VIII

L'ambassade de Perse.

Mort de Marguerite.--Puissance du duc de Bourgogne.--Ses vues

ambitieuses.--Sa participation aux affaires d'Orient.--Hassan al

Thouil ou Ussum Cassan.--Le _Mouton Blanc_ et le _Mouton

Noir_.--L'empereur de Trébisonde.--Hassan épouse Despoïna

Comnène.--Ambassades vénitiennes.--Le patriarche d'Antioche.--Le sire

de Corthuy part pour la Perse.--Hassan reçoit les ambassadeurs du duc

de Bourgogne, de Venise et du grand-duc de Moscovie.--Ses succès et

ses revers.--Prise de Caffa par les Turcs.--Anselme Adorne est

rappelé.

Marguerite ne survécut pas longtemps au voyage d'Écosse. Anselme eut à

la pleurer, après environ trente années d'une heureuse union dont les

noeuds avaient encore été resserrés par la naissance de six fils et

d'autant de filles[92]. Celles-ci étaient bien jeunes lorsqu'elles

perdirent leur mère, et c'est une tâche difficile que de remplacer de

tels soins! Le sire de Corthuy cependant fut obligé, après y avoir

pourvu de son mieux, de s'éloigner encore une fois pour remplir une

nouvelle mission de duc de Bourgogne.

[92] M. Gaillard nomme seulement cinq fils et quatre filles. L'une

d'elles, Marie, épousa Josse de Baenst, chevalier, seigneur de

Gapinghe; une seconde, Élisabeth, fut mariée à Wulfart de

Lichtervelde; une troisième fut fille d'honneur de la douairière

de Glocester, mais nous ne savons trop quelle est la princesse

qu'on a voulu désigner ainsi.

Au milieu des nombreuses entreprises qui l'occupaient, ce prince

n'oubliait pas l'affaire de Perse.

Quoique la mort du duc de Guyenne lui eût enlevé un appui et qu'il eût

combattu de nouveau en France avec des fortunes diverses et un succès

douteux, il semblait à l'apogée de sa puissance. A la faveur d'une

nouvelle trêve, il se rend maître de la Gueldre qu'il avait acquise du

duc Arnout, tiré par lui de la prison où le tenait un fils dénaturé.

Ainsi se complétait successivement l'union des Pays-Bas sous la

domination du duc de Bourgogne. Liége et Utrecht subissaient son

protectorat. L'Artois, la Bourgogne, la Franche-Comté étaient un

ancien patrimoine de cette maison. En Alsace, Charles avait reçu en

nantissement, sinon acquis, le comté de Ferrette. Il convoitait la

Lorraine. René d'Anjou lui faisait espérer la Provence par testament.

Il attendait de l'Empereur la couronne royale. Par un traité avec

Édouard VI, il partageait la France. S'étendant déjà en idée au delà

des Alpes, il avait, dit Commines, de grandes fantaisies sur le

Milanais. Peut-être le diadème de l'empire d'Orient brillait-il de

loin à ses yeux, comme plus tard à ceux d'un autre Valois[93]. Du

moins, le rôle de champion de la Chrétienté tenait place dans ses

rêves de gloire et pouvait certes, en ce moment, tenter une noble

ambition.

[93] Charles VIII.

Où s'arrêteraient les armes de Mahomet II? Nous avons vu leurs rapides

progrès. Plusieurs États chrétiens étaient envahis; l'Allemagne et

l'Italie étaient menacées. C'était comme une faveur inespérée de la

Providence, que, dans de telles conjonctures, le Sultan trouvât un

rival dans un prince musulman qui allait le prendre à revers, tandis

que l'Europe s'apprêterait à faire face au barbare conquérant.

Déjà, en 1461, Philippe le Bon, qui préparait alors une expédition

contre les infidèles, avait reçu une ambassade envoyée par des princes

de l'Orient, et l'un de ceux dont on lui promettait le concours était

le roi de Perse[94]. Nous ne pensons pas néanmoins que ce fut celui

dont il était maintenant question, appelé Assembei par l'historien

Bizaro et plusieurs contemporains, Usong par Haller, et enfin

Assan-Beg, vulgairement nommé Housson-Cassan dans notre _Itinéraire_.

Voici ce qu'on y lit à son sujet, et ce fut sans doute la substance

des entretiens que le sire de Corthuy eut avec le duc de Bourgogne sur

le prince musulman:

[94] _Hist. de Fl._ par M. Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 47.

