Jérusalem.
Monastère de Sion.--La peste.--Le temple de Salomon.--La mosquée
d'Omar, vue du mont des Oliviers.--L'église du Saint-Sépulcre.--Les
gardiens du saint tombeau.--Fête de l'Exaltation de la
Croix.--Office de diverses sectes.--Le jardin des Olives.--La vallée
de Josaphat.--Les grottes de Saint-Saba.--Les montagnes de
Judée.--Jérico.--Le Jourdain.--La mer Morte.
En arrivant dans le monastère de Sion où il venait loger, le Chevalier
apprit que peu de jours auparavant, il était mort de la peste, soit en
cet endroit, soit à Ramla et à Jaffa, non moins de 49 pèlerins, et,
parmi eux, les compagnons de voyage dont il s'était séparé à Rome.
A la douleur que lui causa cette triste nouvelle se joignait une
appréhension trop naturelle: il fallait passer une partie du jour et
reposer la nuit dans les lieux mêmes où la contagion venait de frapper
une partie de ces victimes; l'air y était, pour ainsi dire, encore
imprégné de leur haleine et comme mêlé à leur dernier soupir. Ces
remarques, Anselme Adorne les faisait sans doute; mais elles ne
changeaient point ses résolutions. Rien n'était plus loin de sa pensée
que de quitter Jérusalem avant d'avoir vu les nombreux objets que
cette ville et ses environs offraient à sa dévotion et à sa curiosité.
Parmi eux, il faut compter les vestiges du temple de Salomon, sur le
mont Moriah: c'étaient «des murs gigantesques, indiquant parfaitement
par leur disposition celle du saint édifice.» Ils étaient alors mieux
conservés qu'aujourd'hui, car le sultan Soliman paraît avoir employé,
en 1534, une partie de ces débris à la construction des murailles de
Jérusalem.
Sur l'emplacement de l'ancien temple, Omar fit élever la principale
mosquée. Convertie en église par les croisés, elle fut rendue à sa
première destination par Saladin. Un ancien voyageur, Mandeville,
l'appelle pourtant encore _le temple du Seigneur_. L'oeuvre du
lieutenant de Mahomet semblait ainsi se confondre, dans les esprits,
avec celle du fils de David et participer à la vénération due à un tel
souvenir.
C'est, suivant un voyageur moderne, un assemblage de plusieurs
mosquées et chapelles qui s'élèvent au milieu d'une vaste enceinte;
mais, parmi ces constructions, la plus remarquable est un bâtiment
octogone, surmonté d'un dôme et renfermant une roche à laquelle se
rapportent diverses traditions.
Nos voyageurs ne pouvaient essayer de pénétrer dans ces lieux
consacrés au culte musulman; ils durent se contenter d'une vue
lointaine et furtive. En face du mont Moriah s'élève le mont des
Oliviers, consacré par d'autres souvenirs. De là, l'oeil embrasse
toute la ville de Jérusalem; les vestiges aussi bien que l'emplacement
de l'ancien temple forment le premier plan de ce tableau imposant. Le
sire de Corthuy et ses compagnons, gravissant la sainte montagne aux
approches de la nuit, vers l'heure où les musulmans s'assemblent pour
la prière, découvrirent de là l'intérieur de la mosquée d'Omar, à la
lueur d'une infinité de lampes qui l'éclairaient.
Nous étant proposé de raconter les aventures du voyageur brugeois
plutôt que de décrire, en détail, tout ce qu'il a vu, nous devons
renoncer à énumérer tous les lieux consacrés qu'il visita. Nous
croyons rendre meilleur service au lecteur en le renvoyant à l'ouvrage
de Mgr. Mislin sur _les Saints Lieux_, où ce sujet est traité avec
l'étendue qu'il réclame et que nous regrettons de ne pouvoir lui
donner. On pense bien qu'Anselme et son fils étaient impatients,
surtout, de contempler l'église, célèbre dans toute la chrétienté, qui
était, pour leur famille, l'objet d'une vénération si particulière.
Voici l'idée qu'en donne leur relation.
«Sous le nom d'église du Saint-Sépulcre, on comprend deux églises
réunies sous un même toit. Celle du Saint-Sépulcre, proprement dite,
est vaste et de forme ronde. L'autre, celle du Golgotha, qui sert de
choeur à la première, est oblongue et un peu plus basse.»
