VI

Le Caire.

Les truchemans.--Zam-Beg.--La femme de Cani-Bey.--Le dîner

maigre.--Visite à Naldarchos.--Ses inquiétudes au sujet des

progrès des Turcs.--Les habitants du Caire.--20,000 morts par jour

en temps de peste.--Maisons des principaux de la ville.--Chameaux,

ânes et mulets.--Girafes.--Lions domestiques.--Éclairage. Le

palais.--Les pyramides.--Matarieh.--Le baume.--Le sycomore.

Les truchemans étaient, au Caire, une espèce de magistrats chargés de

la police des étrangers. Ils avaient toutefois mission de les protéger

et de leur servir de guides et d'interprètes, et recevaient d'eux une

rétribution fixée d'ordinaire à 5 séraphs, monnaie d'or qui répondait

au ducat et valait 25 médines d'argent[45].

[45] La monnaie de cuivre se prenait au poids.

Outre Cani-Bey, il y avait encore trois truchemans, qui ne tardèrent

pas à faire visite au chevalier. Heureusement, leur chef, nommé

Zam-Beg, connaissait la maison d'Adorne et en avait reçu de bons

offices lorsque Raphaël occupait le trône ducal. Il supplia Cani-Bey

de considérer nos Flamands non comme des Francs, mais comme ses amis

particuliers. Il se fit, de plus, un plaisir de leur faire voir ce que

le Caire offrait de remarquable et de leur fournir tous les

renseignements qu'ils pouvaient désirer.

Ces services, pourtant, ne furent pas gratuits. Zam-Beg reçut 20

ducats; Cani-Bey, de son côté, en exigea 7 ou 8, outre divers profits

qu'il savait se ménager. Du reste, il témoignait à ses hôtes toutes

sortes d'égards. Sa maison était égayée par une femme, jeune et belle,

qu'il avait et qui conversait librement avec eux.

Tout ce que les moeurs de ces chrétiens avaient, pour elle, d'étrange,

la divertissait extrêmement. Un vendredi, ils voulurent avoir du

poisson à leur repas. L'embarras était d'expliquer leur désir à la

gentille ménagère. Le jeune Adorne prit un papier et y traça, de son

mieux, la figure d'un poisson. Elle suivait des yeux, avec curiosité,

ce travail nouveau pour elle, et avant même qu'il ne fût terminé:

«Samphora!» s'écria-t-elle--c'était le nom d'une esclave qui parut

aussitôt et à qui elle ordonna d'aller acheter du poisson;--puis elle

s'empara du papier et elle le montrait à tout venant, surtout aux

amies qui lui rendaient visite, avec une joie et une admiration

naïves.

Cani-Bey conduisit le baron de Corthuy et ses compagnons chez l'un des

principaux officiers du Soudan. C'était une sorte de chancelier ou de

secrétaire, appelé Naldarchos. Après leur avoir demandé d'où ils

venaient et quel était le but de leur voyage, il les questionna

minutieusement sur les progrès de la puissance du Grand Seigneur,

laissant percer, à cet égard, tout autant d'inquiétude qu'on en

ressentait parmi les chrétiens. Naldarchos se fit ensuite présenter

les lettres de l'émir d'Alexandrie pour s'assurer du payement du

tribut; puis il congédia nos voyageurs.

Tantôt ils parcouraient la ville avec Zam-Beg, tantôt ils s'y

hasardaient seuls, nu-pieds et pauvrement vêtus du costume des

chrétiens d'Orient. Ce déguisement ne les mettait pas à l'abri des

insultes, ni même des mauvais traitements; pourtant ils se trouvèrent

plus en sûreté au Caire que dans le reste de l'Égypte: le peuple leur

parut, en général, plus doux et plus humain que partout ailleurs dans

ce pays; mais il n'y avait guère plus à se fier aux chrétiens dits de

la ceinture, ou d'autres sectes séparées de l'Église, qu'aux Maures.

Le Caire, suivant M. de Géramb, compte encore aujourd'hui environ cinq

cent mille habitants; c'était alors l'une des villes les plus grandes,

les plus riches et les plus peuplées du monde. Le sire de Corthuy

voulut savoir de Zam-Beg quelles étaient son étendue et sa population.

«Il y a vingt ans,» répondit-il, «que je suis au service du Soudan, et

pendant tout ce temps je n'ai cessé d'habiter cette ville; pourtant,

il m'arrive quelquefois de me trouver dans des quartiers qui me sont

tellement inconnus que, pour m'en retourner chez moi, il me faudrait

demander le chemin. Quant à la population, tout ce que j'en sais,

c'est que, l'été dernier, la peste enlevait, par jour, de vingt à

vingt-deux mille personnes.»

S'étant mis un jour en route deux heures avant le lever du soleil,

c'est à peine si vers midi nos voyageurs avaient traversé le Caire

dans toute sa longueur; encore couraient-ils plutôt qu'ils ne

marchaient, à côté du trucheman qui les accompagnait à cheval.

