Une grand'mère.
Nouveaux impôts.--Mécontentement du peuple.--Conquête de la
Lorraine.--L'ombre du connétable.--Défaite du duc à Granson.--_Fortune
lui tourne le dos._--Bataille de Morat.--Hemlink ou Memlink.--Mariage
d'Arnout Adorne.--Agnès Adorne.--Renouvellement des Magistrats.
L'administration qui venait d'achever son terme léguait à celle dont
notre chevalier faisait partie une tâche fâcheuse. Des subsides
avaient été votés, il fallait y pourvoir par des taxes nouvelles. On
prit du moins une précaution qui pourrait sembler superflue, tant la
chose était naturelle, mais qui devait prévenir sinon des abus, au
moins d'injustes soupçons: il fut décidé que les particuliers chargés
de la recette ne pourraient être de la Loi. Le peuple n'en trouva pas
moins l'impôt peu de son goût et éclata en murmures.
C'était un bien pour Bruges, beaucoup plus que pour le sire de
Corthuy, à qui le souvenir de cette émotion a pu nuire, que les
fonctions de bourgmestre de la commune fussent alors exercées par un
homme qui pût faire servir son influence et la considération dont il
jouissait, à maintenir la tranquillité sans qu'il fût besoin de
recourir à des mesures sévères. Le calme fut bientôt rétabli et toute
l'attention se porta sur ce qui se passait au dehors.
Les événements se pressaient ainsi que dans les dernières scènes d'un
drame. Un moment la fortune paraît encore sourire au duc de Bourgogne
comme pour l'entraîner plus sûrement à sa perte: une trêve avec Louis
XI lui permet de se jeter sur la Lorraine et de s'en rendre maître.
Sur ces entrefaites, le connétable arrêté à Mons, où il s'était
réfugié, est livré au roi par ordre de Charles, qui devait partager
les dépouilles de Saint-Pol et recouvrer des places dont celui ci
s'était emparé. Voulant se ménager entre plus puissants que lui,
Saint-Pol avait leurré et déçu tout le monde; mais il était l'hôte de
Charles et un obstacle à l'ambition de son astucieux antagoniste.
Humbercourt et Hugonet, lorsque, à leur tour, ils montèrent à
l'échafaud, ne virent-ils point cette ombre qui marchait devant eux et
leur faisait signe de la suivre?
Cependant la catastrophe se préparait: le duc, dans une expédition
contre les Suisses, est mis en déroute par sa propre avant-garde qui,
en se repliant sur son armée, y jette la confusion. C'est alors que,
suivant une expression de son épitaphe, dont Napoléon Ier se fit
répéter la lecture, _fortune lui tourna le dos_! Son camp, son
artillerie, sa vaisselle, ses joyaux, tombent aux mains de l'ennemi.
Cet échec fut bientôt suivi, près de Morat, d'une défaite sanglante.
On peut juger quelle impression de telles nouvelles firent en Flandre,
et en particulier sur l'esprit de notre chevalier. Le bruit fut
d'abord que le duc était mort. En effet, sa vie, on peut le dire,
était finie; le reste ne fut plus que l'agonie de sa grandeur et de sa
fierté.
On place vers l'époque de ces désastres l'arrivée à Bruges d'un
artiste né dans cette ville, où l'on admire encore quelques uns de ses
chefs-d'oeuvre. Un peintre moderne a représenté Anselme Adorne,
bourgmestre de Bruges, allant visiter l'atelier de Memlink ou Hemlink,
car si l'on est d'accord sur son talent, on ne l'est pas sur son
nom[97]. Nous ignorons si quelque tradition locale a fourni ce sujet,
et nous croyons plutôt que l'on aura voulu unir ainsi deux souvenirs
chers aux Brugeois. L'épisode, s'il était d'accord avec les dates,
n'aurait pourtant rien d'invraisemblable. Anselme aimait les lettres,
soeurs des arts; dans ses voyages, les peintures attiraient son
attention. Parmi celles de Memlink, quelques-unes ont reproduit les
traits de personnes qui appartenaient ou tenaient d'assez près à la
famille du chevalier. Lui attribuer du goût pour les arts qui
remplissaient ainsi de leur influence l'atmosphère où il vivait, et de
la prédilection pour les talents du peintre brugeois, n'était point
dans ces circonstances une supposition forcée.
