Mort de Charles le Téméraire.
Siége de Nancy.--Le comte de Campo Basso.--Ambassade
écossaise.--Singulière prédiction.--Elle est confirmée par
l'événement.--Le mauvais valet de chambre.--Réflexions.--Les états des
provinces s'assemblent.--Les métiers de Gand.--Troubles à Bruges.--Le
sire de Corthuy capitaine de la duchesse de Bourgogne.--Les trois
chroniques.
Accablé de honte et de douleur, Charles, s'attachant néanmoins avec
une fatale persistance à ses entreprises, semblait jeter le défi à la
destinée. Avec une poignée de soldats mal armés, mal payés,
découragés, malades, il poursuivait le siége de Nancy. Une sombre
figure marchait à ses côtés, semblable à un esprit de ténèbres, qui ne
devait le quitter qu'après l'avoir précipité dans l'abîme: c'était le
comte de Campo Basso.
Sur ces entrefaites arrivait à Bruges une ambassade écossaise chargée
d'exposer au duc de Bourgogne les doléances du commerce au sujet de
certaines mesures que ce prince avait prises. Plusieurs des
personnages les plus distingués de la ville s'empressèrent de fêter
ces étrangers, et l'on pense bien que le sire de Corthuy ne fut point
des derniers. On pourrait placer chez lui le lieu d'une scène
singulière rapportée par Buchanan, si le récit même de cet auteur plus
élégant que fidèle, n'était vraisemblablement une fable. Voici ce
qu'il raconte: Dans un repas donné aux envoyés écossais, un certain
docteur en médecine, nommé André, qui se piquait d'astrologie, les
prenant à l'écart, leur dit mystérieusement: «Ne vous pressez pas de
vous rendre au camp du duc de Bourgogne: dans trois jours vous
apprendrez sa mort.» En effet, on sut bientôt qu'à la suite d'une
bagarre plutôt que d'un combat, Charles avait été enveloppé et
massacré le 5 janvier 1477.
Commines vit depuis, à Milan, un anneau où était gravée une pierre à
fusil et que le duc avait coutume de porter à son pourpoint: «Celuy
qui le lui ôta,» dit l'historien, «fut mauvais valet de chambre.»
On douta de la mort du Téméraire; le peuple ne voulait point croire
que de cet homme puissant qui avait agité la terre, il n'y restait
plus qu'un cadavre nu, la face prise dans la glace d'un fossé. C'est
ainsi qu'on le retrouva au bout de quelques jours.
L'épée qu'il avait portée, après Philippe le Bon, avait rivalisé avec
le sceptre des Valois, soumis la Hollande et la Frise, le Luxembourg,
la Gueldre, cruellement réprimé les Liégeois, dompté les communes
soulevées, conduit et contenu les grands; maintenant elle tombait,
brisée, aux mains d'une jeune orpheline aux prises avec les armes et
les intrigues de Louis XI: c'était une révolution.
Le 24 janvier, la duchesse, conjointement avec la veuve du Téméraire,
annonçait le tragique événement aux populations, en même temps que
l'intention d'aviser, de concert avec les princes de son sang, ses
conseillers et les «gens des Trois États des pays de par deçà,» qui
dans peu allaient s'assembler, à alléger les charges des sujets, à les
traiter avec douceur et justice, et à résister aux entreprises des
ennemis[99]. Il est triste de le dire: quand on est fort, on est peu
disposé à céder; quand on a cessé de l'être, les concessions
trahissent la faiblesse et ne désarment guère ceux qui les obtiennent.
[99] _Bulletins de la commission d'histoire de l'Académie royale
de Belgique,_ t. VII, 1er _Bulletin_, p. 64.
Les princes alliés à la maison de Bourgogne, les principaux seigneurs,
la noblesse, les états généraux de provinces, parmi lesquelles la
Flandre, le Brabant, la Hollande, le Hainaut, formaient chacune le
centre d'autant de groupes particuliers, se réunissent autour de
Marie, dans les murs de Gand, siége, en ce moment, du gouvernement et
centre de l'action nationale. Le sire de Corthuy ne tarda pas à s'y
rendre, et pendant quelque temps il put y observer, comme à leur
source, des événements qui ne devaient influer que trop sur sa
destinée.
Commines a injustement ravalé les hommes, étrangers jusque-là aux
affaires, qui dans cette crise furent amenés à y prendre part. Si
pourtant l'on se représente clairement la situation au dehors et au
dedans, un ennemi aussi peu scrupuleux que puissant, poussé par la
haine et la vengeance plus encore que par la politique, le pouvoir
ébranlé et chancelant, les États de Bourgogne composés de deux parties
presque étrangères l'une à l'autre, les provinces dites de par deçà
récemment ou faiblement unies entre elles, chacune formant un État
jaloux de ses droits et repoussant toute influence étrangère à son
territoire; chez les grands, des vues, des intérêts divers; des
institutions que d'autres pays enviaient, mais qui donnaient à la
multitude une action directe et, dans des moments semblables, presque
souveraine; la réaction d'autant plus violente, que la compression
avait été plus forte; si, disons nous, l'on se fait une idée vive et
nette d'un tel état de choses, on comprendra sans peine qu'il eût
presque fallu un prodige pour qu'il n'en sortit rien que de juste, de
sage et de régulier.
