Corse et Sardaigne.
La barque de Martino.--St-Pierre-_in-Gradus_.--L'agrafe et
l'étoile.--Porto Venere.--Le mal de mer.--Les provisions de
voyage.--Relâche forcée.--Conserves et dragées.--La caraque
d'Ingisberto.--Les Corses.--Jean de Rocca.--Bonifacio.--Le roi
d'Aragon et la chaîne du port.--Jacques Benesia.--La
Sardaigne.--Algeri.--Les belles juives.--Les doubles
prunelles.--Les forbans.--Aristagno. L'île de Semolo.--Le cap de
Carthage.--La Goulette.--Télégraphie moresque.
En repassant par Pise, notre chevalier laissa ses chevaux à un
marchand de Florence, qu'il chargea de les vendre: ils étaient
tellement harassés qu'en peu de jours, sur cinq, il en mourut trois.
Anselme loua, à Pise, une petite barque dont tout l'équipage se
composait du patron, nommé Martino, qui était de Rappallo, avec un
jeune garçon pour surcroît. Le chevalier se proposait de descendre
l'Arno et de suivre ensuite la côte jusqu'à Gênes. Une tempête le
retint deux jours à Livourne. Pour mettre son temps à profit, il alla
voir, à deux milles de là, une grande et belle église appelée
Saint-Pierre-_in-Gradus_. Suivant la tradition, elle aurait été fondée
par le saint en personne, lorsqu'il vint d'Antioche avec ses
disciples, et consacrée par saint Clément. On y remarquait une antique
image de la Vierge, peinte sur mur: la robe de la sainte se rattachait
sur la poitrine au moyen d'une agrafe semblable «à une pierre
précieuse de la grosseur d'une fève, et dont l'éclat était si vif
qu'on eût cru en voir jaillir une étincelle aussi brillante qu'une
étoile.» Il n'est pas rare, en Italie, de voir des pierres précieuses
orner d'anciennes peintures, et c'est sans doute ainsi que s'explique
ce passage de l'_Itinéraire_.
Quoique la mer continuât à être bien agitée, Anselme, craignant de
manquer l'occasion du départ pour la Barbarie, se décida à braver le
gros temps. Rien n'est charmant comme de voguer, dans un frêle esquif,
sur la surface unie de la Méditerranée, observant la transparence de
son eau azurée et les roches poétiques de ses rives; mais la chose est
tout autre quand le flot bondit et fouette le voyageur de son écume.
Notre chevalier et ses compagnons ne laissèrent pas de remarquer, sur
la côte qu'ils longeaient, diverses villes et divers ports, surtout
_Porto Venere_, à propos duquel l'_Itinéraire_ cite, sur l'embouchure
de la Magra et l'ancien port de Luna, des vers de Lucain et de Perse;
mais c'est sans doute au retour qu'ils sont revenus en mémoire au
jeune écrivain, car il avoue qu'il était fort maltraité par le mal de
mer, et rien ne s'accorde moins avec la poésie.
Les autres Flamands ne furent pas exempts de cette triste incommodité
(nous voulons parler du mal de mer), et il faut dire que peu de
personnes y échappent constamment et dans toute occasion. Les amples
provisions dont le prudent Martino s'était muni pour ses passagers
seraient restées intactes, s'il n'y avait fait honneur lui-même avec
son second. Arrivé au point du jour à Rapallo, on fut forcé d'y
chercher un abri; mais, enfin, après avoir encore relâché à Recco, le
chevalier arriva à Gênes, le 2 mai, au bout de trois jours d'une
pénible navigation.
Pendant ce nouveau séjour dans sa patrie d'origine, le sire de Corthuy
continua à s'y voir comblé de prévenances par les hommes les plus
distingués de Gênes. C'était à qui enverrait pour son usage, à bord de
la caraque, l'un d'excellents vins, l'autre des conserves liquides,
bonnes contre le mal de mer, celui-ci de la dragée et des confitures
sèches, celui-là des bougies. Bref, de tout ce qui pouvait être utile
à des navigateurs, ou même seulement contribuer à rendre le trajet
plus agréable, rien ne fut oublié par leur prévoyante bonté, honorable
à la fois pour eux et pour celui qui en faisait l'objet. Le vaisseau
était, au surplus, muni de bombardes, d'arcs, de traits, de cottes de
mailles, de cuirasses, monté de 110 hommes et commandé par un brave
capitaine génois, Louis Ingisberto. On verra que les moyens de défense
qu'il avait préparés ne devaient pas être inutiles.
