I
Jean Adorne.
Mort de Paul II.--Barbe rasée.--Les chansons de Robinette.--L'hospice
de Saint-Julien.--Patric Graham, primat d'Écosse.--Jean Adorne est
attaché à l'ambassade du cardinal Hugonet.--Mission à Naples.--Le
bâtard de Bourgogne.--Tournoi.--Siége de Neus.--Traité de
Péquigny.--Les états généraux de 1475.--Commissaires au renouvellement
des Magistrats de Bruges.--Le sire de Corthuy est nommé bourgmestre.
Que devenait cependant Jean Adorne? Nous l'avons laissé reprenant à
regret la route d'Italie, moins touché de l'éclat des dignités dont la
perspective s'ouvrait devant lui, que docile aux vues de son père.
Avant d'arriver à Rome, il apprit un événement bien fâcheux pour la
réalisation de ses brillantes espérances: Paul II était mort! Jean,
cependant, n'en poursuivit pas moins sa route. A défaut du pape, il
comptait trouver un protecteur dans le cardinal de Saint-Marc; mais
celui-ci était parti ou se disposait à partir pour une légation.
Le jeune Adorne, comme il nous l'apprend lui-même, arrivait à Rome, le
menton orné d'une barbe qu'il avait laissée croître et soigneusement
entretenue pendant deux ans. Peut-être l'usage était-il de la porter
longue dans les fonctions auxquelles Paul II l'appelait, il se la fit
raser et alla passer quelque temps à Gênes, dans la société des
parents et des amis qu'il y avait.
Il logeait chez un particulier nommée Julien Alamanni dont la femme
était d'Amiens: c'était pour le jeune homme presque un compatriote.
Robinette, tel était le nom de la dame, était vive, acorte et d'humeur
joyeuse. Pour le distraire de ses mécomptes, elle lui chantait des
chansons françaises qui le divertissaient fort.
Évidemment, il n'était point venu en Italie pour cela. Il quitta Gênes
et revint à Rome, où il descendit à l'hospice de Saint-Julien: là se
trouvaient, en ce moment, quelque Français, assez mauvais sujets, dont
il ne rechercha pas la connaissance. Une rencontre plus heureuse lui
était réservée dans la capitale du monde chrétien. Un prélat écossais,
aussi distingué par sa piété que par sa naissance, attendait à Rome,
dans une sorte d'exil, le moment de pouvoir retourner dans sa patrie:
c'était Patric Graham, dont nous avons déjà parlé.
Non-seulement le souverain pontife avait confirmé le choix que le
chapitre avait fait de Graham pour l'évêché de Saint-André, mais, à la
demande du prélat, il avait érigé ce siége en archevêché; et, écartant
les prétentions de l'archevêque d'York à exercer une juridiction sur
l'Écosse, il avait reconnu les droits de celui de Saint-André au titre
de primat du royaume; enfin il avait joint à cette dignité celle de
son légat en Écosse, avec la délicate mission d'y corriger la
discipline.
Les Boyd n'étaient point favorables, dit-on, à Graham; d'où il
faudrait conclure que, lorsqu'ils s'emparèrent de la personne du roi
et du pouvoir, ils rompaient ainsi avec les Kennedy. Quoi qu'il en
soit, après la chute des Boyd, la cour n'en demeura pas moins
contraire au primat, et il n'osait revenir en Écosse: les courtisans,
qui profitaient des abus, n'étaient point pressés de voir arriver un
réformateur. L'habile et intrigant Schevez, qui aspirait à remplacer
Graham, et s'était emparé de l'esprit du roi par son savoir et surtout
en flattant le goût de Jacques pour l'astrologie, ne cessait de
susciter des obstacles au rival qu'il finit par supplanter.
Le vénérable prélat, pendant son séjour à Rome, admit auprès de lui
Jean Adorne et se l'attacha; c'était une suite des relations de notre
chevalier avec l'Écosse et un honorable témoignage des sympathies que
ses qualités et sa conduite lui avaient méritées de la part de ce que
ce pays avait de plus élevé et de plus respectable.
Le primat se disposait, en dépit des difficultés qui l'attendaient, à
se rendre auprès de son troupeau, lorsqu'arriva Philibert Hugonet,
évêque de Metz, frère du chancelier de Bourgogne. Il était
spécialement chargé d'obtenir un chapeau de cardinal pour le
protonotaire de Clugny. Une promotion eut lieu le jour de Noël de
l'année 1473; Clugny n'y était pas compris, c'était l'ambassadeur. La
fureur du duc fut extrême. On adoucit pourtant l'esprit de ce prince
en lui représentant que le protonotaire rencontrait dans le sacré
collége une opposition qu'on n'espérait surmonter qu'à la longue. Le
cardinal demeura en Italie, comme ambassadeur de Charles auprès du
souverain pontife et du roi de Naples; le pape lui donna de plus une
légation dans les États-Romains: il fut aussi légat en Toscane.
