Les Mamelucks.
Les Soudans.--Le Calife du Caire.--Caiet-Bey.--Insolence des
Mamelucks.--Leur caractère.--L'île de Rondah.--Le Mékias.--Portrait
du Soudan.--Son cortége.--Costume des Mamelucks.--Signes de
distinction parmi eux.--Gondole magnifique du Soudan.--Flottille
de 1,200 barques.--Génuflexions.--Collation.--Signal de couper
la digue.
Le Soudan d'Égypte, que nous allons voir paraître, passait encore pour
le plus grand des princes musulmans, quoique les progrès des Turcs
rendissent, de jour en jour, cette prééminence plus douteuse. Il
avait, selon notre manuscrit, de trente à quarante mille Mamelucks
sous ses ordres. La Syrie lui obéissait comme l'Égypte et il
entretenait toujours à Alep une puissante armée pour la défense de la
première de ces provinces.
«Il ne règne point,» est-il dit dans l'_Itinéraire_ du baron de
Corthuy, «par droit de naissance, mais à la manière des empereurs, par
élection et souvent par violence. Il est toujours pris parmi les
Mamelucks: le plus puissant d'entre eux est choisi, ou s'empare du
pouvoir. Ensuite il se fait reconnaître par le Calife, qui est comme
le pape des musulmans.»
En effet, lors de l'invasion des Mogols sous Dscingis-Khan et ses
successeurs, les Mamelucks en avaient arrêté le torrent, et ils
avaient accueilli un rejeton des Abassides qui porta au Caire l'ombre
du califat.
Le Soudan qui régnait à l'époque du voyage d'Adorne et que Breidenbach
trouva encore sur le trône, s'appelait Caiet-Bey, surnommé, selon
Macrisi, auteur arabe, al Malek, al Aschraf, al Mahmudi, al Daheri. Ce
souverain avait été esclave de Barsé-Bey.
Affranchi par le Soudan Malek-el-Daher, il fut choisi pour occuper la
même place, l'an 872 de l'hégire (1467). Son règne dura près de trente
ans. A sa mort, son autorité se trouva si bien affermie qu'il la
laissa à son fils âgé seulement de 16 ans; mais bientôt celui-ci fut
massacré, et le pouvoir passa de main en main, jusqu'à ce que Canso,
l'un de ceux qui en furent successivement revêtus, ligué avec
Schah-Ismaïl, souverain de la Perse, contre le sultan Sélim, ayant été
vaincu près d'Alep, en 1516, l'Égypte devint une province de l'empire
ottoman.
L'_Itinéraire_ donne des détails curieux sur les Mamelucks au temps
de leur puissance.
«Il gouvernent tout à leur volonté. Les Maures leur obéissent en
tremblant. Que de fois n'avons-nous pas vu cette soldatesque les
accabler de coups en pleine rue, soit pour ne pas avoir salué avec
assez de respect, soit pour d'autres motifs, et le plus souvent sans
motif! Ni leurs biens, ni leurs femmes ou leurs filles, ne sont à
l'abri de la convoitise des Mamelucks; ils séduisent facilement
celles-ci, car ce sont en général des hommes de belle taille et de
bonne mine. La plupart sont des renégats chrétiens, soit grecs, soit
russes, soit scytes, albanais ou esclavons.
«Leur adresse à cheval est admirable. Souvent, dans leur galop rapide,
nous leur vîmes ramasser à terre leurs flèches. Jamais ils ne
paraissent dans la campagne sans leurs arcs, leurs traits, leur épée,
et aucun Maure ne peut se montrer avec de telles armes qu'avec leur
congé.
«A une vie privée molle et voluptueuse, ils savent unir, au besoin,
une vie publique mâle et guerrière. Pour le surplus, ils ne songent
qu'à pressurer les Maures et les étrangers. Leurs paroles et leurs
manières sont douces et flatteuses; mais leurs actions n'y répondent
guère. Tous reçoivent du Soudan une solde proportionnée à leur rang.»
Tels étaient le monarque et les guerriers dont la présence devait
ajouter à l'éclat de la fête que nous allons décrire.
Dans une île du Nil, en face du Caire (l'île de Rondah), s'élevait un
vaste édifice, semblable à un château, bâti en partie sur la rive du
fleuve, en partie dans l'eau même qui la baigne. Là se voyait le
_Mékias_ ou _Nilomètre_, qu'un voyageur moderne décrit comme une
colonne octogone d'un seul bloc de marbre d'un blanc jaunâtre, avec un
chapiteau doré d'ordre corinthien. Cette colonne est divisée en
coudées d'Égypte, et elle est placée au milieu d'un puits ou bassin
carré dont le fond est de niveau avec le lit du Nil. Elle se trouvait
autrefois dans un temple de Sérapis; les musulmans la renfermèrent
dans une mosquée aujourd'hui en ruines. Le puits dans lequel elle est
maintenant est recouvert d'un dôme en bois chargé de peinture.