«C'est surtout pour résister aux fréquentes attaques d'un si

redoutable voisin que le Soudan d'Égypte entretient à Alep un corps

considérable de Mamelucks. Assan-Beg égale presque en puissance le

Grand-Turc. Il y a peu d'années, il se rendit maître de la Perse et

vainquit, avec un grand carnage, Jansa, successeur du fameux Tamerlan.

La Chaldée où fut Babylone, la Silicie, la Mésopotamie, la Capadoce,

l'une et l'autre Perse, l'une et l'autre Arménie, la Médie jusqu'à la

Scythie ou Tartarie, lui obéissent. Il a épousé une fille[95] de

l'empereur de Trébisonde, et en conséquence il a plusieurs fois

réclamé ce pays, du Turc qui s'en est emparé. Cette demande n'étant

point écoutée, il se prépare à la guerre. Il a même envoyé un

ambassadeur que nous vîmes à Venise, tant à cette République qu'au

grand maître de Rhodes, pour contracter alliance et former une ligue.

Plaise au ciel que ce dessein s'accomplisse! C'est une voie qui

s'ouvre pour arrêter les progrès du Turc et renverser sa puissance.»

[95] Une nièce, voir ci-après.

Quoique ces renseignements appellent quelques rectifications, ils sont

exacts en général, et lorsque l'on considère avec quelle difficulté

les informations étaient alors obtenues, l'on doit reconnaître que le

sire de Corthuy n'avait rien négligé pour s'en procurer de sûres et

avait mis soigneusement à profit les occasions qui s'en étaient

présentées à lui, soit dans le Levant, soit en Italie.

Suivant les orientalistes, le véritable nom du conquérant de la Perse

était Hassan, et il fut surnommé le Grand, en arabe _Al Thouil_ ou

_Al Thawil_, en turc, _Uzum_, soit à raison de sa taille, soit à cause

de ses exploits et de sa puissance. De là le nom d'Ussum Cassan, sous

lequel il est le plus généralement connu.

On lui trouvait une analogie de traits avec les Tartares, conquérants

de la Perse; cependant il appartenait à une dynastie de Turcomans,

dite du _Mouton Blanc_, qui gouvernait l'Arménie.

Ayant succédé, en 1467, à son frère Géhangir, il défit Géhan Schah,

sultan de la race du _Mouton Noir_, auquel il enleva les États que ce

souverain ou ses prédécesseurs avaient conquis dans la Mésopotamie, la

Chaldée et la Perse. Il vainquit ensuite le sultan Abu-Saïd, issu de

Tamerlan, et lui enleva le Khorassan et la Transoxane.

D'antique lignage, mais nouveau souverain, il crut ajouter à l'éclat

de sa puissance en épousant Despoïna, nièce d'un Comnène qui

gouvernait une partie de l'Asie Mineure avec le titre d'empereur de

Trébisonde, et cherchait, de son côté, un appui auprès de Hassan

contre les armes de Mahomet II.

Hassan, en vertu de cette alliance, ayant requis le Sultan d'éloigner

ses forces de Trébisonde et de la Cappadoce, la guerre s'allume entre

eux. Les États d'Italie, que la puissance ottomane menaçait de fort

près, sentent, à l'instant, le prix de cette diversion. Le pape et

Venise s'empressent d'exhorter Ussum Cassan à persévérer dans ses

desseins, et un échange d'ambassadeurs s'établit. Ce fut, de la part

des Vénitiens, d'abord Catarino Zeno, allié à la famille de la reine

Despoïna; ensuite, en 1471, Josaphat Barbaro, chargé de reconduire

l'ambassade persane dont parle notre manuscrit, avec de riches

présents, de l'artillerie, des artilleurs et des munitions de guerre.

En même temps, une flotte combinée, commandée par Pierre Moncenigo, se

dirigeait vers les côtes de l'Asie Mineure et y remportait quelques

avantages; mais Barbaro, ne voyant pas jour à pénétrer jusqu'auprès

d'Ussum Cassan avec les secours qu'envoyait la République, se jeta à

travers le pays, en compagnie d'Azimamet qui fut massacré en route, et

le Vénitien arriva, à grand'peine et presque seul, à Ecbatane, au mois

d'avril de l'année 1474.

On attachait tant d'importance à ces relations, que, vers le même

temps, un troisième envoyé de Venise, aussi d'illustre famille,

Ambroise Contarini, se rendait en Perse, par la Pologne, la colonie

génoise de Caffa et l'Arménie; Iwan III, qui régnait en Russie et

avait affranchi cette contrée du joug tartare, avait aussi confié une

mission semblable à un seigneur moscovite, désigné sous le nom de Marc

Ruffus.

