeoises.--Les seize.--Digression.--Les deux déserteurs.
Ce n'est pas, nous l'avouons, sans avoir hésité quelque temps que nous
poursuivons notre tâche: elle nous oblige à retracer avec détail des
scènes pénibles d'agitation et de désordre; mais tous les peuples,
toutes les formes de gouvernement, tous les états de la société ont
leur part d'erreurs et de fautes, et nous ne pensons pas que
l'historien ait charge de les couvrir d'un voile, ou, comme on l'a vu
ailleurs, d'un vernis séduisant. La gloire d'une nation dépend moins
du soin qu'on prendrait de pallier et de colorer ce qui a pu s'y
passer de moins digne d'éloge, que des grands hommes qu'elle a
produits et des grandes choses qu'elle a faites. Aucun pays n'efface
sous ce double rapport les provinces belges, et la Flandre a sa belle
et noble part dans de tels souvenirs. Nous pouvons donc être
tranquilles, et nous reprenons notre récit.
Assez d'autres sans nous ont exposé et discuté les griefs auxquels les
deux anciens conseillers de la maison de Bourgogne, détenus dans la
prison de Gand, étaient en butte; ce dont nous nous préoccupons
surtout, c'est de la relation que nous apercevons entre cette affaire
et l'ensemble de la situation.
L'histoire offre certains moments où toute une suite d'événements est
comme suspendue à la vie d'un homme, à l'existence d'un enfant, à un
siége qui se poursuit, à un procès qui se juge. Ainsi en était-il de
celui-ci. Hugonet et Humbercourt, l'homme d'État et le capitaine,
devant le tribunal auquel la duchesse avait été contrainte de livrer
leur sort, c'était le règne de Charles qu'un arrêt allait frapper, et
tout ce qui avait tenu à ce règne en devait sentir le contre-coup. La
procédure semblait trop lente; le peuple s'agite; enfin l'arrêt est
prononcé: les deux proscrits montent l'un après l'autre sur le même
échafaud, dont on prit soin de changer la décoration, selon l'état et
le rang de chacun.
Plus touchée de leur danger que ne le sont souvent les grands du
malheur de ceux qui les servent, Marie avait tenté d'arracher ces
victimes à la mort. Elle avait le doux éclat de la jeunesse, la
majesté du rang; son deuil triste et récent, ses supplications, ses
larmes, leur impuissance, rendent cet incident l'un des plus émouvants
de nos annales.
Avec Hugonet et Humbercourt, elle défendait la mémoire de son père.
Adolphe de Gueldre s'était saisi autrefois du sien, «à un soir, comme
il se voulait aller coucher, et l'avait amené à cinq lieues
d'Allemagne, à pied, sans chausse, par un temps très-froid, et le mit
au fond d'une tour, où il n'y avait de clarté que par une bien petite
lucarne.» Ce fils dont quelques circonstances semblent pourtant
atténuer les torts, sans pouvoir l'absoudre, était l'un des
prétendants à la main de l'héritière de Bourgogne et cherchait un
point d'appui dans le peuple qu'il séduisait par des qualités
brillantes.
Pour son parti, la mort d'Hugonet et d'Humbercourt était un triomphe.
Le duc de Clèves y avait concouru en donnant les mains à la
condamnation de tous deux. Voulant écarter un obstacle, il avait servi
un rival et précipité le cours des événements qu'il se flattait de
maîtriser. Il tente alors de rendre à la captivité Adolphe, l'idole de
la multitude, qui s'était inscrit parmi les orfèvres. Vain et débile
essai! Le duc de Clèves, chef du conseil, placé au sommet des
pouvoirs, échoue contre les priviléges d'un métier et la faveur du
peuple; il s'éloigne humilié et vaincu. Sa défaite devait donner au
mouvement une impulsion nouvelle. Sans comparer les causes, ni les
événements, on songe involontairement aux Girondins préparant la
domination de leurs implacables adversaires.
