IV

La Lombardie.

Le comte de Renda.--Clémence Malaspina.--Galéas.--La cour

de Milan.--Chasse au léopard.--Milan la Peuplée.--Les

armuriers.--_Il Duomo._--Le Lazareth.--_I Promessi Sposi._--Le

château.--Isgéric et Thomas de Portinari.--Le Père de la

Patrie.--Pavie.--L'étudiant.--Les forts détachés.--La statue de

Théodoric.--La châsse de Saint-Augustin.--La tour de Boëtius.--Le

pont de marbre.--La Chartreuse.--Voghera.

C'était, pour le sire de Corthuy, une circonstance pleine d'intérêt

que la présence à Milan de Prosper Adorno. Venus, l'un des bords de la

mer du Nord, l'autre de ceux de la Méditerranée, ces deux hommes se

trouvaient amis et comme frères, sans s'être vus jusque-là. L'aïeul de

Prosper était petit-neveu d'Obizzo; les moeurs et les idées du temps

rendaient de tels liens bien plus étroits qu'ils ne le sont de nos

jours.

Descendu du trône ducal, Prosper n'en conservait pas moins, en Italie,

une haute position. Comte de Renda, dans le royaume de Naples,

seigneur d'Ovada et des deux Ronciglioni par investiture des ducs de

Milan, allié par son mariage et celui de sa fille à deux des plus

illustres maisons princières d'Italie, celles de Malespine et de

Final, toujours chef, quoique absent, d'un parti puissant dans sa

patrie, il eût pu goûter en paix _l'otium cum dignitate_, si vanté des

anciens, s'il n'était pas ordinaire de regretter l'autorité suprême

lorsqu'on en a été revêtu. Il n'avait garde pourtant de faire paraître

un tel sentiment. Ce fut lui qui servit à notre chevalier

d'introducteur auprès de Galéas, qu'il avait eu soin d'instruire des

relations de famille dont nous venons de parler.

Le très-illustre duc, comme l'appelle l'_Itinéraire_ de notre

voyageur, était un modèle achevé de rapacité, de luxure et de

perfidie; mais il savait cacher ses vices sous l'éclat d'une

magnificence royale, l'élégance et la dignité des manières,

l'éloquence de la parole. Il reçut le sire de Corthuy d'un visage

riant et l'entretint de la façon la plus gracieuse. Il lui présenta sa

cour[29], ajoute le même manuscrit, et lui accorda libre entrée auprès

de sa personne, comme si le gentilhomme brugeois eût été l'un de ses

officiers ou de ses chambellans. Plusieurs fois il le conduisit à ces

chasses curieuses dont parle un autre voyageur, et auxquelles on

employait des léopards; il voulut même défrayer entièrement Anselme

pendant son séjour à Milan. Par un accueil si distingué, Galéas,

ainsi que l'_Itinéraire_ nous l'apprend, avait en vue de faire honneur

à la fois au roi d'Écosse, au duc de Bourgogne et au nom d'Adorno. Il

ne tarda guère, néanmoins, à user, envers Prosper, de rigueur et de

perfidie; mais s'il y songeait déjà en ce moment, c'était un motif de

plus pour qu'il le comblât d'égards, ainsi que tout ce qui lui

appartenait.

[29] _Curiam etiam Dmno Anselmo præsentavit._ Cette expression,

d'une latinité barbare, n'offre pas un sens bien facile à saisir.

Anselme ne pouvait rencontrer des circonstances plus favorables à

l'accomplissement de la mission diplomatique que le duc de Bourgogne

lui avait confiée; il s'acquitta de ce qui lui était recommandé dans

ses instructions, et c'est tout ce que nous en savons.

Lors de la ligue du _Bien public_, Sforce avait prêté son appui à

Louis XI, et Galéas s'était allié à ce monarque en épousant Bonne de

Savoie; mais la duchesse de Savoie elle-même, propre soeur du roi de

France, était maintenant d'intelligence avec le duc de Bourgogne, qui,

sans doute, cherchait à attirer aussi le duc de Milan dans son

alliance.

