Le mont Sinaï.
Délicieuse vallée.--Les Gerboas.--Opinion des Arabes
sur la manière de tuer le gibier.--Montagne écroulée.--Inscriptions
latines.--Montée périlleuse.--Adorne sauvé par son fils.--Monastère
de la Transfiguration.--Église.--Châsse de sainte Catherine.--Chapelle
latine.--Puits de Moïse.--Jardins des religieux.--Monts de Moïse
et de Sainte-Catherine.--Roche remarquable.--Traité entre les
Caloyers et les Arabes.--Exigences de ceux-ci.--Souvenir de Laurendio.
Après une marche longue et pénible à travers des sables brûlants, le
sire de Corthuy se trouva avec délice dans une charmante vallée semée
de buissons verdoyants et de quelques beaux arbres. On y voyait courir
des lièvres et des rats de couleur fauve et blanche, avec les jambes
de derrière fort longues. Hasselquist[52] et Clarke[53] décrivent cet
animal qu'ils appellent _Gerboa_. Le second de ces auteurs admire la
hauteur des sauts d'un si petit quadrupède et la faculté qu'il a de
changer de direction quand il est en l'air. Les Arabes qui
accompagnaient Anselme Adorne prirent un de ces rats et le mangèrent
cru. Ils étaient plus difficiles sur la manière de tuer un animal,
pour s'en nourrir, que sur celle de l'apprêter. Un jour, avec le bâton
qu'ils portent d'ordinaire à la main, et quelquefois derrière le cou
pour y reposer leurs bras, l'un d'eux avait abattu une perdrix; il la
remit à un de nos Flamands qui s'empressa de tordre le cou à l'oiseau.
A cette vue, les Arabes jetèrent un cri d'horreur, et dès ce moment
ils ne voulurent plus prendre pour ces voyageurs ni perdrix, ni oiseau
d'aucune espèce: ils prétendaient qu'on n'ôtât la vie d'un animal
qu'avec un couteau, et autant que possible vers l'heure de midi.
[52] Voyage dans le Levant.
[53] Voyage en Russie, en Tartarie et en Turquie.
Poursuivant sa route, Anselme arriva le soir près d'une montagne qui
s'était écroulée et avait jonché le sol de masses gigantesques de
rocher. Sur un de ces blocs, nos voyageurs aperçurent des caractères
qu'on y avait tracés. Quelle fut leur joie en y lisant des paroles en
latin, cette langue commune de l'Occident et de la chrétienté! A leur
tour ils gravèrent leurs noms sur cette pierre.
Non loin de là, des sources nombreuses, sortant d'entre les rochers,
arrosaient un agréable bosquet de dattiers. C'est l'endroit décrit
dans ce passage de l'Écriture: «_Venerunt in Elim filii Israel, ubi_
_erant duodecim fontes aquarum et septuaginta palmæ_.[54]»
[54] _Exod._, cap. XV, v. 27.
Après avoir traversé ensuite d'arides solitudes, le Chevalier
atteignit, le 24, des rochers escarpés qu'il fallait gravir pour
arriver au couvent. La distance était de huit à dix milles, le chemin
étroit, glissant et bordé de précipices. C'est probablement le même
que suivit M. de Géramb[55]. Tous les voyageurs mirent pied à terre, à
l'exception du Chevalier qui, se trouvant en ce moment atteint d'une
grave indisposition, demeura étendu dans une grande corbeille portée
par un chameau. Jean Adorne suivait, avec Gausin, observant d'un oeil
inquiet tantôt les profondeurs qui bordaient la route, tantôt les
mouvements de l'animal auquel un dépôt si précieux était confié. Tout
à coup le chameau chancelle! Le jeune homme pousse un cri d'effroi, et
accourant en même temps que Gausin, il a le bonheur d'empêcher son
père de rouler dans l'abîme.
[55] T. III, p. 180.
Enfin, après une pénible montée, nos voyageurs aperçurent au pied du
mont Sinaï, dans une petite plaine environnée de trois côtés de
montagnes très-élevées, une enceinte carrée de hautes et fortes
murailles; ils y pénétrèrent par trois portes de fer, laissant dehors
les Arabes qui les accompagnaient, et furent surpris de voir une sorte
de petite ville: c'était le célèbre monastère de la Transfiguration.
Aujourd'hui, l'on y entre par une lucarne élevée de quarante pieds au
moins au-dessus du sol, au moyen d'une corde attachée à une poulie.
La porte est murée et ne s'ouvre que pour le patriarche de
Constantinople[56].
[56] _Voyez_ de Géramb, p. 190, 191.
Au milieu de l'enceinte s'élève l'église bâtie en marbre et couverte
de plomb. Elle est divisée en trois nefs par deux rangs de colonnes.
Le sire de Corthuy admira le poli et le travail du marbre dont elles
sont formées et l'éclat des lampes qui éclairaient l'intérieur de
l'église. De sa partie occidentale, on le fit descendre par des degrés
de marbre dans un lieu voisin du choeur, où les restes de sainte
Catherine, transportés là, du haut de la montagne sur laquelle ils
furent trouvés, reposaient dans une tombe de marbre blanc. Les
gardiens lui montrèrent ces saints ossements avec une grande
solennité.