Sur ces entrefaites, la duchesse de Bourgogne se rend à Bruges pour en
jurer les priviléges. On la reçoit avec les honneurs dus à son rang.
Archers et arbalétriers, à pied, à cheval, défilaient en bon ordre, le
casque en tête, avec des casaques tailladées qui laissaient dessous
briller leur armure. Les métiers portaient des flambeaux. Les maisons
étaient ornées de draperies blanches, de drap d'or, de riches tapis.
Des jeunes filles, couronnées de roses, vinrent offrir à Marie un
chapeau des mêmes fleurs qu'elles lui présentèrent sur un plateau de
cristal. On voyait, sur des théâtres, Moïse sauvé des eaux, le roi
Priam et la reine Panthésilée, la jeune et belle Ara recevant la
bénédiction de son père. Une inscription qui accompagnait la dernière
représentation, renfermait cette allusion qui, en ce moment surtout,
dut toucher la princesse: _Nec fidem suam unquam mutavit ab eo_[105].
[105] Jamais elle ne détacha, de lui, sa foi.
Mais tandis qu'elle s'avançait dans une litière couverte de velours
noir, au milieu des démonstrations de respect et de joie, un bruit se
répandait, parmi la foule, que, par des sacrifices pour la défense
commune, les magistrats du Franc avaient obtenu que ce territoire
demeurât séparé de la ville. Le soir même, les métiers s'assemblent;
plusieurs échevins sont arrêtés; la maison du bourgmestre est livrée
au pillage, arme trop ordinaire de nos discordes.
L'un des échevins demanda à se justifier: il monta dans une chaire,
sur la place, et donna des explications si claires et si précises,
qu'il ne restait aucun doute sur son innocence. On ne l'en reconduisit
pas moins en prison, car il ne fallait point fâcher le peuple: mais
les agitateurs n'étaient pas satisfaits: ils voulaient du sang. Pour
qu'il ne fut point versé, les doyens, disaient-ils, s'étaient fait
compter cent couronnes. «Tue! tue!» s'écrient quelques voix. Tout
était perdu sans le sang-froid du doyen des maréchaux: «A vos
bannières!» crie t-il à son tour d'une voix retentissante: on se
range; on endosse le harnais; chacun brandit ses armes. Pour produire
ce tumulte, il avait suffi de trois ou quatre misérables.
C'est au milieu de ce désordre qu'arrivèrent à Bruges les ambassadeurs
qui venaient demander la main de Marie pour Maximilien d'Autriche,
fils de l'empereur Frédéric III. Pendant que se traitait cette grande
affaire européenne autant que flamande, la duchesse put voir, des
croisées d'une hôtellerie où elle se transporta, les métiers rangés,
en armes, sur la place, les gens du Franc et des villes subalternes se
joignant à eux, et une députation de Gand qui venait offrir aux
Brugeois le concours de cette alliée puissante et redoutable.
Il fallait céder: aux concessions accueillies naguère avec tant
d'enthousiasme, Marie en ajouta de nouvelles et les confirma toutes
par ses serments.
Quoique les magistrats n'eussent pas fini leur temps d'exercice, ils
devaient être renouvelés au début d'un nouveau règne, et ils le furent
selon les priviléges qui venaient d'être accordés. Les sires de
Gaesbeck, Van der Gracht et d'Utkerque (Charles de Halewyn), tous
trois chevaliers, et le seigneur de Dadizeele, grand bailli de Gand,
procédèrent à cette opération, de concert avec les chefs de la
bourgeoisie et des métiers. On prit cinq échevins et autant de
conseillers parmi les _Poorters_, un échevin et un conseiller dans
chacun des huit autres Membres, c'est-à-dire des huit groupes que
formaient les métiers. Les échevins élurent ensuite le premier
bourgmestre, et le conseil, le bourgmestre de la commune.
