Paul II.
Rome ancienne et Rome moderne.--Charles-Quint et les
Barberini.--L'audience du pape.--Pierre des Barbi.--Ligue contre
les Turcs.--Borso d'Est.--Office du jeudi saint.--Les sept
églises.--Le banquet.--Le cardinal de St-Marc.--Cortége du jour de
Pâques.--Le sire de Corthuy délégué pour porter le dais.--Les
grandeurs déchues et les ruines.--Les despotes de Morée.--La reine
de Bosnie.--Alexandre Sforce.--Le sénateur de Rome.--Anselme
Scott.--Messe pontificale.--_Viva Papa Paolo!_--Deuxième
audience.--Départ.
La Rome qu'Anselme visita n'était point celle que l'on voit
aujourd'hui. De la nouvelle église de Saint-Pierre, la tribune seule
(l'abside) commençait à s'élever de quelques pieds au-dessus du sol.
Saint-Jean-de-Latran attendait son portique, le _Corso_ ses palais, le
Vatican Raphaël; la _Trinità di Monti_ n'était point commencée; le
vieux Capitole portait déjà l'église de Sainte-Marie (_Ara Coeli_) et
le palais sénatorial, construit par Boniface IX; mais il n'avait ni
ses degrés, ni ses colonnes, ni ses trophées. En un mot, la Rome de
Léon X et de Jules II n'était pas encore venue se placer à côté de la
Rome antique.
Celle-ci, au contraire, avait moins subi l'outrage du temps, des
guerres et des architectes. L'artillerie de Charles-Quint et les
Barberini n'avaient point hâté l'oeuvre des siècles, et des
restaurations nécessaires, mais cruelles, n'avaient encore ni étayé de
murs neufs l'Arc de Titus ou l'Amphithéâtre Flave, ni arraché des
flancs du vieux géant les arbres et les buissons qui le ceignaient de
leur verdure.
Le baron de Corthuy et le jeune Adorne, tout plein encore de souvenirs
classiques, furent saisis d'admiration à la vue de «ces ruines
colossales, de ces étonnants débris d'édifices écroulés, qui font voir
assez quelle fut la splendeur dont ils ne sont que de faibles restes,
et remplissent l'âme d'étonnement et de regrets.»
Toutefois, ils avaient sous les yeux un spectacle plus merveilleux que
celui de l'ancienne grandeur romaine: un vieillard, assis sur ces
ruines, impuissant par les armes, faible comme prince, envoyant, au
loin, des ordres non moins respectés que ceux qu'appuyaient autrefois
les légions. Aussi nos voyageurs répétaient-ils avec un poëte
chrétien:
Rome, qui mis jadis les peuples sous ta loi,
Ton empire est plus grand: tu règnes par la foi[37].
[37] Roma, caput fidei, mundi quæ regna subegit,
Nunc nostræ summus religionis honos.
Dès le lendemain de son arrivée, Anselme, accompagné de son fils, fut
admis auprès du souverain pontife, dont ils baisèrent tous deux le
pied; mais aussitôt que le chevalier se fut acquitté de ce pieux
devoir, le saint-père lui tendit la main qu'il baisa également[38]. Ce
pape était Pierre des Barbi, de Venise, connu, depuis son avénement,
sous le nom de Paul II.
[38] On dit maintenant embrasser. Nous n'avons jamais pu
comprendre qu'on embrassât une main ou un pied; ce sont là de
fausses délicatesses qui n'ont pas une source bien pure.
Son premier soin fut de chercher à réaliser le projet de guerre sacrée
auquel Calixte III (Alphonse Borgia) et Pie II (Æneas Sylvius, de la
maison de Piccolomini) avaient vainement consacré leurs efforts. On
lui reproche de s'être laissé distraire de cette vaste entreprise par
les intérêts particuliers du saint-siége; mais les progrès toujours
croissants des Turcs, qui envahirent, en 1469, la Croatie et
assiégeaient Négrepont, vinrent remplir l'Italie d'effroi. Paul,
alors, s'appliqua à la pacifier et à la réunir dans une ligue générale
qui fut, en effet, conclue par l'entremise de Borso d'Est, duc de
Modène et de Reggio, et publiée le 23 décembre 1470. Le pape
s'occupait également à exciter à la défense de la chrétienté
l'Allemagne et son indolent empereur, Frédéric III. Le roi d'Aragon et
le grand maître de Rhodes devaient s'unir aux confédérés, et, du fond
de la Perse, Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan tendait la main à
l'Occident.
