I
La Caravane.
Question de vie et de mort.--Abdallah.--Laurendio.--Station de
Birket-el-Hadji.--Le mont Goubbé.--La mer Rouge.--Bateaux de
bambou.--La fontaine de Moïse.--Campement de l'émir d'El Tor.--Les
voyageurs se joignent à son cortége.--Les Bédouins.--Proclamations de
l'émir.--Image vénérée par les musulmans.
Au Sinaï maintenant! La visite de ce mont fameux devait précéder celle
du Calvaire, comme la loi ancienne celle du Christ. Au moment
d'entreprendre un pareil voyage, il y avait, en ce temps, une question
de vie et de mort: c'était le choix d'un guide. Fort heureusement pour
nos voyageurs, quelques infidélités commises, dans l'achat de leurs
provisions, par le Maure Abdallah qu'Anselme Adorne avait retenu pour
cet emploi, obligèrent à le congédier. Il savait trop peu d'italien et
nos Flamands trop peu d'espagnol pour qu'ils pussent facilement
s'entendre mutuellement; son ignorance et sa mauvaise foi les eussent
exposés à périr misérablement dans le désert.
La Providence leur envoya à sa place précisément l'homme qu'il leur
fallait. Il se trouvait au Caire un gardien ou prieur du mont Sinaï,
qui avait auprès de lui son frère en qualité de procurateur du
monastère. C'était un Grec de Candie, appelé Lucas, mais qui, en
entrant au couvent, avait pris le nom de Laurendio: les Arabes lui
donnaient familièrement celui de _Logo_. Il parlait l'italien et
l'arabe, et s'exprimait même dans cette dernière langue avec une
facilité et une éloquence qui, jointes à son adresse et à sa prudence,
devaient faire passer heureusement le sire de Corthuy et sa suite à
travers mille dangers. C'était de plus un homme fidèle, intègre,
expérimenté et connaissant parfaitement le pays et ses habitants. Le
prieur le céda à notre chevalier pour le conduire, moyennant une
rétribution convenue, au mont Sinaï et de là à Jérusalem.
Le sire de Corthuy quitta le Caire le 15 août avec sa suite ordinaire,
Laurendio, trois Arabes et six chameaux chargés de bagages et de
provisions, telles que biscuits, fromage et autres victuailles qui
n'ont pas besoin de cuisson. Ces vivres étaient destinés non-seulement
à leur usage, mais à être distribués aux Arabes qu'on rencontrerait,
afin de les contenter et de prévenir ainsi leurs embûches.
Une semaine de repos avait fait oublier à nos voyageurs les fatigues
qu'ils avaient endurées; mais nul, parmi eux, ne montrait plus
d'ardeur et de curiosité que le Chevalier. Le 16, on remplit les
outres à Birché[48]. A quelques milles de là, des Arabes à pied et à
cheval entourèrent Anselme et sa petite troupe, demandant des séraphs
d'or; pourtant, ils se contentèrent d'une assez modique rançon.
[48] Birket-el-Hadji, première station de la caravane de la
Mecque, selon Burckardt.
Nos voyageurs traversèrent, jusqu'au coucher du soleil, une plaine
sablonneuse; après une halte, s'étant remis en route à la clarté de la
lune, ils atteignirent, le 17 au soir, la croupe d'une montagne
appelée Goubbé. Ils y passèrent la nuit sur un plateau parsemé
d'arbustes grêles que les chameaux broutaient avec avidité. Les
moucres[49] n'osèrent y allumer du feu, de peur de donner l'éveil à
des Arabes qui avaient laissé en ce lieu l'empreinte de leurs pas.
[49] Conducteurs de chameaux.
Vers le milieu de la nuit, on se remit en route, et, au lever de
l'aurore, nos voyageurs aperçurent à leur droite la mer Rouge, tandis
qu'à leur gauche s'élevait le sommet du mont Goubbé. Après avoir
côtoyé cette mer pendant deux jours, ils virent le lieu où les enfants
d'Israël la franchirent à pied sec. Suivant l'_Itinéraire_, «elle peut
avoir en cet endroit cinq milles de largeur.»
Dans cette partie de leur route, nos Flamands virent quelques petits
vaisseaux dans la construction et le gréement desquels il n'entrait
aucune parcelle de fer. De grosses pierres tenaient lieu d'ancres. La
charpente était formée de grands roseaux des Indes, assemblés au
moyen de fils d'écorce et enduits d'huile de poisson. Les voiles
étaient faites de feuilles. Les grands vaisseaux indiens qui
naviguaient sur la mer Rouge, et dont quelques-uns portaient une
cargaison trois fois plus considérable que les plus fortes caraques de
Gênes, étaient également construits en bambous, avec des nattes pour
voiles.