Cette combinaison offrait l'avantage de ne laisser aucun des éléments
de la cité devenir étranger à la chose publique. Le gouvernement avait
une action par le choix des commissaires. La grande part, toutefois,
était dévolue aux métiers, et, en fait, la multitude avait la plus
forte, par sa masse, son ardeur, sa présence sur la place publique,
ses armes qui la faisaient craindre, et dont on avait grand besoin.
Les États de Marie étaient envahis. Louis XI, tout en y fomentant des
divisions, prenait des villes, les serrant vivement, payant bien la
défection et effrayant la fidélité par des supplices. C'est ainsi
qu'après avoir fait servir un bon souper aux députés qu'Arras envoyait
à la duchesse, il leur fit couper la tête. Celle de l'un d'eux, qui
était du parlement, fut exposée, avec un beau chaperon fourré, sur le
marché d'Hesdin, «là où il préside,» ajoutait, en goguenardant, le roi
qui aimait à raconter cette plaisante histoire.
Les Gantois entrent en campagne, sous la bannière que la jeune
duchesse, pour leur complaire, avait remise de ses mains à Adolphe de
Gueldre. Bruges, à son tour, se prépare à la guerre. Un corps soldé,
ayant chaperon rouge et casaque pareille, à la croix de Bourgogne,
sort des portes. Les milices accourent sur le marché pour y passer la
revue; mais une fatale pensée naît ou est semée dans leurs rangs.
Elles déclarent qu'elles ne partiront point, que l'on n'ait mis en
jugement tous les bourgmestres et trésoriers de la ville, de 1472 à
1475: ainsi, quatre premiers bourgmestres, autant de bourgmestres de
la commune, et huit trésoriers, en tout seize anciens magistrats. La
date de leurs fonctions suffisait aux poursuites; on saurait bien,
après, distinguer les innocents des coupables.
Le principe de cette mise en prévention, en bloc, était si absolu,
qu'il enveloppait à la fois les hommes dont les opinions s'accordaient
le moins. A côté de Van Overtveldt, conseiller du dernier duc, de Jean
de Raenst, seigneur de Saint-Georges, de Barbesan, comme eux du parti
de la cour, on trouvait, parmi les seize, l'un des chefs du parti
contraire, Jean de Nieuwenhove, dont il vient d'être parlé. Il y avait
encore Martin Lem et Pierre Metteneye, dont la conduite politique
marque bien les vicissitudes du temps et l'incertitude qui régnait
dans les esprits.
Ce fut à une époque postérieure à celle qui nous occupe en ce moment;
mais ces détails sont curieux et caractéristiques. Martin Lem fut
encore plusieurs fois premier bourgmestre; il se montrait entouré
d'une escorte, en sorte que le peuple, en le voyant passer, s'écriait:
«Voilà le petit comtin de Flandre!» ou bien: «Vive le comte Martin
sans Terre!» Maître d'hôtel de Maximilien, il lui donne un magnifique
banquet en sa maison de Richebourg. Bientôt les Trois Membres, en
lutte avec ce prince, confèrent à Lem les fonctions de bailli; mais
après, démissionné par eux, il va terminer ses jours dans l'exil.
Pour Metteneye, il était fils du chevalier du même nom, dont nous
avons parlé, et fut lui-même seigneur de Marque, Marquillies,
Poelvoorde, pannetier des ducs de Bourgogne et capitaine du château
d'Audenaerde. Lorsque Maximilien se trouvait à Bruges, déjà presque à
demi captif, ce gentilhomme fut nommé écoutète. Charles de Halewyn
était grand bailli: tous deux étaient agréables au peuple; mais
réduits, à mesure que les événements se déroulaient, à prêter leur
ministère à des actes qui les compromettaient et leur répugnaient, ils
annoncent une sortie contre l'ennemi, se font ouvrir une porte,
piquent des deux, et on les attend encore.
Tels étaient quelques-uns des compagnons d'infortune de notre
voyageur. Les différences que nous venons de noter en établissaient,
pour eux, dans le péril. Leur mise en jugement était, au surplus,
demandée, maintenant, sans distinction et d'une façon qui ne
permettait plus les hésitations ni les délais.