La ville était presque aussi large que longue; pourtant, sa plus

grande dimension était dans la direction du Nil, le long duquel elle

est bâtie. Sur la rive de ce fleuve s'élevaient les plus belles

maisons; mais c'était à l'intérieur surtout qu'elles étaient riches et

ornées. Les murs étaient revêtus de marbre; les pavés offraient

d'admirables mosaïques. Les salles basses n'étaient éclairées que par

une ouverture circulaire dans la voûte, et l'on y trouvait des bains

de marbre. Aux pièces supérieures, il y avait des fenêtres en saillie,

garnies de treillis en bois, peints de diverses couleurs. C'est là

que, comme suspendus dans l'air, les habitants se reposaient, dans les

chaleurs de l'été. Les maisons les plus somptueuses avaient même des

espèces de tours bâties en bois et terminées en terrasse, où l'on

allait prendre le frais.

La ville n'avait point d'enceinte; mais chaque quartier avait ses murs

et ses portes. Deux d'entre eux rappelèrent à nos voyageurs le

Châtelet et le Petit-Port de Paris.

Les mosquées étaient fort nombreuses, ornées de marbre poli et

accompagnées de hautes tours au sommet desquelles brillait le

croissant.

Six à sept mille chameaux étaient employés constamment à porter par

toute la ville l'eau du Nil, enfermée dans des outres. Dans chaque

quartier, on trouvait des ânes et des mulets, couverts de tapis et de

belles housses, que chacun pouvait louer. Les femmes les montaient à

califourchon, comme les hommes. Nos voyageurs virent au Caire des

girafes et plusieurs lions domestiques: ceux-ci se promenaient par les

rues sans qu'on y fit grande attention, tant la chose était ordinaire.

La nuit, le Caire était éclairé par des lampes qui brûlaient devant

les maisons des principaux habitants et les boutiques des

apothicaires.

Le château était bâti sur un rocher peu élevé. Renfermant le palais du

Soudan, qui était magnifique à l'intérieur, et les quartiers des

Mamelucks attachés particulièrement au service de ce souverain, il

présentait l'aspect d'une petite ville.

Après avoir vu tout ce que le Caire offrait de plus remarquable, le

chevalier fit, avec ses compagnons, quelques excursions dans les

environs. Ils allèrent d'abord visiter les ruines de Memphis, «en face

du Caire, sur l'autre rive du Nil, vers le désert qui sépare l'Égypte

de l'Afrique;» mais ce qui, entre ces restes de l'antiquité, attira le

plus leur attention, ce furent «des monuments de forme pyramidale,

parmi lesquels il y en a deux qui étonnent par leur hauteur, leur

masse et la dimension des pierres employées à leur construction.» Il

s'agit, on le comprend, des pyramides de Giseh et spécialement de

celles de Chéops et de Chephrem, hautes, l'une de 428 pieds 8 pouces,

l'autre de 398 pieds. On dit au sire de Corthuy que c'étaient là les

greniers de Pharaon; mais il jugea, avec plus de raison, que les

pyramides devaient avoir servi de tombeaux. Des vers latins qui y

avaient été tracés, mais que le temps avait effacés en partie, le

confirmèrent dans cette opinion.

Le 14 août, nos Flamands, montés sur des ânes et accompagnés de leur

trucheman, allèrent visiter un domaine du Soudan, nommé Matalea ou

Matarieh, l'ancienne Héliopolis. «C'est,» porte notre manuscrit, «le

lieu où Joseph se réfugia avec la Vierge sainte et Jésus, et dans

l'endroit qu'ils ont habité croît le baume: il découle naturellement

des feuilles d'un arbuste grêle et peu élevé.» Selon Breidenbach,

c'était un endroit enchanteur, tout parfumé de l'odeur des bananiers

et des fleurs, tout brillant de verdure et offrant à profusion les

plus beaux fruits. Là s'élevait un palais magnifique, des fenêtres

duquel on jouissait de la vue et des parfums de ces jardins délicieux.

Ils renfermaient un sycomore, encore existant aujourd'hui, sous

l'ombrage duquel la sainte famille se reposa, suivant la tradition;

près de cet arbre vénérable est une fontaine à laquelle on donne une

origine miraculeuse.

Peu d'années après la visite que le sire de Corthuy et Breidenbach,

son contemporain, firent à Matarieh, les bananiers périrent, le palais

fut négligé, et quand Pierre Martyr le vit, il commençait à tomber en

ruines. Aujourd'hui, l'ancienne Héliopolis est un mauvais village où

l'on ne voit que des masures et des débris.

Le chevalier se hâta de retourner au Caire, où il devait être témoin,

le même jour, d'une fête bien remarquable qui allait être célébrée

avec une pompe et une magnificence extraordinaires.

Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps · 第 30 / 147 题