Le duc de Bourgogne avait une part dans ces négociations. Sa
politique, du reste, s'accordait assez avec celle du pontife, s'il
faut en juger par la conduite de celui-ci dans les affaires d'Espagne
et de Gueldre; Paul, en effet, déjoua les plans de Louis XI par une
bulle qui reconnaissait les droits d'Isabelle au trône de Castille, et
concourut à armer Charles contre Adolphe de Gueldre qui avait détrôné
son père.
Ces objets, et surtout les négociations avec la Perse, ne furent pas
étrangers, sans doute, aux entretiens qu'eut le souverain pontife avec
le baron de Corthuy. Paul II l'accueillit avec une distinction
particulière. Dans cette première entrevue, Sa Sainteté lui accorda,
pour lui-même et sa famille, d'amples faveurs spirituelles. Elle lui
annonça ensuite qu'elle voulait avoir avec lui un plus long entretien
et lui assigna, à cet effet, une seconde audience pour le jour de
Pâques.
C'est le jeudi saint que la première avait eu lieu; ce jour-là, le
baron et Jean Adorne assistèrent aux offices célébrés par le pape, les
cardinaux, les archevêques, les évêques et tout le clergé. Ils virent
aussi le souverain pontife laver les pieds à douze pauvres, vêtus de
blanc, et les servir à table, avec les cardinaux.
Le lendemain, nos Flamands visitèrent les sept églises de Rome,
c'est-à-dire les quatre basiliques majeures: Saint-Jean-de-Latran,
Saint-Pierre-du-Vatican, Saint-Paul et Sainte-Marie-Majeure,
et les trois basiliques mineures, qui sont: Saint-Sébastien,
Sainte-Croix-en-Jérusalem et Saint-Laurent.
Le samedi saint, ils se rendirent, à cheval, au palais pontifical, où
Anselme entendit la messe célébrée par le souverain pontife; après
quoi, le cardinal de Saint-Marc le conduisit, ainsi que son fils, à un
repas auquel Sa Sainteté les avait fait inviter. «Ce cardinal,» porte
l'_Itinéraire_ «est fort aimé du pape et à juste titre; car, outre
qu'il est également de la maison de Barbi, c'est un prêtre pieux et
d'une vie très-sainte.»
Le jour de Pâques, Anselme se rendit de nouveau au palais pontifical;
il venait grossir le pompeux cortége de princes et de grands qui
devaient escorter le pape jusqu'à Saint-Pierre. Comme ambassadeur du
duc de Bourgogne, il était délégué par ce prince pour porter le dais
de Sa Sainteté; sept autres seigneurs lui étaient associés dans cet
office.
Paul II était âgé d'un peu plus de cinquante ans; mais il conservait
des traces de la noblesse et de la beauté qui avaient distingué ses
traits: il s'avançait majestueusement sous le dais, escorté de
cardinaux, d'archevêques, de prélats et d'autres personnages éminents.
Ce qui, au point de vue historique, donnait surtout de l'intérêt à ce
cortége, ce sont les grandeurs déchues qu'on y voyait réunies, débris
refoulés dans la ville des ruines par le cimeterre de Mahomet II.
C'est ainsi qu'on remarquait là, selon l'_Itinéraire_, les deux frères
du brave et malheureux Constantin, qui portaient le titre de Despotes
de Morée. Suivant plusieurs auteurs, l'aîné, Thomas Paléologue, était
mort en 1465, laissant deux fils et une fille, d'une grande beauté,
qui épousa un grand-duc de Russie. Pourtant, c'est un témoignage _de
visu_ que celui de nos voyageurs. Près de ces princes paraissait avec
son fils la reine de Bosnie, autre objet de controverse sous un autre
rapport; car, d'après une inscription donnée par Ciacconius[39], elle
était veuve de Thomas, roi de Bosnie, tandis que Sismondi la fait
veuve de l'infortuné Étienne que le sultan avait fait décapiter ou,
selon d'autres, écorcher vif, après l'avoir engagé, par de perfides
promesses, à lui livrer ses forteresses. Le cortége comprenait encore
deux ducs allemands et Alexandre Sforce, oncle de Galéas et seigneur
de Pesaro.
[39] _Res Gestæ Pontificum_ Romæ, 1677, t. III, p. 41.
Nous ne faisons qu'indiquer ces questions dont la discussion nous
conduirait trop loin.