L'édifice décrit dans notre _Itinéraire_ devait être une construction
plus solide et plus imposante.
Lorsque le Mékias indiquait que le Nil avait atteint le terme de sa
crue, c'était l'usage que le Soudan ou son principal émir se rendit du
palais sur la rive du fleuve pour présider à la cérémonie dont nos
voyageurs furent témoins. Cette année le Soudan devait y assister en
personne, ce qui excitait encore l'empressement de la foule.
Elle affluait de la ville et des environs, à pied, à cheval, et dans
une multitude de barques dont le Nil était couvert. Après quelques
moments d'attente, on vit paraître Caiet-Bey et sa brillante escorte.
Il s'avançait à cheval avec beaucoup de dignité. C'était un homme de
haute stature et fort maigre. Quoique, parvenu seulement au trône
depuis trois ans, il ne fût pas d'un âge très-avancé, une barbe
blanche lui descendait sur la poitrine. On le disait digne de son rang
par ses qualités personnelles et courageux comme un lion.
Ses émirs l'entouraient. Une troupe nombreuse de Mamelucks les suivait
en bon ordre; tous montaient de magnifiques chevaux dont le frein et
la selle resplendissaient d'or et d'argent. Tant de fierté brillait
sur les traits des cavaliers, que cette pompe ressemblait à un
triomphe.
La richesse ordinaire du costume des Mamelucks prêtait au cortége son
éclat. Ce costume, en effet, était noble, imposant, magnifique.
C'était principalement par la coiffure qu'il différait de celui des
Maures. Elle consistait en un chapeau élevé et sans bords, d'une
étoffe rouge à longs poils, autour duquel des bandelettes blanches
étaient roulées en turban. Selon Pierre Martyr, cependant, le rouge
était remplacé pour les Mameluks attachés au service particulier du
Soudan, par le vert et le noir.
Chez le Soudan, son premier émir, le chef des truchemans et quelques
autres des principaux officiers, les bandelettes dont nous avons
parlé, formées d'une étoffe fine et souple, étaient disposées de
manière à présenter un certain nombre de plis onduleux, à peu près
comme si elles avaient été passées autour de chaque doigt d'une main
étendue en l'air. Le nombre de ces sortes de cornes indiquait le rang
de celui qui en était orné. Le Soudan seul en pouvait porter sept.
Quand il fut arrivé sur le bord du Nil, il descendit de cheval, ainsi
que ses principaux émirs, et ils entrèrent dans une barque qui les
attendait. Au milieu, on voyait un pavillon découvert, en bois
admirablement sculpté et doré, dans lequel on avait étendu des tapis
de soie, ornés de pierreries, pour servir de siéges à l'ancien esclave
de Barsé-Bey, aux émirs et aux seigneurs étrangers qui pourraient
l'accompagner. La voile était du plus beau drap d'or des Indes, les
cordages d'une matière non moins précieuse, et curieusement
travaillés, et tout le reste correspondait à cette magnificence.
D'autres barques élégantes, avec des voiles de soie, circulaient à
l'entour, portant les chefs des Mamelucks et les principaux habitants,
accompagnés de leurs femmes. Il y avait, en tout, de 1,100 à 1,200
embarcations; plusieurs étaient pleines de musiciens qui faisaient
retentir les rives des sons d'une musique barbare.
Toute la petite flotte vogua vers l'édifice que nous avons décrit.
Après qu'on eut constaté que le Nil avait atteint la hauteur requise,
on fit les génuflexions prescrites[46]. «On s'inclina vers le fleuve
en signe de reconnaissance,» dit l'_Itinéraire_. Ensuite le Soudan et
ses principaux officiers firent la collation dans l'édifice, au bruit
des instruments. Le repas fait, il rentra dans sa barque, et,
accompagné de toutes les autres, il suivit un bras du Nil traversé par
une digue. Arrivé à celle-ci, il s'inclina de nouveau; puis, d'un
mouchoir de toile très-fine et d'une blancheur éclatante, qu'il tenait
à la main, il donna le signal de couper la digue.
[46] Sous la dynastie fatimite, le calife et le vizir faisaient
chacun la prière et les génuflexions. (_Relations de l'Égypte_,
par Abdallatif. Paris, 1810, aux notes.)
C'est de la sorte que, dans les courses de char, les magistrats
romains donnaient le signal du départ, ainsi que le représente une
belle mosaïque que nous avons vue à Lyon; mais ici la barrière
s'ouvrait à un fleuve dont les eaux allaient fertiliser l'Égypte.
Comme l'Usong de Haller[47], le chevalier flamand dut trouver quelque
chose d'imposant dans l'acte par lequel un homme commandait au pays la
fécondité.
[47] Usong, 1{stes} Buch, 31. «Usong selbst fand etwas prägtiges in
dem Befehle den ein Mensch gab das ein Reich fruchtbar werden
sollte.»
La cérémonie terminée, Caiet-Bey remonta à cheval et retourna en pompe
au palais, au milieu des acclamations du peuple.