VI

De Gênes à Rome.

La rivière du Levant.--Tableau de cette côte.--La maison du

Bracco.--Les châtaigniers.--Ferramula.--Vins exquis.--La

Spezzia.--Passage de la Magra.--Sarsana.--Antoniotto Adorno et

Louis de Campo Fregoso.--Pise.--Les ponts de Bruges.--_Il

duomo._--Images des villes sujettes.--Le baptistère.--La tour

penchée.--_Il Campo Santo._--Rome.

Le sire de Corthuy quitta Gênes le 6 avril, dans l'après-dînée, et se

dirigea vers Pise par la rivière du Levant. On n'y trouvait point

alors ces excellentes routes sur lesquelles on est aujourd'hui si

légèrement emporté; le chemin était inégal et rocailleux. Les gros

chevaux de Flandre du chevalier et de sa suite gravissaient

péniblement des pentes si raides et si raboteuses. On arriva tard à

Recco.

Le lendemain, nos voyageurs, après avoir traversé Rapallo, vinrent

dîner à Chiavari, petite ville que son tribunal rendait florissante en

y attirant les marins de la côte et les habitants des montagnes. Ils

passèrent ensuite par Sestri, sur le rivage de la Méditerranée.

Toute cette route est riche en délicieux aspects. Là, ce sont des

montagnes dont les flancs, changés en terrasses qui s'élèvent par

étages, montrent aux yeux du voyageur la vigne, le figuier, le

citronnier, entremêlés dans une confusion charmante. Ici, l'on voit

des champs fertiles dont les clôtures sont formées d'aloès.

Quelquefois la vue plonge dans le creux de vallons tout plantés de

pâles oliviers au milieu desquels on distingue, çà et là, des

habitations à demi cachées parmi les arbres, ou des campanilles

champêtres qui en dominent les têtes arrondies. Plus loin, on découvre

la côte profondément découpée, tantôt s'enfonçant en golfes, tantôt

s'avançant en promontoires, et, sur quelques-uns de ceux-ci, les

blanches maisons d'un bourg se dessinant nettement sur le fond bleu de

la mer. En d'autres endroits, réfléchissant l'éclat du jour, elle

étale une surface éblouissante qui paraît s'étendre au delà des bornes

de la vue. De temps en temps, on voit poindre au loin une voile qui se

penche sous le souffle du vent. S'il vient à fraîchir, poussant devant

lui les nuages, on voit cette mer, si riante et si belle, se rembrunir

tout à coup, comme le front d'une femme aimée qui s'irrite, et des

bouillons d'écume parsèment le sombre azur.

Nos Flamands admiraient ces tableaux variés et nouveaux. Le soir ils

arrivèrent à Casa di Labracco (del ou dello Bracco), hameau formé de

quelques pauvres cabanes où les châtaigniers des environs leur

fournirent le pain qu'ils mangèrent à leur repas et la litière de

leurs chevaux.

Le 8, ils rencontrèrent près de Matarana une montagne escarpée dont il

fallait franchir les sept sommets, également âpres et sauvages. Un

petit village, placé au bas de la montée, annonçait, par son nom de

_Ferra mula_, la précaution qu'il fallait prendre avant de commencer

l'ascension. Nos Brugeois ne furent pas peu surpris d'apprendre qu'aux

pieds de ces montagnes, qui semblaient si arides, on recueillait des

vins célèbres alors dans tout l'univers par leur douceur et leur

parfum.

Le chevalier dîna ce jour-là à Borghetto et vint passer la nuit à la

Spezzia. Il espérait continuer sa route le lendemain matin; mais les

pluies qui régnaient depuis quelques jours avaient tellement enflé la

_Magra_, qui sépare la Ligurie de la Toscane, qu'il craignit d'abord

d'être arrêté au bord de cette rivière. Il la franchit néanmoins, dans

l'après-dînée, sur une barque et traversa Sarsana, patrie de Nicolas V

dont nous avons raconté la fin. Cette ville, annexée au duché de Gênes

par Antoniotto Adorno, avait été donnée, par le duc de Milan, à Louis

de Campo Fregoso qui la vendit pour 37,000 florins à la République de

Florence. Anselme, après avoir passé par Massa et Lavanza, et couché à

Pietra Santa, arriva pour dîner à Pise, où il donna deux jours de

repos à ses chevaux fatigués.

Nos voyageurs eurent ainsi le temps de parcourir la ville. L'Arno y

est large et profond; on le traversait sur plusieurs magnifiques ponts

de marbre, «voûtés,» dit l'_Itinéraire_, «_comme ceux de Bruges_.»

Ils trouvèrent les rues de Pise spacieuses et agréables, et les

maisons qui les bordaient élevées et assez belles; mais c'est surtout

la cathédrale et le _Campo Santo_ qui attirèrent leur attention.

Dans l'église, ils remarquèrent des châteaux en bois, artistement

sculptés et peints, suspendus aux voûtes de la nef. Ils représentaient

autant de villes, autrefois sujettes de Pise; à son tour, elle l'était

devenue de Florence, et ce trophée d'une ancienne puissance n'était

plus qu'un monument de l'instabilité des choses humaines.

Le chevalier et ses compagnons admirèrent fort les colonnes de marbre

torses ou curieusement sculptées, et de diverses couleurs, qui ornent

extérieurement cette cathédrale, ainsi que ses portes de bronze et une

figure de la Vierge, en marbre blanc, qui en surmonte la façade

occidentale. Ils trouvèrent le campanille fort agréable à voir; mais

l'_Itinéraire_ ne parle pas de son inclinaison[35] qui probablement

n'était point alors aussi apparente qu'aujourd'hui. Dans le

baptistère, ce qui les frappa, ce furent les fonts en porphire, la

statue de bronze doré de Saint-Jean et les pavés en mosaïques où sont

représentées d'admirables histoires. Le _Campo Santo_ leur parut

semblable aux cloîtres d'Italie, formés d'une galerie qui entoure un

vaste préau. «Tant d'histoires merveilleuses y sont peintes ou

sculptées,» dit Jean Adorne dans l'_Itinéraire_ de son père, «qu'il

nous eût fallu des jours entiers pour voir en détail tout ce que ces

lieux offrent de curieux.» Le jeune écrivain compare entre eux le

_Campo Santo_ de Pise et ceux de Paris, de Rome et de Jérusalem, qu'il

avait également visités, et donne la palme au monument toscan.

[35] Il est à la rigueur possible que nos extraits offrent à cet

égard une lacune qui n'existerait pas dans le manuscrit.

Anselme quitta Pise le 12 avril après midi. Il alla rejoindre à

_Poggio Bonzi_, que l'_Itinéraire_ appelle _Pungebuns_, la route

directe de la Lombardie vers Rome, passant par Sienne et Viterbe[36].

Enfin, le mercredi de la semaine sainte, 18 avril, il aperçut à

l'horizon, parmi les ondulations du terrain, une longue ligne de

clochers et de grands édifices... C'était Rome!

[36] Voici leur _Itinéraire_:

Santo Cascino (Cascina).

Castel Florentio (Florentino).

Ettage.

Pungebuns (Poggio Bonzi).

Sienne.

Buon Convento.

San Quirico.

Recours (Ricorsi).

Paglia.

Aquapendente.

San Lorenzo.

Borchero (Bolsena).

Montflascon (Montefiascone).

Rousellon (Ronciglione).

Sutri.

Monterosi.

Tourbacha (Baccano).

Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps · 第 23 / 147 题