Le baron de Corthuy s'arrêta près d'un édifice qui renfermait trois
citernes. L'eau en était noire et fétide; néanmoins les moucres et les
chameaux s'en abreuvèrent avidement. Ce bâtiment était habité par un
chef arabe chargé par le Soudan de protéger les voyageurs. Ceux-ci, en
retour, lui payaient un _gaphirage_[50] ou tribut. Il le fixait à sa
fantaisie pour les Francs, et n'épargna pas notre chevalier.
[50] Caffar.
Dans la nuit, celui-ci arriva à la fontaine de Moïse, appelée dans
l'Écriture _Mara_: c'est celle dont le législateur des Hébreux rendit
les eaux douces en y plongeant un bois que Dieu lui indiqua[51]. Nos
voyageurs firent là une remarquable rencontre que Laurendio sut mettre
à profit pour rendre leur route plus sûre.
[51] _Exode_, cap. X, v. 23, 24, 25.
Non loin de la fontaine était campée une caravane où l'on comptait
plus de 400 chameaux: c'était le cortége d'un émir, récemment nommé
gouverneur d'El Tor, ville située au sud de la presqu'île où s'élève
le mont Sinaï; celle-ci est formée par les deux bras principaux qui
terminent la mer Rouge au septentrion. L'émir, dans sa route pour
prendre possession de son gouvernement, faisait halte en cet endroit.
Aux premières lueurs du jour, on entendit le clairon retentir devant
la tente de ce chef. En un instant tout s'agite et bientôt la caravane
est en marche. Une troupe nombreuse d'hommes d'armes environnait
l'émir. Ses femmes et ses concubines raccompagnaient dans de belles
litières couvertes et portées à dos de chameau. De temps en temps des
musiciens faisaient retentir l'air du son des tambours, des fifres,
des clairons et d'autres instruments.
A la faveur des clartés douteuses de l'aube, le Chevalier et sa suite
s'étaient mêlés à cette caravane; cependant, lorsque le jour brilla
dans tout son éclat, l'émir s'aperçut de l'augmentation de son
cortége. Ayant fait appeler Laurendio: «Quels sont ces gens-là?» lui
demanda-t-il.--«De pauvres moines grecs de mon ordre,» répondit le
guide. L'émir se contenta de cette explication plus adroite que
sincère.
Chemin faisant, la caravane rencontra plusieurs partis d'Arabes. Peu
s'en fallut qu'une de leurs bandes n'en vînt aux mains avec les gens
de l'émir, et nul doute que si ces brigands avaient rencontré le
Chevalier brugeois, marchant isolément avec sa petite troupe, ils ne
l'eussent dépouillé. Toutefois, la suite de l'émir n'était guère mieux
disposée en faveur de ces chrétiens que les Bédouins eux-mêmes. Nos
voyageurs étaient livrés à de continuelles appréhensions et recevaient
des preuves nombreuses de mauvais vouloir.
On fit ainsi route tout le jour, et le soir on s'arrêta dans une
plaine sablonneuse. Le vent soulevait des nuages d'une poudre fine
qui, retombant sur tous les objets, eut bientôt entièrement couvert
les effets du sire du Corthuy. La caravane quitta ce campement à
minuit; elle atteignit vers midi des montagnes de sable couvertes
d'arbustes et d'où coulait une eau assez limpide. Le soir on fit halte
dans une vallée entourée de hautes montagnes. Là, l'émir fit à cheval
le tour du camp. On portait devant lui des lanternes allumées, au bout
de longs bâtons, et un héraut qui le précédait annonçait, à haute
voix, que l'émir étant arrivé à la limite de son territoire, punirait
quiconque se rendrait coupable de quelque crime.
Le lendemain, la caravane passa devant une caverne que tous les Arabes
allèrent visiter avec une grande dévotion: on y voyait l'image,
grossièrement sculptée, d'une jeune fille à laquelle un brutal
ravisseur avait ôté l'honneur et la vie, et qui était ensevelie dans
ce lieu. C'est chose assez étrange chez des musulmans, que cette
figure ainsi environnée de leurs hommages.
Un peu plus loin, Laurendio avertit secrètement le sire de Corthuy et
ses compagnons qu'on était arrivé au point où leur route et celle de
l'émir se séparaient. En conséquence, nos voyageurs ralentirent
insensiblement le pas, de manière à se laisser devancer par la
caravane, et lorsqu'ils la virent s'éloigner, ils prirent, sans bruit,
le chemin qui devait les conduire à leur destination.