L'embarquement.
M. de Lamartine.--Aspect de Damas.--Jardins.--Bassins.--Bazars.--
Mosquées.--Le père Griffon d'Ypres.--Les Maronites.--Leur
patriarche, franciscain.--La montagne Noire.--Beyrouth.--L'émir.--La
caution.--Honorable scrupule.--Le départ.
Personne n'a oublié l'admirable peinture de Damas, qu'on trouve dans
le voyage d'Orient du plus harmonieux des poëtes modernes. Jean Adorne
ne connaissait point cette magie du style qui rend les lieux présents
au lecteur et leur prête même quelquefois plus de charme qu'ils n'en
offrent aux regards. Nos voyageurs, cependant, savaient apprécier, un
beau site; ils furent enchantés de l'aspect de Damas.
«C'est une ville aussi belle et aussi opulente qu'elle est antique et
célèbre. L'art pourtant contribue à ses agréments plus encore que la
nature. Les vergers et les jardins qui l'entourent de tous côtés et
qui en rendent l'aspect si ravissant, doivent, en effet, leur belle
végétation à une multitude de canaux qui y amènent incessamment des
eaux courantes. Il ne nous souvient pas d'avoir joui d'un coup d'oeil
plus enchanteur que celui de cette ville, vue des montagnes qui la
dominent. Ce n'est qu'un immense et délicieux jardin, d'une admirable
verdure, du milieu de laquelle s'élèvent, çà et là, les tours des
mosquées, quelques palais et d'antres édifices.»
«On porte à 6,000 le nombre des jardins qui environnent Damas. Des
bassins d'eau vive non-seulement y servent de bains, mais ils sont
assez vastes pour que l'on s'y puisse livrer au plaisir de la
natation. On tient aussi dans ces beaux lieux des oiseaux de diverses
sortes, dont les chants ne sont pas même interrompus par l'hiver, en
de si doux climats.»
«Damas n'est pas moins propice au commerce qu'à l'agrément de la vie.
Chaque métier, chaque genre de négoce a son bazar particulier: c'est
une place couverte, en été, de voiles qui la protégent contre l'ardeur
du soleil, et pleine de boutiques où, en général, l'on ne vend qu'une
sorte de marchandise: il en est d'autres, pourtant, où des objets de
diverses natures sont admis.»
«La ville abonde en mosquées. La principale, qui surpasse toutes les
autres en beauté comme en grandeur, est de forme triangulaire et ornée
de trois tours fort élevées.»
Ainsi s'exprime l'_Itinéraire_ de notre chevalier.
Après s'être reposé dix jours à Damas, Anselme se rendit à Beyrouth,
qui est le port le plus voisin. Il y trouva un savant compatriote, le
père Griffon, de Courtray, religieux franciscain, accompagné de deux
moines de son ordre. Il parlait avec facilité l'italien et l'arabe, et
avait écrit dans la première de ces langues une cosmographie d'Asie,
que Jean Adorne trouva si intéressante qu'il se proposait de la
traduire en latin. Le père Griffon avait ramené à l'Église romaine
plusieurs Maronites, entre autres leur patriarche. Nos voyageurs
virent ce dignitaire à Beyrouth, revêtu de l'habit de Saint-François.
«Les Maronites,» est-il dit à cette occasion dans l'_Itinéraire_,
«habitent une partie du Liban appelée la _Montagne Noire_, près de
Tripoli.» (On sait que Liban, au contraire, veut dire _blanc_.) «Ils
possèdent plusieurs riches bourgs ou villages, dont le principal est
Acora» (peut-être Antoura). «Ce sont des hommes déterminés et
d'excellents archers. Les montagnes du Liban présentent les plus
ravissants points de vue. De jolis édifices s'élèvent entre les cèdres
et les cyprès; des ruisseaux bondissent du haut des rochers. La
population est nombreuse et les fruits abondants.»
Le baron de Corthuy fut enchanté de trouver à Beyrouth un bateau
vénitien de cent tonneaux, conduit par Stefano de Stefani, déjà tout
chargé et prêt à mettre à la voile. Il se hâta d'y retenir place pour
lui et les siens, heureux d'échapper enfin aux insultes et aux périls
qui étaient le partage des chrétiens chez les infidèles. Il semblait à
nos Flamands qu'un siècle se fût écoulé depuis qu'ils avaient mis le
pied sur le territoire de l'Islamisme. Toujours des inquiétudes,
toujours la mort devant les yeux, nul moment de repos ni de sécurité:
celui de respirer librement était donc à la fin arrivé!
Déjà ils approchaient de la chaloupe qui devait les conduire à leur
navire, lorsque, en sortant de la ville, ils aperçoivent l'émir qui en
avait le commandement, assis devant la porte, au milieu de ses
Mamelucks. A cette vue, un secret frémissement avertit les voyageurs
qu'ils n'étaient pas encore au bout de leurs épreuves. En effet,
l'émir, leur ayant commandé d'arrêter, leur demande caution «de ne
jamais léser la majesté du Soudan, de parole, de conseil ou d'action,
et de ne rien entreprendre contre la sûreté du prince ou de l'État.»
C'était plus que le Chevalier ne pouvait promettre. Rien, au
contraire, ne lui tenait plus à coeur que de concourir de tous ses
moyens à la délivrance de la Terre-Sainte et à la destruction du
pouvoir de ses maîtres. Arrêté par un honorable scrupule, Anselme
hésitait; heureusement, il fit réflexion qu'on ne lui demandait pas
d'engager sa parole, mais son argent, et que c'était tout simplement
une dernière exaction qu'il fallait subir. Il paya donc, et les
Flamands, entrant dans la chaloupe, s'éloignèrent avec autant de joie,
dit notre manuscrit, que l'animal traqué par des chiens acharnés,
lorsqu'enfin il leur a fait perdre la piste.
Le vent était favorable, et le sire de Corthuy atteignit bientôt l'île
de Chypre, où se préparaient de graves événements.