«Ce temple, qui renferme plusieurs lieux sanctifiés par la passion du
Seigneur, est magnifiquement orné, à l'intérieur, de colonnes de
marbre; il a deux tours: l'une, à l'occident, bâtie en briques, est
carrée et fort haute; l'autre est ronde, large et peu élevée: celle-ci
est couverte en plomb.»
«Au milieu de la seconde église est l'endroit où le corps de Jésus fut
déposé, lavé et enduit de parfums.» (La pierre de l'onction.) «Près de
là s'élève le Calvaire où l'on monte par deux escaliers.»
«Au centre de la première église est un petit édifice quadrangulaire,
mais plus long que large: c'est le lieu de la sépulture de notre
Seigneur. La tour ronde (coupole) s'élève précisément au dessus.»
En comparant les descriptions des lieux saints que présentent divers
récits de voyages faits au moyen âge, nous trouvons entre elles
beaucoup de ressemblance; il semblerait même qu'elles eussent un type
commun dans quelque ouvrage usuel qui passait de main en main. On ne
doit guère s'attendre à y rencontrer l'expression vive, et pour ainsi
dire passionnée, de l'émotion que tout chrétien, et même tout homme
qui pense, éprouve à la vue de cette tombe, point de départ d'une ère
nouvelle de régénération morale et de civilisation plus humaine et
plus pure que l'ancienne; mais alors la foi avait un empire si peu
contesté, la religion tenait tant de place dans tous les actes de la
vie, qu'on ne songeait pas même à rendre des sentiments si bien
compris de chacun.
L'entrée de l'église du Saint-Sépulcre n'était point libre; il
fallait, pour y pénétrer, obtenir la permission du trucheman du Soudan
et payer un tribut d'environ 5 ducats par tête. Aujourd'hui, cette
permission s'accorde avec moins de difficulté. Après de si grands
changements dans la situation politique de l'Orient, malgré la
décadence de la puissance musulmane et l'ascendant de l'Europe, les
infidèles sont pourtant encore les gardiens de la tombe du Christ. Ne
semblerait-il pas que cette main cachée, qui, au témoignage d'Ammien
Marcelin, repoussa la tentative de Julien pour rebâtir le temple des
Juifs, ait aussi tantôt déjoué, tantôt paralysé les efforts des
chrétiens pour ressaisir le principal monument de leur foi? Peut-être
le fallait-il ainsi, pour laisser au saint tombeau la majesté de la
distance et le mettre à l'abri d'outrages que lui épargnent ses
barbares geôliers.
L'église du Saint-Sépulcre, néanmoins, s'ouvrait à tous les chrétiens
lors de certaines fêtes solennelles. Le sire de Corthuy se trouvait à
Jérusalem quand on célébrait celle de l'Exaltation de la Croix. Il fut
témoin, pendant la nuit, des offices des diverses sectes chrétiennes,
à chacune desquelles un emplacement déterminé est assigné dans
l'église du Saint-Sépulcre. «Il y avait des Grecs, tant Caloyers que
prêtres séculiers: c'était dans le choeur qu'ils célébraient le
service divin. Il y avait des Indiens ou Abyssins, des Jacobites, des
Arméniens, des Géorgiens, des Syriens, des Nestoriens, enfin des
Latins, parmi lesquels on comprend les Maronites depuis qu'ils sont
rentrés dans le sein de l'Église romaine.»
Ce passage et un autre que nous citerons, peuvent servir à éclaircir
la controverse qui s'est élevée au sujet de ces chrétiens, disciples,
selon les uns, d'un _Maron_ qui suivait l'erreur des Monothélites,
tandis que d'autres soutiennent qu'ils n'ont jamais cessé de
professer la religion catholique[61].
[61] Voyez Bergeron, _Histoire des Tartans_, le P. de Géramb et
_les Saints Lieux_ de Mgr Mislin.