[97] Le monogramme dont il signait ses oeuvres a été pris pour un
H, tandis que de bons juges y voient un M.
Deux événements domestiques qui intéressaient notre chevalier, quoique
à des degrés différents, marquèrent l'époque de sa magistrature. A ses
baronnies d'Écosse et aux seigneuries de Vive et de Ronsele, que sa
famille possédait en Flandre, il joignit la terre de Ghendtbrugge qui
passa plus tard au plus jeune de ses fils. L'aîné, après Jean, épousa
vers le même temps Agnès de Nieuwenhove; elle appartenait à une
ancienne famille de chevaliers et porta la terre qui lui donnait son
nom et qui était une des bannières de Flandre, dans la descendance du
sire de Corthuy. Cette union était sous tous les rapports si bien
assortie, que lorsque Agnès eut cessé de vivre, Arnout Adorne, ne
trouvant plus rien qui l'attachât au monde, le quitta pour le cloître,
comme avait fait son aïeul; hérédité remarquable d'austère piété,
lorsque déjà la réformation frappait à la porte.
Ce mariage était pour Anselme une grande joie au milieu des
inquiétudes et des noirs pressentiments du moment; mais il eut lieu
sous de tristes auspices. La cérémonie se fit le 7 janvier, entre les
fatales journées de Granson et de Morat. La nouvelle du premier
désastre n'était sans doute pas encore parvenue en Flandre, ou l'on
jugea plus sage de ne point différer, soit pour ne point jeter
l'alarme, soit en vue même des incertitudes de l'avenir.
Vingt-trois ans plus tard, une jeune femme posait devant le grand
artiste brugeois; elle était vêtue d'une robe de brocart ou de drap
d'or, serrant à la taille, et presque entièrement cachée sous un
vêtement plus ample de velours d'une pourpre foncée, doublé d'hermine
et à manches larges et pendantes. Ses mains, petites et blanches
étaient ornées de joyaux, aussi bien que son cou. Elle portait en
outre une lourde chaîne d'orfèvrerie. Sa tête était couverte d'une
coiffe blanche et, par-dessus, d'une sorte de voile de velours noir
doublé d'une étoffe de soie jaune, qui retombait sur ses épaules. Ses
ajustements cachaient presque entièrement sa poitrine et formaient, de
part et d'autre du peu qu'elle en laissait voir, une sorte de collet
de velours noir avec une bordure blanche comme en ont les rabats des
prêtres. On n'apercevait point ses cheveux retroussés en arrière; mais
la transparence du teint, l'arc légèrement tracé des sourcils, le bleu
clair des yeux, annonçaient dans la dame qui se faisait peindre,
malgré son origine italienne, une blonde fille du Nord. Ses traits
avaient de la douceur, son maintien de la dignité; sa taille était
svelte et bien prise.
C'est ainsi qu'Agnès Adorne, seul fruit du mariage d'Arnout, a été
peinte par Memlink. Lorsque Anselme, père de six fils, la prenait,
enfant, dans ses bras, il ne devait point se douter qu'il y tenait le
dernier espoir de sa race. Moins de trente ans après lui, celle-ci
était près de s'éteindre. Les fils d'Agnès[98] furent adoptés dans la
maison d'Adorno par les comtes de Renda, et cet acte reçut la sanction
souveraine. L'une des deux branches que forma la descendance de cette
dame et de son second mari prit en effet le nom d'Adorne: le soin
qu'on mettait à le perpétuer était un hommage à la mémoire encore
fraîche de notre voyageur.
[98] Son premier mariage contracté lorsqu'elle n'avait que 13 ans
avait été stérile; demeurée veuve dans l'année, c'est à peine si elle
avait été femme, quand elle donna sa main, dans l'église de Jérusalem,
à un gentilhomme génois nomme Don André della Costa.
Son année d'exercice terminée (septembre 1476), il fut remplacé par un
autre chevalier de la maison de Halewyn. Un Nieuwenhove fut nommé
premier bourgmestre. C'est pendant leur magistrature que le dénoûment
attendu pour Louis XI avec une fiévreuse impatience, vint combler ses
voeux et tout remuer en Flandre.