Les Arabes.
Le guide brigand.--La tribu des Ben-Ety.--La précaution
singulière.--Prétentions des moucres.--Les bons Arabes.--Ils
attaquent les voyageurs.--Gazara.--Le patriarche.--Beau site
de Berseber.--La terre sainte.--Sa fertilité.--Mauvais
gîte.--Hébron.--Départ de Laurendio.--Jérusalem.--Les
croisades.--Godefroy de Bouillon.--Le Tasse.
Lorsque le Chevalier quitta le monastère du Sinaï, sa suite s'était
grossie d'un personnage qui devait l'accompagner jusqu'à Gazara:
c'était un Arabe blanchi dans la ruse et le crime. Brigand des plus
insignes, il n'eût pas manqué de dépouiller nos voyageurs s'il les
avait rencontrés dans le désert; mais ces solitudes étaient alors
infestées par la tribu des Ben-Ety, dont le signe distinctif était
des bandelettes de toile qui enveloppaient leurs jambes. Pour se
mettre à couvert de leurs attaques, il fallait avoir, dans sa
compagnie, l'un d'entre eux, et c'est à ce titre que l'on s'était
entendu avec le vieux bandit. Connaissant tous ceux de l'Arabie, ainsi
que leurs repaires et les routes qu'ils suivaient, il pouvait, mieux
que personne, aider à les éviter. Ce nouveau guide usait d'une
singulière précaution et qui, au premier abord, ne semblait pas bien
propre à inspirer la confiance: chaque soir, avant qu'on se couchât,
il appelait à haute voix, par noms et surnoms, toutes les familles et
les tribus d'Arabes, surtout les plus connues par leurs exploits
contre les passants. Il les suppliait, si elles étaient cachées dans
les montagnes, de venir visiter la petite caravane.
«Voyez!» semblait-t-il dire, «nous vous connaissons, nous vous
appelons, nous sommes des vôtres.»
La crainte d'avoir affaire à ces brigands n'était pas la seule
préoccupation de nos voyageurs. Ils avaient continuellement à lutter
avec leurs propres moucres qui élevaient, à chaque instant, des
prétentions contraires aux conventions faites avec eux au départ.
Dès qu'on leur résistait, ils menaçaient d'abandonner les voyageurs.
C'était surtout aux vivres qu'ils en voulaient: on était forcé de
partager avec eux des provisions qui n'étaient que trop réduites par
les exigences des Arabes du désert.
Pour ne pas être dépouillés pendant leur sommeil, voici l'ordre que
nos voyageurs observaient: plaçant leurs bagages et leurs provisions
en un tas, ils se rangeaient à l'entour pour dormir, et leurs chameaux
formaient un cercle qui les environnait.
Ce fut huit jours après son départ du monastère, que le sire de
Corthuy commença, de nouveau, à rencontrer des Arabes. Il était occupé
à terminer son repas: surviennent deux cavaliers armés de lances et
d'épées. Après avoir rôdé quelque temps autour des voyageurs, ils
s'éloignent et vont rejoindre une bande d'une quinzaine d'Arabes dont
on apercevait de loin les tentes et les chameaux. Il fallait
nécessairement traverser le défilé qu'ils occupaient, ce qui ne
présentait rien de bien rassurant; mais les moucres répétèrent à nos
Flamands que c'étaient de bons, de très-bons Arabes.
On arrive près de ces bons Arabes, et aussitôt trois d'entre eux,
armés de longues lances, fondent sur Anselme et sa petite troupe,
tandis que d'autres l'enveloppent de toutes parts. Quelques-uns des
assaillants, tirant alors leurs épées, se précipitent, avec de grands
cris, sur un chameau et en jettent à terre la selle et la charge.
Heureusement, il y avait parmi ces brigands un vieillard, à barbe
blanche, que Laurendio connaissait. Ce guide fidèle fit si bien que,
gagné par ses discours et ses présents, le vieil Arabe devint le
protecteur de nos Flamands.
Pourquoi, se dira-t-on peut-être, dans tous ces périls que le
Chevalier rencontre chez les mécréants, ne lui voit-on pas tirer sa
bonne épée et pourfendre ceux qui osent l'attaquer? Don Quichotte,
sans doute, n'eût pas manqué, à sa place, de le tenter et s'en serait
tiré comme on sait; mais, au moins, il était armé de pied en cap,
tandis que nos voyageurs étaient réduits à cacher leur condition sous
l'extérieur le plus humble et le plus pacifique.
Enfin, ils arrivèrent à Gaza que leur _Itinéraire_ appelle aussi
Gazara. C'était une ville de médiocre étendue, qui avait quelques
belles mosquées et de fortes tours, mais point de murailles. Dans le
lieu où logea le chevalier, se trouvait un patriarche avec qui il fut
heureux de lier connaissance: c'était un homme éminent et tout divin.
Anselme Adorne se joignit, à Gaza, à une caravane. Après avoir passé
par quelques bourgs et plusieurs villages, et traversé divers
ruisseaux, il vit des montagnes assez élevées et fort pittoresques,
ombragées d'oliviers, d'amandiers et d'autres arbres chargés de
fruits. Au sommet de l'une d'elles paraissait un bourg appelé
Berseber[59], premier endroit qui, du côté du sud, appartienne à la
Terre Sainte.
[59] Bersabée.
«La terre promise a beaucoup plus d'étendue en longueur qu'en largeur.
En effet, de Dan à Berseber, qui est sa plus grande longueur du nord
au sud, il y a 140 milles; tandis que sa largeur d'orient en occident,
depuis les confins de Jérico jusqu'à Joppé, n'est guère que de 40
milles. Ce n'est qu'une petite province; mais elle est la plus sainte,
la plus illustre et la plus fertile de la terre. Son sol produit
spontanément nombre de plantes que nous obtenons avec peine par la
culture, comme la sabine, la rue, les roses, le thym et bien
d'autres.»