A propos de ces diverses sectes, notre manuscrit entre dans quelques
détails au sujet des peuples qu'on vient de nommer: «Les chrétiens
syriens,» y est-il dit «forment le gros de la population de la terre
sainte. Ils sont, pour la plupart, doubles et sans foi comme les
Grecs; ils enferment leurs femmes comme les musulmans; ils célèbrent
solennellement l'office divin le samedi et mangent, ce jour-là, de la
viande, comme les Juifs. Quant aux Géorgiens, ce sont des hommes
belliqueux et intrépides; leur valeur les a rendus redoutables aux
Sarrasins: entre les Géorgiens et les Arméniens règne une haine
implacable.»
Nos voyageurs ne purent apercevoir qu'à travers une fenêtre le lieu de
la sépulture des rois de Jérusalem, dont les musulmans ont fait une
mosquée.
Le mont des Oliviers, d'où le sire de Corthuy et ses compagnons
avaient aperçu l'intérieur de la mosquée d'Omar, les attirait de
nouveau à des titres plus puissants. On y contemple encore les
oliviers sous lesquels le Seigneur vint prier avec ses disciples.
Cette montagne, la plus haute des environs, est séparée du mont Moriah
par la triste vallée de Josaphat. «Là,» porte notre manuscrit,
«_coulait autrefois_ le torrent de Cédron.» S'il s'exprime ainsi,
c'est que ce torrent est à sec. Dans cette vallée, nos Flamands
virent «un fort belle tour de marbre, peu élevée, qu'Absalon fit
construire pour sa sépulture.» Après avoir fait mention du champ du
pottier, sur le penchant de la sainte montagne, l'_Itinéraire_ ajoute:
«A deux jets de baliste, est la caverne du Lion, dans laquelle furent
ensevelis dix mille martyrs, morts pour le nom de Jésus-Christ, au
temps de Chosroës, roi de Perse. Près de là ont été creusées, dans le
rocher, plusieurs grottes destinées à servir de retraites ou
d'oratoires; l'aspect de ces lieux est aussi agréable que propre à
exciter un saint recueillement[62].»
[62] Il s'agit du site montagneux où est situé le monastère de
Saint-Saba.
Le sire de Corthuy et ses compagnons allèrent visiter, à quatre milles
de Jérusalem, la petite ville de Bethléem, dont ils trouvèrent le site
non moins admirable que celui d'Hébron. «Elle est entourée de vallées
profondes, fertiles et délicieuses, qui lui font des fortifications
naturelles et la rendent un des lieux les plus délicieux de la terre.»
«A l'endroit où naquit le Sauveur, a été bâtie une belle et vaste
église, consacrée à la Vierge, et bien faite pour animer la piété des
fidèles. Cette église est couverte en plomb et richement ornée de
marbres et de mosaïques qui figurent la généalogie du Christ. De
chaque côté de l'église, on voit des colonnes de marbre poli que
quatre hommes peuvent à peine embrasser. Le pavé est formé de marbre
resplendissant. Nulle part en Terre Sainte nous ne vîmes d'église plus
riche ou d'une architecture plus élégante; il est fâcheux, seulement,
que ses tours et ses murailles soient un peu délabrées.»
Ainsi s'exprime Jean Adorne dans l'_Itinéraire_ de son père. Le
délabrement qui commençait à se faire apercevoir alors, paraît,
d'après des relations plus modernes, avoir fait depuis de grands
progrès.
En revenant de Bethléem, nos voyageurs parcoururent les montagnes de
Judée, qu'on rencontre à cinq milles de Jérusalem. Ils virent Béthanie
à quinze stades de cette ville, au pied de la montagne des Oliviers;
le mont de la Quarantaine; Jérico dont il ne restait plus qu'un petit
édifice, probablement le château du gouverneur, tour carrée,
aujourd'hui tombant en ruine; enfin le Jourdain qui coule à moins d'un
mille de là. «En cet endroit, il n'est ni large ni profond, et son
fond est limoneux. Il nourrit d'excellents poissons; son eau est douce
et agréable.» Monument des vengeances divines, la mer Morte appelait à
son tour leur attention. Après ces diverses excursions, il ne restait
plus au Chevalier qu'à faire ses préparatifs de départ. Bientôt le
premier but d'un voyage si long et si périlleux, l'objet de tant de
voeux formés dès sa jeunesse, Jérusalem, ne devait plus être pour lui
qu'un souvenir.
V
L'émir Fakhr-Eddin.