Après avoir raffermi par la victoire de Troja le trône de Ferdinand,
roi de Naples, exercé la charge de lieutenant général de ce souverain,
puis de grand connétable du royaume, et porté le titre de duc de Sora,
il était maintenant général des troupes pontificales ou capitaine de
l'Église romaine. A ses côtés marchait le sénateur de Rome, de la
maison de Gonzague, fils de Jean-François II du nom, créé marquis de
Mantoue par l'empereur Sigismond; puis venaient don Louis de
Campo-Fregoso, noble Génois, revêtu à trois reprises de la dignité
ducale, mais forcé autant de fois à descendre du trône, par sa propre
famille et sa faction, enfin les ambassadeurs de quantité de princes,
notamment celui du roi d'Écosse. Ce seigneur portait un nom auquel, de
nos jours, les lettres ont prêté plus d'éclat que n'en peuvent donner
les dignités: il s'appelait Scott; son prénom était Anselme.
A la messe, qui fut célébrée par le pape, le chevalier brugeois fut
admis, avec tous ces personnages illustres, à la communion sous les
deux espèces. Ils reçurent, chacun, l'hostie des mains de Sa Sainteté
qui leur fit ensuite présenter le calice par un cardinal. Après avoir
bu le vin consacré, chacun donnait à ce prince de l'Église le baiser
de paix, sur la joue gauche. La messe terminée, le souverain pontife
fut porté sur le portique de Saint-Pierre, du haut duquel il bénit le
peuple assemblé, après avoir fait proclamer une bulle d'indulgence. On
annonça en même temps que, dorénavant, l'année du jubilé reviendrait
de vingt-cinq en vingt-cinq ans et qu'ainsi il aurait lieu en 1475. Le
peuple accueillit cette publication avec une grande joie et fit
retentir l'air du cri de: _Viva papa Paolo!_
Le pape retourna ensuite, avec son cortége, au palais. Arrivé devant
la porte de sa chambre, il fit signe de la main à Anselme Adorne
d'approcher. Lorsque celui-ci eut obéi, Paul II lui donna sa
bénédiction et la permission de visiter les lieux saints et les terres
des infidèles outre mer; puis, prenant un riche _agnus Dei_, tout
brillant de pierreries, il le passa de ses mains autour du cou du
chevalier.
La permission qu'Anselme venait d'obtenir, était requise sous peine
d'excommunication. En 1302, Clément V avait même interdit tout
commerce avec les infidèles.
A peine nos voyageurs étaient-ils arrivés à Rome, qu'il fallut songer
au départ. La caraque génoise sur laquelle ils avaient arrêté leurs
places devait sous peu avoir complété sa cargaison, et alors au
premier vent favorable, ces navires mettaient à la voile sans attendre
les passagers. Tout retard, chaque _jour de planche_, comme on le dit
maintenant, eût été pour les armateurs une perte trop considérable.
L'ambassadeur d'Écosse, qui, pendant le séjour du baron de Corthuy à
Rome, s'était montré pour lui plein de prévenances, avait aussi le
dessein de se rendre en Palestine et désirait vivement accomplir avec
lui ce voyage; mais ayant encore quelques apprêts à faire, il crut
pouvoir, sans inconvénient, différer son départ de peu de jours. Le
chevalier ne voulant pas mettre au hasard l'exécution de son plan,
quitta Rome avec sa suite, le lundi de Pâques.
Une nombreuse troupe d'amis escorta les deux Adorne jusqu'à trois
milles hors de Rome. Là, on se sépara, Anselme Scott, Franqueville,
Odomaire, ainsi que le sire de Corthuy et son fils, mêlant à leurs
adieux le voeu de se retrouver dans leur voyage. Vains souhaits!
L'ambassadeur d'Écosse, arrivé à Gênes deux jours après le départ de
la caraque, prit la route de Venise. Il monta, avec Franqueville,
Odomaire et Colebrant, sur les galères des pèlerins, où des gens de
tous pays, entassés dans un étroit espace, s'infectaient mutuellement
de leur haleine. Là, ils prirent le germe de l'affreuse contagion à
laquelle ils succombèrent tous quatre.
Ainsi, la constance d'Anselme Adorne dans ses desseins et son mépris
pour les dangers lui épargnaient l'un des plus redoutables de ceux
auxquels son entreprise l'exposait en un temps où l'on était loin de
voyager avec la facilité et la sécurité qu'on rencontre, de nos
jours, dans des courses bien plus lointaines.