La mission du baron de Corthuy devait avoir trait à ces relations

entre les deux cours ou à la ligue qui se formait contre les Turcs;

mais, adressant le récit de son voyage au roi d'Écosse, il ne pouvait

y révéler le secret de négociations étrangères au service de celui-ci.

Toute naturelle qu'elle est, cette réserve diplomatique est à

regretter pour l'histoire.

L'ex-doge ne se borna pas à produire son parent brugeois à la cour, il

lui servit encore de guide officieux dans Milan. Cette ville,

surnommée alors _la peuplée_, n'était point grande; mais elle avait de

vastes faubourgs. Ses rues fangeuses (elles ne furent pavées que

quelque temps après) fourmillaient d'habitants. Les artisans, surtout,

y étaient nombreux et l'on entendait de tous côtés retentir sur

l'enclume les marteaux employés à façonner les armes de guerre, les

heaumes, les cuirasses, dont la fabrication formait, en ces lieux, la

principale industrie.

Anselme et Prosper allèrent voir ensemble la belle cathédrale

gothique, en marbre blanc, «qui,» porte l'_Itinéraire_, «n'aurait

point sa pareille en Italie si elle était achevée.» (On sait qu'elle

ne l'est point encore.) Ils visitèrent aussi la vieille basilique de

Saint-Ambroise, où, comme le rapporte un autre Père avec des

circonstances intéressantes[30], l'illustre prélat échappa à la

persécution d'une impératrice, et dont il osa barrer l'entrée à un

empereur teint du sang de ses sujets; le fameux lazareth, construit

par François Sporza, auquel s'attache, pour notre génération, le

souvenir de Mansoni, qui l'a décrit dans ses _Promessi sposi_; enfin,

le château, élevé également par Sforce. Ce château en renfermait deux,

ornés de tours, de figures diverses: un homme à cheval pouvait monter,

partout, jusqu'au sommet des bâtiments.

[30] Saint Augustin, dans ses _Confessions_.

A l'exemple de la cour, plusieurs des principaux habitants firent fête

à notre Flamand. Don Isgéric de Portinari, d'une honorable famille de

gonfaloniers, facteur de la maison de Médicis auprès du duc de Milan,

lui offrit un magnifique festin. Ces facteurs menaient de front la

politique et le commerce. Un frère d'Isgéric, don Thomas de Portinari,

fort lié avec Anselme Adorne, exerçait les mêmes fonctions auprès de

la cour de Bourgogne. Ce fut lui qui fournit à Charles le Téméraire

les 100,000 florins qui furent donnés à Sigismond d'Autriche sur le

nantissement du comté de Ferrette. L'_Itinéraire_ qualifie Isgéric de

facteur de Côme de Médicis. Le _Père de la Patrie_ était mort

cependant, mais son grand nom couvrait la jeunesse de Laurent et

Julien, ses petits-fils.

Malgré l'accueil qu'il recevait à Milan, Anselme avait hâte de partir.

Au bout de quatre jours, il se dirigea, par Benasco, vers Pavie; là,

sous le _statulum_, espèce de scapulaire à longs plis qui distinguait

les élèves des universités d'Italie, l'attendait, avec une bien vive

impatience, un jeune compagnon qui allait être chargé par lui de tenir

le journal de leur commun voyage et, au retour, d'en écrire la

relation.