Le guide Hélie et le muletier Abas.--Ramla.--Tumulte.--Les
corsaires.--L'émir généreux.--Interrogatoire.--Sage réponse du
sire de Corthuy.--Nazareth.--La foire de Jefferkin.--Ce qu'on y
vendait.--Les sauvages de Bruges.--La mer de Galilée.--Saphet et
les Templiers.--Le puits de la Samaritaine.--Caverne de
Mouchic.--Hospitalité des Turcomans.--Tombeaux antiques de
Sibiate.--Arrivée à Damas.
Ce fut le 29 septembre que le sire de Corthuy quitta Jérusalem pour se
rendre à Damas et de là à Beyrouth. Quoique la route directe de Damas
ne passât point par Ramla, et malgré les ravages que la peste venait
d'y exercer, il voulut voir cette ville où l'on attendait d'ailleurs
une caravane à laquelle il comptait se joindre.
Deux moines qui allaient à Damas voyageaient dans sa compagnie; il
avait pour guide un chrétien de la ceinture, appelé Hélie, et pour
chef de ses muletiers le nommé Abas qui devait le pourvoir de mules et
payer les péages sans nombre dont la route était semée. L'accord
conclu à ce sujet avait été fait par écrit, et le père gardien du mont
de Sion, qui était de Plaisance, en avait remis à Anselme une
expédition en langue italienne[63].
[63] En voici la teneur:
»Dimanci li testimonij Acordo fato tra abasso mucaro con perigrini
cuinque à sapere con Misser Anselmo Adurno, et suo filo Joanni et
altri tri sui: et con dou fratri, el qual abasso promete a li
predicti de verguer con loro con li sui muli et a sue fre
perstamente da Hierusalem in Rama et de Rama fin Damasco. Et che
li peregrini et fratri supradicti siano tegnuti a pagar in tuto al
dicto Abasso li peregrini a 7 ducati per testa et fratri 6 ½
ducati per testa et tute les spese che se ferano per la via in
capharasi et in altri simile sia al conto del dicto abasso.»
En approchant de Rama ou Ramla, nos voyageurs furent charmés de
l'aspect de ce bourg, «petit, mais agréable et orné de belles tours.»
A peu de distance est Jaffa qui servait de port à Jérusalem. C'était
là qu'abordaient les galères et autres vaisseaux qui portaient
d'ordinaire les pèlerins chrétiens. A leur arrivée, ceux-ci étaient
enregistrés et déposés dans un souterrain en ruine, jusqu'à ce qu'on
fût convenu du tribut qu'ils avaient à payer.
Le Chevalier et sa suite furent logés à Ramla dans un grand bâtiment
acquis, ainsi que nous l'apprend Breidenbach, par Philippe le Bon pour
servir à héberger les pèlerins, et confié par ce prince aux frères du
mont de Sion. C'était un bel édifice; mais l'on y manquait de tout.
A peine nos voyageurs y étaient-ils entrés, qu'ils virent, non sans
une juste inquiétude, le peuple s'assembler, en tumulte, autour de ce
bâtiment. Cette agitation était produite par les ravages qu'exerçaient
sur la côte des pirates chrétiens montés sur deux galères; ils
capturaient les vaisseaux des Maures, enlevaient les habitants,
massacraient tout ce qui faisait résistance. La population de Rama,
exaspérée par ces violences, avait résolu d'en tirer vengeance sur les
Francs que le hasard mettait à sa merci: «Qu'ils meurent!»
vociféraient les uns. «Qu'on nous les livre!» disaient les plus
humains; «nous en ferons nos esclaves comme ces infidèles le font de
nos compatriotes.»
Déjà ils s'apprêtaient à mettre eux-mêmes leurs menaces à exécution,
lorsqu'un mouvement se fait dans la foule. Nos Flamands voient
paraître au milieu d'elle l'un des principaux seigneurs de la cour du
Soudan: c'était l'émir Fakhr-Eddin ou Faccardin, comme l'appelaient
les Latins, nom rendu célèbre par un chef des Druses, qui le porta
dans le siècle suivant. Ce dernier s'empara d'une partie de la
Palestine, dont il fut ensuite dépossédé par Ibrahim, pacha du
Caire[64].