Le 7 mai, tout était prêt pour le départ. Après avoir pris congé des
nobles génois dont ils avaient reçu tant de marques de considération
et de bienveillance, Anselme et son fils montèrent à bord avec la
petite suite du chevalier. C'était une de ces belles soirées dans
lesquelles la Méditerranée semble appeler les navigateurs. On déploya
les voiles, et au bruit des salves d'artillerie, au retentissement des
trompettes, le vaisseau quitta le port.
En cinglant vers Tunis, la caraque côtoya ces deux îles placées entre
l'Europe et l'Afrique comme les débris d'une colossale jetée, oeuvre
des Titans: la Corse et la Sardaigne. On ne prévoyait guère les
destinées de la première, ni que la France, s'emparant de ses âpres
rivages, en recevrait des empereurs. Providence, ce sont là de tes
coups! Désormais, ami ou ennemi, censeur ou admirateur passionné,
quiconque verra poindre à l'horizon ces montagnes, y lira un nom livré
à des jugements contraires, mais qui ne doit point périr.
Notre auteur, qui n'était pas dans de tels secrets, parle assez
légèrement des habitants de cette île à jamais fameuse. C'est, dit-il,
un peuple fier, sauvage, indomptable, retraçant, dans sa langue et ses
moeurs, les Romains dont il descend: ils y exilaient des criminels et
des malfaiteurs, et les Corses en imitent trop souvent les exemples.
Le sire de Corthuy vit dans cette île, à 25 milles l'un de l'autre,
les ports de Calvi et de Simarca; près de celui-ci s'élevait, à
quelque distance de la mer, le château d'un Corse appelé Sigas, qui,
«avec la valeur et la férocité propres à sa nation, dominait au loin
sur des paysans et des marins répandus dans les montagnes, qu'il était
presque impossible de dompter.» Plus loin, s'ouvrait le vaste golfe
d'Ajaccio, dont l'entrée offre des rochers appelés sanguinaires par
les marins. «Il y a,» ajoute l'_Itinéraire_, «plusieurs autres ports,
mal habités, avec des territoires et beaucoup de demeures rustiques
qui obéissent à un Corse nommé Jean de Rocca, le plus insigne forban
qui infeste la mer.»
Il faut se souvenir que nos deux voyageurs étaient originaires de
Gênes et puisaient leurs renseignements et leurs inspirations à la
même source. En ce temps, la Méditerranée et ses îles appartenaient,
sauf quelques exceptions, aux nations maritimes de ses rives, telles
que les Catalans, sujets du roi d'Aragon, les Vénitiens, les Génois.
Ceux-ci possédaient, en Corse, Bonifacio, «la plus grande ville de
l'île, ceinte de bonnes murailles, avec une forte citadelle et un
excellent port.»--«Souvent,» ajoute notre manuscrit, les princes
voisins se liguèrent pour la leur arracher; mais tous leurs efforts
vinrent échouer contre la valeur génoise.»
L'_Itinéraire_ en cite, avec complaisance, un exemple: «Il y a environ
cinquante ans, le roi d'Aragon, Alphonse, fit le siége de Bonifacio,
par terre et par mer, avec des forces considérables. Les habitants, en
proie aux horreurs de la famine, implorent des secours à Gênes. On
leur envoie, en effet, sept grands vaisseaux chargés d'armes et de
vivres; mais lorsque l'escadre arrive à l'entrée du port, elle la
trouve barrée au moyen d'une forte chaîne de fer. L'amiral génois, par
une inspiration héroïque, prend le vent et revient, toutes voiles
dehors, donner contre la chaîne avec tant d'impétuosité qu'elle se
brise. Entré ainsi dans le port, il força le roi d'Aragon à la
retraite. Nous vîmes à Gênes un fragment de cette chaîne que l'on
conserve comme un monument et un trophée d'un exploit si merveilleux.»
Ce fait, dont Sismondi ne parle pas, est confirmé par Petrus Cyrneus
(_de Rebus corsicis_, lib. III). Selon lui, c'est Jacques Benesia qui
rompit la chaîne: l'amiral était Jean de Campo-Fregoso, frère du doge
Thomas que le baron de Corthuy venait de rencontrer à Rome.
La Sardaigne parut à nos voyageurs fertile en froment, riche en bétail
et en chevaux excellents, habitée, enfin, par un peuple robuste, fier
et courageux; mais le vin, l'air et l'eau y étaient également
malsains. Après avoir longé quelque temps la côte occidentale de
l'île, la caraque jeta l'ancre dans la rade d'Algeri, à cinq milles de
cette ville.