C'était Jean, son fils aîné; après avoir pris ses degrés, à Paris,

dans la Faculté des arts, c'est-à-dire des lettres, il avait étudié le

droit à l'université de Pavie sous les maîtres les plus fameux,

pendant près de cinq années. Le lecteur trouvera en lui un jeune homme

d'un naturel heureux, d'un caractère facile, sensible aux beautés de

la nature, instruit pour son temps, ainsi que le montrent son goût

pour les recherches etnographiques et ses citations des poëtes: nous

ne sommes pas sûr qu'il n'y mêle point parfois les inspirations de sa

muse. Point de voyageur moins vantard, plus naïf même, lorsqu'il ne

s'agit que de lui, et pourtant, dans sa relation, son dévouement

filial éclate par quelques traits racontés avec une aimable

simplicité. Moins ambitieux qu'attaché à sa famille, il dut passer

loin d'elle la plus grande partie de ses belles années.

Il y avait bien longtemps déjà qu'il en était séparé; on peut juger

de la joie qu'éprouvèrent le père et le fils à se revoir! Jean en

ressentait une non moins vive d'être associé au voyage du sire de

Corthuy, et il en exprime sa gratitude en prose et en vers:

«Jamais,» écrivait-il, «je n'oublierai un tel bienfait joint à tous

ceux dont m'a comblé un si tendre père, et je m'écrie, dans un

transport de reconnaissance:

«Tant que battra mon coeur et quand la main cruelle

«Du sort aura brisé la trame de mes jours,

«D'un si précieux don, la mémoire immortelle,

«Dans mon âme, vivra toujours[31].»

[31] Ipse dum vivam, et post dura fata sepultus,

Serviet officio, spiritus ipse tuo.

Ces vers et leur traduction pourraient être meilleurs; mais ils

expriment des sentiments qui valent mieux que de beaux vers.

On pense bien que Pavie et son université ne sont pas oubliées dans la

relation rédigée par Jean Adorne: elle contient, à cet égard, des

détails qui ne sont point sans intérêt, mais qui ne peuvent entrer

dans le cadre que nous avons choisi. Nous nous bornerons à quelques

traits. La pureté de l'air, l'abondance d'une eau fraîche et limpide,

la propreté des rues, concouraient à faire de Pavie un séjour agréable

et sain. Son enceinte était défendue par des tours carrées, bâties en

brique; nos voyageurs jugèrent qu'on les avait fait si hautes et si

massives autant pour contenir les habitants que pour aider à la

défense. L'idée des forts détachés, ou du moins le reproche qu'on leur

adressait, date, comme on voit, de loin.

On remarquait encore, à Pavie, la cathédrale, d'antique architecture.

Devant le portail, au centre d'un parvis carré, s'élevait une statue

équestre, en bronze, emportée jadis de Ravenne comme un trophée. L'on

supposait qu'elle représentait Théodoric, roi des Goths. L'église du

monastère des Augustins, qui renfermait les restes du saint évêque

d'Hippone et ceux de Boëtius, la tour où cet homme célèbre fut enfermé

par ordre de Théodoric et où il écrivit le livre _de la consolation_,

attirèrent aussi l'attention du sire de Corthuy, sous la conduite de

son fils; mais ils tombèrent d'accord que les deux merveilles de Pavie

étaient un pont de marbre fort long et couvert, jeté sur le Tésin, et

un magnifique château construit par Galeas. «Il est carré, avec une

tour à chaque face,» est-il dit dans l'_Itinéraire_. «Un homme d'armes

peut parvenir, à cheval, jusqu'au sommet du bâtiment sans baisser sa

lance. En arrière du château, s'étend un vaste parc environné de

murailles et divisé, par d'autres murs, en compartiments dont chacun

est réservé à une espèce différente d'animaux sauvages et renferme un

bassin d'eau vive où ils viennent se désaltérer. La plus belle

chartreuse que nous ayons vue, soit en Italie, soit ailleurs, s'élève

au milieu des ombrages de cette royale solitude.»

Ce ne fut pas sans émotion que Jean Adorne quitta Pavie, où il avait

passé cinq années. Les professeurs et les élèves de l'université lui

firent un affectueux cortége jusqu'à un mille de distance. Là, sur les

bords du Pô, que le chevalier avait à franchir pour se rendre à

Gênes, son fils et les amis dont il se séparait, probablement pour

toujours, échangèrent leurs adieux.