Jean Adorne fut placé auprès de lui dans une position plus
diplomatique que d'Église, qui le rapprochait, non pas, il est vrai,
de sa patrie, mais du moins des affaires où elle était mêlée. Il passa
plusieurs années avec le cardinal, à Rome et dans les États-Romains.
En 1475, il fut dépêché à Naples, auprès du roi Ferdinand, avec des
lettres de créance qui portaient sur trois points ou articles. Il
avait aussi une mission pour Antoine, bâtard de Bourgogne, récemment
légitimé par le pape, et que Charles le Téméraire avait envoyé à la
cour de Naples.
Le prince bourguignon fut reçu avec de grands honneurs dont Jean
Adorne fut témoin; à cette occasion, celui-ci assista à un magnifique
tournoi auquel le duc de Calabre prit part en personne.
Le duc de Bourgogne, cependant, s'engageait de plus en plus dans de
vastes et périlleuses entreprises. En même temps qu'il traitait avec
Édouard, qui devait aborder en France avec une armée, il profite
d'une querelle entre deux prétendants à l'évêché de Cologne, pour
chercher à s'emparer de Neus. Il se met ainsi l'Empereur et
l'Allemagne à dos, et épuise vainement ses ressources. Les Anglais
débarquent à Calais, mais l'or de Louis XI les désarme. Le traité de
Péquigny enlève au duc son allié le plus puissant.
Louis XI, outre son habileté et sa souplesse, avait un grand avantage:
il disposait librement des ressources des provinces qui lui
obéissaient. Celles des Pays-Bas, les voyant chargées d'impôts et
tenues en grande crainte par les gens de guerre, n'étaient pas tentées
de se mettre en même position. Le duc s'irritait de cette différence.
Il ne cessait de demander aux états de ses _pays de par deçà_ ou aux
villes de Flandre, des hommes, des vivres, de l'argent. Tantôt il
rappelait à celles-ci leurs protestations de dévouement lors de son
avénement, les dangers que courait la Flandre et les sacrifices qu'il
s'imposait pour la défendre; tantôt il parlait en maître absolu et
semblait prêt à recourir aux dernières extrémités. Tout en maintenant
avec fermeté les priviléges de la Flandre, les magistrats cherchaient
à désarmer Charles par un langage respectueux et en lui accordant, du
moins, une partie de ses demandes[96].
[96] Gachard, _Documents inédits concernant l'hist. de la
Belgique_ t. I, p. 216, 249, 259, 267.
Les Flamands, on le sait, aiment les impôts aussi peu que peuple qui
soit au monde; ils ne prenaient qu'un faible intérêt à des guerres où
la Flandre n'était pas directement en jeu. Il existait de plus des
difficultés quant au service des fiefs et, ce qui touchait davantage
le peuple, quant à la valeur des monnaies. De tout cela naissait une
irritation, à peine contenue, et qui s'adressait aux hommes mêmes dont
les représentations et les délais excitaient la colère du duc. On en
verra plus loin les suites.
Charles ne put obtenir des états généraux, assemblés à Gand en 1475,
le sixième denier sur tous les biens: on lui refusa également un
armement général qu'il demandait; mais les Quatre Membres de Flandre
lui accordèrent pourtant d'importants subsides, dans lesquels, suivant
l'usage, chaque Membre avait à fournir son contingent. Celui de Bruges
était toujours le plus fort.
C'est au commencement de septembre qu'avait lieu, chaque année, dans
cette ville, le renouvellement du Magistrat: des commissaires nommés
par le duc y présidaient. Ce furent, cette fois, Guy de Brimeu, sire
d'Humbercourt, comte de Meghem, Guillaume de Clugny et le prévôt
d'Utrecht.
Le duc de Bourgogne, qui employait des Flamands en Hollande,
choisissait pour ses délégués en Flandre des personnages étrangers à
cette province. Une sorte de fusion monarchique s'opérait ainsi au
profit de son autorité. C'étaient, du reste, trois de ses principaux
et plus affidés conseillers, et l'on voit par là quelle importance il
attachait au choix qui allait avoir lieu. Il tomba sur le sire de
Corthuy pour les fonctions de bourgmestre de la commune, tandis que
celles de premier bourgmestre étaient conférées à Paul Van Overtveldt
ou Descamps, conseiller du duc, qui les avait déjà plusieurs fois
remplies et avait exercé celles de bailli.
Nous avons dit ailleurs combien les premières dignités municipales
des grandes villes de Flandre étaient ambitionnées et environnées de
considération; néanmoins, les funestes conjectures qui commençaient à
poindre à l'horizon et celles que nous venons d'indiquer, rendaient
alors ces honneurs peu enviables. Le plus sage, ou, du moins, le plus
heureux pour notre chevalier, eût été de s'y dérober; mais il n'était
point fait pour l'inaction: il jugeait probablement qu'il y a plus de
prudence que d'honneur à s'éloigner d'une cause lorsqu'on en voit
pâlir l'étoile; il aimait sa ville natale et pouvait se flatter de lui
être utile. En passant par des mains bienveillantes, le pouvoir
s'adoucit.