Ce passage, que nous empruntons à notre manuscrit, n'est pas le seul
où la fertilité de la Terre Sainte y soit vantée. M. de Géramb ne la
retrouve que «dans les endroits déblayés de ronces et de pierres et
soumis à quelque culture.» Il semble donc y avoir, dans l'état de la
contrée, une progression d'abandon et d'indigence qui s'explique par
les guerres, les dévastations, le despotisme, misérable partage de
cette terre autrefois bénie.
A Bersabée, le sire de Corthuy fut logé, pour la nuit, dans un grand
édifice carré, muni d'épaisses murailles. Ce bâtiment avait bonne
apparence et ressemblait à un château; mais il était nu à l'intérieur:
ses murs tombaient en ruine; ses salles étaient pleines de serpents et
d'autres reptiles venimeux. Le Chevalier alla coucher, avec son fils,
dans une galerie ouverte, attenante à l'édifice; mais ils ne purent
fermer l'oeil: à chaque instant les habitants du bourg inventaient
quelque nouvelle méchanceté pour troubler leur repos.
Le jour suivant, nos voyageurs virent Hébron, «ville assez
considérable, ornée de belles maisons de marbre et dont le site est
ravissant: ce ne sont à l'entour que collines fertiles et riantes,
entrecoupées de frais ruisseaux, et la douceur du climat concourt à
faire de ce lieu l'un des plus agréables du monde.»
N'étant plus qu'à peu de distance de Jérusalem, le Chevalier renvoya
ses Arabes et leurs chameaux et se sépara de Laurendio. Cette suite,
qui devenait superflue, fut remplacée par un Maure entièrement
étranger aux langues de l'Occident, d'ailleurs homme honnête et droit,
dont Anselme n'eut qu'à se louer.
Ce fut pourtant avec un sentiment pénible que notre voyageur vit
s'éloigner l'habile et courageux Caloyer auquel l'_Itinéraire_ rend ce
témoignage: «Si nous échappâmes aux périls multipliés de notre route,
c'est à frère Laurendio que nous le devons.»
Nos Flamands, maintenant, voyaient les montagnes s'élever et, au
milieu d'elles, s'ouvrir l'aride bassin décrit par M. de Chateaubriand
dans _les Martyrs_; leurs yeux y cherchaient avidement et y aperçurent
enfin cet amas vénéré de masures et de ruines: Jérusalem!
A ce nom, que de souvenirs se pressent dans la pensée! Les rois, le
temple, les prophètes; puis un gibet se dresse pour le Sauveur; puis
c'est Titus et ses légions vengeresses; puis devant l'instrument du
supplice s'inclinent les empereurs! Omar leur enlève la ville sainte.
Rattachée quelque temps de nouveau à l'empire d'Orient, elle est
reprise par les Fatimites. Les Turcs Seljoncides, de la Perse dont ils
s'étaient rendus maîtres, s'étendent dans la Syrie et la Palestine.
Effrayés des progrès de ces nouveaux conquérants, l'empereur grec
Michel Ducas et, après lui, Alexis Comnène, appellent le secours de
l'Occident. La croisade est prêchée et la foule émue s'écrie: _Diex le
volt!_
La multitude qui marche en désordre sous la bannière de Pierre
l'Hermite ou d'autres chefs, périt par milliers en Hongrie, en
Bulgarie, dans l'Asie Mineure, et lorsqu'une armée plus aguerrie eut
franchi le Bosphore, ces croisés, comme les soldats de Germanicus,
trouvèrent sur leur passage les ossements de leurs devanciers.
Cette armée renfermait tout ce que la chevalerie eut jamais de plus
illustre. Nicée est enlevée aux Seljoncides. Baudouin, frère de
Godefroy de Bouillon, fonde à Édesse une principauté qui devient le
boulevard des chrétiens; ils surprennent Antioche, ils assiégent
Jérusalem, dont le Soudan d'Égypte venait de s'emparer. Lethalde et
Englebert de Tournay s'élancent les premiers dans la cité sainte.
Godefroy, proclamé roi, garde 300 chevaliers pour la défense d'une
conquête qui avait coûté un million d'hommes à l'Occident (1098).
Au bout de moins d'un demi-siècle, une nouvelle puissance musulmane
menace les chrétiens amollis et divisés. Zengui, chef curde qui
prenait le titre d'Atta-Beck, (père des rois), s'empare d'Édesse;
Noureddin, son fils, de Damas. Sala-Eddin, neveu d'un des généraux de
celui-ci, remporte, en 1187, une victoire décisive, fait prisonnier
Lusignan, l'un des successeurs de Godefroy, prend Ptolémaïs et
plusieurs autres villes de la terre sainte; Jérusalem même tombe en
son pouvoir, et depuis, si l'on excepte l'équivoque apparition de
l'empereur Frédéric II, les chrétiens qui voulaient rendre hommage au
tombeau sacré n'entrèrent plus dans la capitale de la Judée qu'en
pèlerins, comme nos voyageurs.
Ceux-ci atteignaient enfin le but principal de leurs courses
périlleuses. Nous n'essayerons pas de décrire les sentiments qui les
agitaient: ils l'ont été par un voyageur moderne[60] qui en était
également pénétré, et, avant lui, dans les vers admirables où le Tasse
dépeint les guerriers chrétiens apercevant la cité sainte, se la
montrant les uns aux autres, la saluant de mille voix, puis se
prosternant dans la poussière avec des sanglots et des larmes.
[60] Le père de Géramb.