Le soir du même jour, après avoir traversé Voghera, que le comte de

Verrina tenait en fief du duc de Milan, notre voyageur et ses

compagnons arrivèrent à Tortone.

V

Gênes-la-Superbe.

Tortone.--Souvenir de Frédéric Barberousse.--Le château de

Blaise d'Assereto.--L'épée d'Alphonse le Magnanime.--Bruges

et Gênes.--Les montagnards de l'Apennin.--Saint Pierre

d'Arena.--Les maisons de campagne.--Jacques Doria.--Fêtes

et banquets.--Dîner de famille.--Les belles Vénitiennes.--Aspect

de Gênes et de Damas.--Les môles.--Pourquoi Gênes est surnommée

la _Superbe_.--Caractère des Génois.--Les trois classes

d'habitants.--Causes de la supériorité de la marine génoise.--Une

négociation délicate.--Les galères à vapeur.

Tortone avait un assez bon château. Sa cathédrale dressait son

campanille au sommet d'une montagne sur laquelle une partie de la

ville était bâtie; le reste occupait la plaine et avait été construit

par les ordres du duc de Milan pour réparer les désastres de guerres

de Lombardie, au temps de Frédéric Barberousse.

Près de Tortone coule la Scrivia. Anselme, après avoir passé cette

rivière, vint dîner à Serravalle où, comme ce nom l'indique, se

resserrent les gorges de l'Apennin. Sur le sommet d'une montagne

voisine de ce village qui s'étendait en longueur au fond de la vallée,

les tours crénelées d'un château fort annonçaient noblement aux deux

Adorne leur patrie d'origine, dont ils avaient atteint le territoire.

C'était le château de Blaise d'Assereto à qui Serravalle fut donné par

la République pour prix de ses exploits.

Le plus brillant fut la victoire navale de Ponza, remportée par les

Génois sur Alphonse Ier, roi d'Aragon. Le monarque lui-même, forcé de

rendre son épée, voulut la remettre à un Giustiniani, parce que le

titre de prince de Chio appartenait à cette maison génoise.

De tels souvenirs ne trouvaient pas notre chevalier indifférent. En

dépit des deux siècles qui s'étaient écoulés depuis l'établissement de

sa famille aux Pays-Bas, où elle s'était complétement naturalisée, il

associait encore, aussi bien que son fils, Gênes à Bruges et à la

Flandre dans ses affections. Ils confessent hautement leur attachement

pour la patrie de leur ancêtre Obizzo et ne savent même si ce

sentiment ne les aveugle point dans les jugements qu'ils portent sur

Gênes.

De Serravalle jusqu'à cette dernière ville, ce n'étaient que villages

suspendus au penchant des montagnes ou s'étendant à leurs pieds.

L'aspect de quelques-uns annonçait l'opulence; tous abondaient en

population. Nos voyageurs ne pouvaient se lasser d'admirer l'air

dispos et joyeux de ces montagnards, la beauté et la douceur de leurs

compagnes.

Parvenus à une longue rue bordée de hautes et somptueuses maisons de

marbre, ils demandèrent si c'était là Gênes. On leur répondit que ce

n'était qu'un village appelé Saint-Pierre d'Arena; il pouvait

cependant passer pour un faubourg, car une distance de trois milles

seulement le séparait de Gênes, et l'intervalle était rempli par

quantité de maisons de campagne qu'on voyait s'élever de tous côtés.

Ce n'était pas un des moindres ornements de Gênes que ces riches et

riantes demeures, semées sur les montagnes qui l'environnent, dans un

rayon de 3 à 4 milles. On eût moins dit des habitations de

particuliers que des palais et des châteaux. Tout autour s'étendaient

des jardins délicieux, pleins de fruits que les Génois débitaient dans

tous les pays du monde, ou des vignobles cultivés avec un art

particulier. Ces maisons de plaisance excédaient en nombre celles que

nos voyageurs virent près de Florence, dans la vallée de l'Arno. Les

premières, réunies, eussent formé une ville plus grande que Gênes, et

lorsqu'on était en mer et que l'on appercevait cet assemblage de

constructions où brillait un art merveilleux, on croyait contempler

une ville immense et magnifique.