Il est probable que le duc de Bourgogne concourait, au moins de ses

deniers, aux armements du souverain pontife et de l'ordre de

Saint-Jean contre les Turcs. Toujours est-il qu'il intervenait dans

cette affaire et dans les négociations qui s'y rapportaient. Quoique

le pape eût déjà dépêché en Perse, au nom de ce prince, et sans doute

de concert avec lui, Louis de Bologne, religieux revêtu du titre de

patriarche d'Antioche. Le duc voulut, de son côté, choisir un

ambassadeur pour la même destination, et ce fut le sire de Corthuy,

familiarisé avec l'Orient par son voyage, déjà au fait de cette

affaire importante, et réunissant les conditions de sang-froid et de

courage que demandait une entreprise si difficile et si périlleuse.

Le chevalier partit de Bruges au mois de mars 1473 (vieux st.) avec

une suite nombreuse et brillante. Tandis qu'il luttait avec les

lenteurs et les difficultés qu'avaient rencontrées, avant lui, les

envoyés vénitiens, le patriarche arriva au camp d'Ussum Cassan,

escorté de cinq cavaliers. Le lendemain, il fut admis devant le roi.

Après qu'il eut décliné sa qualité et offert, en présent, à Hassan,

quelques robes de brocart d'or, de soie écarlate et de drap, il exposa

le sujet de sa mission et fit des offres de service au nom du duc de

Bourgogne. Au rapport de Contarini, présent à l'audience, les

promesses du patriarche furent magnifiques; mais le monarque persan ne

parut pas les prendre fort au sérieux. S'il n'entrait point dans cette

appréciation un peu de jalousie, on n'en comprendra que mieux que

Charles eût songé à se faire représenter en Perse par une ambassade

plus solennelle et qui répondît davantage à la renommée du grand duc

d'Occident.

La réception fut suivie d'un dîner auquel les ambassadeurs furent

invités. Le roi y montra son esprit en proposant des questions

auxquelles il répondait lui-même. C'était un vieillard de haute

taille, sec et nerveux, d'une physionomie agréable et fort ami de la

magnificence. Dans une seconde audience qu'il donna à Contarini et au

patriarche, à Ecbatane, il leur ordonna de retourner chacun dans son

pays pour annoncer à son souverain qu'il ne tarderait pas lui-même à

attaquer les Turcs. Enfin, le 17 juin, il donna aux ambassadeurs une

audience de congé. Après avoir distribué au patriarche et à

l'envoyé d'Iwan quelques présents, notamment un cimeterre et un

turban, que le moine reçut comme le Moscovite, il leur expliqua les

motifs pour lesquels il n'entrait pas immédiatement en campagne avec

toutes ses forces. A ses côtés se tenaient deux seigneurs persans qui

devaient se rendre en ambassade, l'un auprès de Charles, l'autre

auprès du prince russe.

Mais, dès lors, ces négociations n'avaient plus d'objet réel. Vers le

temps où Barbaro quittait ses vaisseaux, Hassan s'était avancé dans

l'Asie Mineure, avait vaincu les Turcs, puis dans une seconde bataille

fort contestée et fort sanglante, il avait vu son armée dispersée par

l'artillerie ottomane. L'opinion, en Italie, fut qu'il avait été mal

secondé. Il était d'autant moins disposé, maintenant, à reprendre

sérieusement l'offensive contre les Turcs, que la révolte de son fils

Ungermaumet lui donnait de grands embarras. C'est peut-être pourquoi

il montrait tant d'impatience de voir partir les ambassadeurs.

Contarini ne regagna l'Italie qu'avec des peines et des périls sans

nombre. Barbaro, pour qui Ussum Cassan avait beaucoup de

bienveillance, demeura en Perse, dans l'espoir que le roi tenterait

quelque entreprise contre Mahomet II; mais il vit bien qu'Ussum

Cassan, après s'être vaillamment mesuré avec ce redoutable ennemi,

était peu tenté de renouveler l'épreuve.

D'un autre côté, les progrès de la puissance ottomane rendaient les

communications de plus en plus difficiles entre l'Europe et la Perse.

Dans cette situation, le duc de Bourgogne n'avait rien de mieux à

faire que de rappeler son ambassadeur, en quelque endroit qu'il se

trouvât. Le sire de Corthuy revint donc en Flandre, où nous allons

bientôt le voir entrer dans la période la plus pénible de sa vie.

Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps · 第 46 / 147 题