L'habitude d'obéir survit quelque temps au pouvoir; les conséquences
de la situation ne devaient se développer que successivement. Bientôt
pourtant un observateur attentif, dont le nom n'est point connu,
écrivait silencieusement, dans des notes qui sont parvenues jusqu'à
nous, que «le _commun peuple_ était maître.» Ces mots, nous ne les
transcrivons point avec un sentiment de dédain: Lazare[100] était du
commun peuple; mais Lazare ne gouvernait pas. L'infortuné! il eût
trouvé des flatteurs.
[100] Dans la saisissante parabole du mauvais riche.
Les métiers de Gand s'arment et se font remettre en possession de
tous leurs priviléges. A ce signal, les Brugeois demandent une lecture
solennelle de ceux de leur ville. Le premier bourgmestre s'y oppose
avec plus de fierté que de prudence; le peuple s'assemble en tumulte.
A la vue du flot qui déborde et gronde, Nieuwenhove se trouble et
court à Gand avertir la duchesse de se qui se passait.
Quelques jours après, on voyait entrer à Bruges, par la porte de
Sainte-Croix, une petite troupe de cavaliers. Anselme Adorne en
faisait partie, aussi bien que le sire de la Gruthuse, Jean, son fils,
seigneur de Spiere ou des Pierres, et Jean Breydel. La duchesse, afin
de rétablir l'ordre dans cette ville, l'avait placée sous le
commandement des quatre capitaines que nous venons de nommer. Le reste
se composait de leur suite et de leur escorte.
Avant de faire connaître ce qu'ils firent et quelles en furent les
suites, nous devons dire quelque chose des sources où nous avons
principalement puisé:
On trouve la relation des troubles de Bruges, à l'époque de
l'avénement de Marie de Bourgogne, dans la Chronique de Flandre
d'Antoine de Roovere, qui fait partie de l'ouvrage publié à Anvers en
1531, par Guillaume Vorsterman, sous le titre de: _die exellente
Cronike van Vlaenderen_, ainsi que dans la Chronique de Despars,
terminée en 1562, et celle qui a été publiée à Bruges en 1727, par
André Wyts.
De ces trois ouvrages, le premier retrace le plus directement les
impressions du moment et les souvenirs contemporains; mais souvent il
rend ceux-ci d'une manière un peu confuse, et ils ont besoin d'être
débrouillés et éclaircis. L'auteur, qui était déjà mort quand on
imprimait son récit, fut musicien et homme de lettres, ou, suivant
l'expression du temps, rhétoricien. Vorsterman vante beaucoup ses
talents. De Roovere n'en donne pourtant pas de grandes preuves par ses
acrostiches qu'il appelle des _incarnations_, ni par la forme de son
récit: ses paragraphes commencent, d'ordinaire, par le mot _item_,
ainsi que les articles d'un compte ou d'un inventaire; mais personne
n'est plus au fait que lui de ce qui se passe dans les rues et sur le
marché de Bruges, et les détails qu'il donne sont précieux pour
l'intelligence des faits et leur appréciation.
Nicolas Despars ou d'Espars, gentilhomme et _Poorter_ de Bruges,
bachelier en droit, est déjà plus éloigné des événements; il a pris
soin pourtant de comparer ensemble toutes les chroniques de Flandre,
soit imprimées, soit inédites, écrites en latin, en français ou en
flamand, et les résume avec gravité et droiture.
André Wyts, imprimeur de la ville, a dédié au comté de Lalaing,
commissaire impérial en Flandre, et aux Magistrats de Bruges un
travail signé seulement des lettres N. D. et F. R., qui comprend
l'analyse de tous les priviléges de la province, des villes et
châtellenies, et le récit de ce qui s'est passé en Flandre de 1346 à
1482, tiré, selon que l'annonce le titre, des écrivains les plus
dignes de foi, de manuscrits et mémoires inédits, notamment d'écrits
contemporains des événements, rédigés en langue flamande. On peut
supposer que l'ouvrage de Despars a été mis à contribution dans cette
compilation, et lorsqu'elle s'en écarte, ce n'est souvent que pour
tomber dans quelque méprise.
Despars et les auteurs de la chronique éditée par Wyts résument,
acceptent ou rejettent, suivant l'opinion qu'ils se forment. Celle de
Despars, surtout, n'est point à dédaigner sans doute; mais De Roovere
raconte, quant au gouvernement de Marie de Bourgogne, ce dont il a pu
être témoin lui-même, ou, du moins, ce dont la mémoire était encore
fraîche au moment où il écrivait.
C'est surtout en comparant et en pesant les témoignages de ces auteurs
que nous avons pu nous rendre un compte exact des faits dont on va
lire le récit[101].
[101] Nous avons tenté des recherches à la Bibliothèque et aux
Archives de Bruges, mais sans résultat.