[64] _Voyez_ d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_.
La similitude de noms autoriserait-elle à conjecturer que notre
Fakhr-Eddin fut le prédécesseur de l'autre? La singulière prétention
de cette famille d'être issue de Godefroy de Bouillon concourrait
alors à expliquer l'appui aussi opportun qu'inattendu et les égards
dont le Chevalier fut l'objet de la part d'un ennemi de sa foi.
Convenons-en, pourtant, ce serait une hypothèse élevée sur une base
bien fragile; nous aimons mieux, et cela est plus juste, faire honneur
de ce qui va suivre au noble caractère et aux généreuses sympathies de
l'émir.
Dès qu'il fut à portée de se faire entendre, imposant du geste le
silence et élevant la voix: «Arrêtez, mes amis!» s'écria-t il, «ces
gens sont innocents; vous allez en juger vous-mêmes: qu'on les amène
devant moi.»
Cet ordre ayant été promptement exécuté:
--«Que tardes-tu?» dit-il au chevalier brugeois, «Ignores-tu peut-être
que deux bonnes galères se trouvent à peu de distance, toutes prêtes à
te recevoir?»
--«Je me garderais bien de m'y présenter,» repartit sagement Anselme;
«ceux qui les montent ne sont pas seulement tes ennemis, ils le sont
de tout le monde. Ce sont des brigands et des écumeurs de mer, qui
excitent en tout lieu l'horreur comme ils exercent partout le
pillage.»
L'émir sembla ravi de cette réponse. Se tournant aussitôt vers le
peuple: «--De quoi, dit-il, ces pauvres gens sont-ils coupables? Ne le
voyez-vous pas? ils redoutent ces infâmes corsaires autant que vous.»
Ces paroles et l'autorité de celui qui les prononçait, apaisèrent le
tumulte, et la foule se dissipa.
Les galères dont le voisinage avait failli être si fatal à Anselme
Adorne, ne laissèrent pas de le forcer à changer quelque chose à son
plan. Il se vit contraint de s'éloigner de la côte. Il fit route avec
son libérateur qui était accompagné de ses fils déjà habitués à
manier les armes et de plusieurs Mamelucks dans leur brillant costume.
Cette belle troupe galopait joyeusement avec une insouciance
guerrière. On dîna dans un petit bourg, dont le principal magistrat
s'empressa, suivant l'usage, d'accueillir et de régaler de son mieux
l'émir. Pour nos voyageurs, ils se retirèrent à l'écart, près de leurs
mulets, pour s'asseoir à un modeste repas; mais bientôt des serviteurs
vinrent leur apporter, de la part de Fakhr-Eddin, des mets de sa
table, qu'il leur envoyait.
Il en agit de même le lendemain; et lorsqu'il se sépara du sire de
Corthuy, voulant continuer encore à veiller à la sûreté de celui-ci,
il lui donna un de ses Mamelucks pour le recommander au premier chef
qu'il devait rencontrer sur sa route.
Après avoir traversé Nazareth, simple groupe de cabanes éparses, et
contemplé l'aspect imposant du Thabor, notre Chevalier passa par le
bourg de Reyné[65], où la populace, non contente de l'avoir accablé
d'injures, le poursuivit lui et sa suite à coups de flèches.
L'interprète Hélie ne songea qu'à fuir; quant au Mameluck, il n'en est
plus parlé: il avait sans doute accompli sa mission et cessé
d'accompagner les voyageurs.
[65] Raïneh (Arena).
A Jefferkin, l'antique Capharnaüm, quatre à cinq mille Sarrasins
étaient réunis pour une grande foire: on y faisait beaucoup
d'affaires, surtout en hommes et en femmes, qui étaient exposés en
vente, nus comme des animaux. Toute la multitude qui se trouvait
assemblée là se mit à entourer Anselme et ses compagnons, et à les
considérer bouche béante comme s'ils eussent été quelques monstres
bizarres, quelques sauvages amenés de pays inconnus. Heureusement,
l'attention de la foule était tellement absorbée par ce spectacle,
qu'on laissa passer les chrétiens sans songer à les inquiéter.
Le 11 octobre, ils atteignirent la mer de Galilée ou de Tibériade,
traversée par le Jourdain dont ils virent l'entrée et la sortie. Ce
lac, fort poissonneux, leur parut très-agréable à voir et ils en
trouvèrent l'eau excellente.