A peu de distance de ce sanctuaire, on lui indiqua la place où, lui
dit on, Moïse vit le buisson ardent.
Il y avait encore dans le monastère deux chapelles grecques et une
pour les Latins. Sur l'autel de celle-ci était ouvert le missel
romain; mais le père de Géramb nous apprend que les catholiques en ont
été dépouillés il y a un siècle et demi.
Suivant l'_Itinéraire_, on montrait dans le monastère la fontaine que
Moïse fit jaillir d'un rocher en le frappant de sa baguette: il semble
pourtant qu'il s'agissait plutôt du puits auprès duquel Moïse
rencontra les filles de Jéthro.
Autour du couvent, ce ne sont que rochers arides et déserts;
cependant, à force de patience et d'industrie, les frères avaient
créé dans des vallons où se trouvaient des fontaines, quatre ou cinq
jardins qui produisaient toutes sortes de fruits.
«Les montagnes qui entourent le couvent forment quatre chaînes qui
s'étendent au loin,» dit Jean Adorne dans l'_Itinéraire_ de son père.
«Je pense que toutes font partie du Sinaï; mais parmi ces montagnes,
il y en a deux qui l'emportent en sainteté et en célébrité: ce sont le
mont de Moïse et celui de Sainte-Catherine. Le premier est peu éloigné
du couvent; on y monte par un bel escalier de marbre.» Cet escalier
doit avoir été en grande partie détruit, puisque, suivant la relation
du trappiste voyageur, la montée ne se compose, pour ainsi dire, que
de quartiers de porphyre feuilleté et de fragments de roche aigus. A
moitié chemin est une chapelle qui rappelle le séjour du prophète Élie
sur la sainte montagne. On voit au sommet les ruines de deux églises
et une mosquée. Près de là on montre l'ouverture de rocher où Dieu fit
placer Moïse[57].
[57] De Géramb, t. III, p. 207 et suiv.
Le mont de Sainte-Catherine, selon l'_Itinéraire_, est à peu près deux
fois plus élevé que celui de Moïse. Sa hauteur est de 8,452 pieds
au-dessus du niveau de la mer Rouge. On y voit un rocher sur lequel
est empreint, dit-on, le corps de la sainte qui y reposa pendant
plusieurs siècles[58].
[58] _Ibid._ p. 215.
En s'avançant entre les montagnes, nos Flamands trouvèrent, au milieu
d'une plaine, une roche énorme que les fils d'Israël traînaient après
eux quand ils traversèrent le désert, sous la conduite de Moïse, et
d'où jaillissaient douze fontaines. «On en voit encore,» porte notre
manuscrit, «les marques et pour ainsi dire les cicatrices.» En effet,
ce bloc de granit, suivant un voyageur philosophe, laisse voir à sa
surface verticale une rigole d'environ dix pouces de largeur sur trois
pouces et demi de profondeur, traversée par dix ou douze stries ou
découpures de dix ponces environ de profondeur, qu'a formées le séjour
de l'eau. Ce sont bien là les cicatrices remarquées par Jean Adorne.
Il y avait dans le monastère, lorsqu'il le visita avec son père,
environ quarante-quatre moines du rite grec, appelés _Caloyers_. Entre
ceux-ci et les Arabes du voisinage, il existait une sorte de traité.
Chaque semaine les derniers recevaient du couvent un certain nombre de
pains, et ils devaient en revanche le respecter, eux-mêmes et le
protéger contre leurs compatriotes. Ces pains étaient distribués par
une fenêtre élevée et munie de barreaux de fer; mais les chefs étaient
admis entre la première et la seconde porte, et recevaient
non-seulement du pain, mais différents mets.
Tandis que le sire de Corthuy était au monastère, une guerre sanglante
et acharnée régnait entre les Arabes: leurs principaux chefs y avaient
succombé, et ils étaient tombés dans une complète anarchie. On les vit
bientôt accourir en foule, tous se prétendant en droit d'exiger un
tribut du Chevalier. Il fallut contenter les plus considérables,
tantôt par des présents, tantôt par des discours où Laurendio déploya,
avec le plus heureux succès, son éloquence insinuante.
Au bout de huit jours passés au couvent, Anselme Adorne ordonna à ses
moucres de se préparer à prendre le chemin de Gazara. Cette annonce
souleva de leur part de vives objections. Ils avaient remarqué, sur le
sable, les traces récentes du pas d'une troupe de 20 Bédouins: ils
pressèrent donc le Chevalier d'attendre un moment plus favorable et de
différer son départ; mais Anselme, mettant sa confiance en Dieu et
invoquant le secours de la sainte qu'on révère en ces lieux, n'eut
point égard à ces remontrances. Son fils, avant de quitter les frères
Caloyers, en obtint du papier pour continuer son journal. Laurendio y
écrivit en italien quelques lignes qui montraient combien il était
versé dans cette langue, et que Jean Adorne conserva comme un précieux
souvenir d'un homme auquel Anselme et ses compagnons eurent de si
vives obligations.