On mit à la mer une chaloupe, où nos Flamands s'empressèrent de
descendre pour aller visiter Algeri. C'était une petite ville, avec de
bonnes murailles, peuplée principalement de Catalans qui s'adonnaient
à la pêche du corail. Il y avait aussi beaucoup de juifs. Le chevalier
et son fils allèrent voir le quartier de ceux-ci: il était clos de
murs et muni de portes qui se fermaient chaque soir sur ses habitants.
Parmi eux, nos voyageurs aperçurent quelques femmes dont la beauté les
frappa. Le maintien de ces filles d'Israël était plein de noblesse et
de décence, et l'éclat de leurs charmes était encore rehaussé par un
costume aussi riche qu'élégant.
Il paraît qu'en les contemplant, l'auteur de l'_Itinéraire_ ne
craignait pas de rencontrer ces doubles prunelles dont on lui assura
que des femmes sardes étaient pourvues, et qui, lorsqu'elles
s'irritaient, d'un regard pouvaient donner la mort. En rapportant
cette fable, Jean Adorne a soin d'avertir qu'il n'a vu aucune de ces
femmes, et il ajoute naïvement qu'il se souciait peu d'en voir.
Anselme, après avoir parcouru la ville, s'apprêtait à rentrer dans la
chaloupe; mais il découvrit, entre le rivage et la caraque, une barque
pleine d'hommes armés qui semblait épier son retour. C'étaient des
pirates qui étaient entrés dans le port pour s'emparer de lui et de
ses compagnons. Pensant trouver protection auprès des magistrats, il
alla leur demander main-forte; ce fut en vain, ils ne voulaient pas se
commettre avec ces brigands. Notre chevalier ne savait à quel parti
s'arrêter, quand d'autres embarcations paraissent.
Ingisberto avait aperçu la sinistre barque; se doutant de l'embarras
des voyageurs, il avait mis à la mer deux grandes chaloupes, les avait
munies de bombardes et y avait fait descendre quatre-vingts hommes
bien armés. A l'approche de ce renfort, le sire de Corthuy quitte le
rivage. Le clairon donne, des deux parts, le signal du combat.
L'artillerie retentit au milieu de nuages de fumée. Enfin, les forbans
sont mis en fuite, et nos Flamands remontent, comme en triomphe, sur
leur vaisseau.
La conduite d'Anselme Adorne pendant l'action, son sang-froid, son
courage, les félicitations mutuelles au retour, ses remercîments au
capitaine, ses éloges aux braves qui venaient de combattre, ce sont
là autant de circonstances sur lesquelles on pourrait s'étendre, mais
qu'il faudrait deviner. Le plus souvent, dans l'_Itinéraire_ écrit
sous ses yeux, il s'efface, il s'oublie, ou ne paraît que pour
exprimer, en peu de mots, un sentiment de confiance et de gratitude
envers les puissances célestes. Un peu plus, chez lui, de
préoccupation de soi-même et de cette forfanterie qui fait rarement
défaut aux voyageurs, nous eût fourni des traits et des couleurs qui
auraient animé notre esquisse.
Anselme quitta avec joie ce port inhospitalier. Il vit ensuite, sur la
même côte, Bosa, puis Aristagno, la plus grande ville de l'île, avec
un port très-fréquenté: elle appartenait à un marquis puissant,
toujours en guerre avec le roi d'Aragon auquel obéissait la Sardaigne.
C'était sans doute un successeur de Hugues Bassi, juge d'Arborée, dont
il est question dans l'_histoire des Républiques italiennes_.
Après avoir passé devant la petite île montueuse de Semolo, où le roi
d'Aragon se proposait de construire un château pour tenir en bride les
barbaresques, la caraque arriva le 25 mai en vue du cap où fut
Carthage.
A l'est s'ouvre un golfe, séparé par une langue de terre d'un lac avec
lequel il communique par un étroit canal percé au travers de cette
digue et qu'on nomme _la Goulette_. C'est au fond du lac qu'a été
bâtie l'importante ville de Tunis, alors le siége principal de la
puissance arabe.
A l'entrée du canal on voyait de vastes bâtiments, des châteaux et des
tours élevées, construits par les Maures pour la défense de l'Afrique.
Redoutant sans cesse quelque entreprise des chrétiens, ils tenaient
constamment en cet endroit une garnison d'au moins dix mille hommes,
qui faisait bonne garde. Dès qu'un navire entrait dans le golfe, un
signal répété de château en château en portait rapidement la nouvelle
jusqu'à Tunis.
La caraque d'Ingisberto ne manqua pas d'être signalée de la sorte.
Aussitôt qu'elle eut jeté l'ancre, Anselme Adorne se rendit à terre,
empressé de faire connaissance avec ce monde nouveau qu'ouvrait devant
lui l'islamisme.