Au nord de la mer de Galilée est la ville de Saphet avec un château
bâti sur une montagne escarpée. Suivant notre manuscrit, c'était la
meilleure forteresse de la terre sainte; mais les Templiers qui en
avaient la garde se la laissèrent honteusement enlever par le
Soudan[66], au grand détriment de la chrétienté. Vertot vante, au
contraire, la valeur et la fidélité pour leur religion, dont les
Chevaliers du Temple auraient fait preuve lors du siége de Saphet.
«Après une longue défense,» dit-il dans son _Histoire de l'ordre de
Malte_ (tome I, livre 3), «le prieur du Temple, qui en était
gouverneur, voyant tous ses ouvrages ruinés, fut obligé de capituler.»
Mieux eût valu cependant, pour les défenseurs de la place, périr sur
la brèche; car ils n'eurent après que le choix entre l'apostasie et la
mort, que, suivant le même historien, ils subirent héroïquement.
[66] En 1254.
Le soir, le baron de Corthuy atteignit Jebeheseph que son
_Itinéraire_ désigne comme l'antique Sichem ou Sicar; mais on
s'accorde à placer ce lieu où se trouve aujourd'hui Naplouse, que
notre voyageur avait dépassée avant de voir le Thabor, Nazareth et la
mer de Galilée. Il est peu probable qu'il eût ainsi rebroussé chemin.
Quoi qu'il en soit, il fut logé près de Jebeheseph, dans un fondaco
magnifiquement construit en marbre blanc. Devant la porte de
l'édifice, on voyait un puits revêtu de marbre et orné de sculptures,
qu'on disait être celui de Jacob et de la Samaritaine. Les Flamands
étaient empressés de le visiter; cependant ils ne purent le faire que
durant la nuit et en silence, car les musulmans qui avaient ce puits
en grande vénération, en défendaient l'accès aux chrétiens.
Une route, périlleuse par les précipices dont elle est bordée,
conduisit Anselme et ses compagnons, à travers de pittoresques
vallées, à Monchic, où il arriva vers l'heure de midi. Il fit halte,
hors de la ville, dans une vaste caverne assez semblable à celle du
mont Gargan près de Manfredonia, dans la Pouille, mais plus
considérable: elle pouvait contenir mille cavaliers avec leurs
montures. C'est là, assurait on, que se cacha David et qu'il coupa un
pan de la robe de Saül[67].
[67] Il s'agit probablement d'une des cavernes d'Arbela. Mgr
Mislin place la rencontre de David et de Saül dans la caverne
d'Obdullam ou Adullam près d'Hébron.
On arriva le soir à Remiché: deux mille Turcomans, chargés par le
Soudan de protéger la contrée contre les incursions des Arabes,
campaient en cet endroit. Nos Flamands trouvèrent sous leurs tentes
la plus franche hospitalité: ces braves gens, à défaut de mets plus
délicats, leur offrirent du laitage et du pain frais, et ne voulurent
rien accepter en payement.
«Les Turcomans ou Turcs,» selon l'_Itinéraire_, «sont naturellement la
nation la plus humaine et la plus compatissante du monde. Ils ne
connaissent rien de plus agréable au ciel que d'accueillir un étranger
et de pourvoir à ses besoins. Aussi se disputent-ils entre eux cet
avantage: heureux qui peut approcher le premier du voyageur et le
conduire sous sa tente.»
Le Chevalier et ses compagnons ne furent pas reçus moins cordialement,
le lendemain, au village d'Albyre, chez des amis de leur muletier. On
les conduisit à une montagne voisine du village de Sibiate, qui leur
parut fort curieuse: c'était une masse énorme de rocher, semblable à
un grand édifice. On y avait taillé des chambres carrées de la hauteur
d'un homme et avec un petit portique orné de quelques colonnes. Il
sortait du rocher une source limpide dont on pouvait puiser l'eau en
entrant dans ces chambres.
Enfin, le 16 octobre au matin, le sire de Corthuy arriva de si bonne
heure à Damas, qu'il se trouva devant le fontigue des Vénitiens avant
que la porte en fût ouverte.