Enfin Gênes s'offrit aux regards des deux Adorne, et ils se réjouirent

d'appartenir, par leurs ancêtres, à une si belle et si noble cité. En

arrivant, le baron de Corthuy envoya sa suite loger dans une

hôtellerie où furent également placés ses chevaux; pour lui, il

descendit, avec son fils, chez Jacques Doria. Ce seigneur leur fit

l'accueil le plus cordial et s'acquitta noblement envers eux des

devoirs de l'hospitalité qui unissait les deux familles. Cette grande

maison de Doria, les Spinola, les d'Oliva, les Adorno, s'empressèrent,

à l'envi, à fêter nos Flamands. Paul Doria, parrain de Jean Adorno,

Ambroise Spinola et d'autres membres de cette illustre maison, Antoine

d'Oliva, plusieurs Adorno, leur offrirent de somptueux festins. Une

magnifique argenterie couvrait les dressoirs et les tables; mais l'un

des Adorno avait entouré la sienne d'un plus gracieux ornement: toutes

les dames de sa maison s'y trouvaient réunies, et pour la bienvenue de

cousins arrivés de si loin, elles rivalisaient d'atours aussi riches

qu'élégants. Cette politesse nous rappelle celle dont Jérôme Adorno,

frère du second Antoniotto, fut l'objet, à son arrivée à Venise, de la

part de Paul Jove. Le célèbre écrivain s'empressa de le prier à dîner,

avec douze dames vénitiennes des plus renommées pour leur beauté.

Dominique Adorno, fils de celui qui avait donné au sire de Corthuy une

si aimable fête, et d'autres membres de la même maison servirent de

guides à nos voyageurs. On les fit monter à la tour qui s'élève sur un

rocher, à l'entrée du port. De là ils apercevaient Gênes s'étendant en

amphithéâtre sur le penchant de l'Apennin, le long du golfe que forme

en cet endroit la Méditerranée: «Nous ne nous souvenons pas,» dit leur

itinéraire, «d'avoir vu aucune ville, si ce n'est Damas en Syrie, qui,

du dehors, offre un plus agréable aspect.»

Toute cette description de Gênes est un morceau curieux, plein de

détails importants pour l'histoire. Nous devons nous borner à quelques

extraits:

«Gênes a deux enceintes qui datent d'époques différentes. Cette ville

renferme beaucoup de maisons de marbre, avec des perrons de même

matière et des portes de fer, ainsi que d'admirables églises. Il y a

dans chaque quartier une fontaine où l'eau est conduite par des

aqueducs construits avec art, pour se distribuer ensuite de tous côtés

par des tuyaux.»

«Le port est vaste et profond: les immenses caraques génoises,

semblables à des citadelles flottantes, peuvent s'y rassembler en

nombre presque infini et s'y placer jusque contre les môles qui les

protégent; formés d'arches nombreuses, ils offrent l'aspect de ponts

s'avançant dans les flots. On en compte trois, dont deux construits en

marbre et un en pierre. Le plus considérable est terminé par un

édifice en forme de portique, avec une tour qui fait face à celle dont

nous avons parlé: toutes deux servent, la nuit, de fanaux aux

navigateurs qui entrent dans le port ou qui en sortent.»

«Si quelque chose dépare une si belle cité, c'est le peu de largeur et

de régularité de ses rues; mais ce défaut n'est pas sans avantage: une

semblable disposition des rues, jointe à celle des maisons, qui sont

comme autant de châteaux, rend Gênes la ville d'Italie la plus

difficile à dompter, parce qu'elle ne peut être facilement _courue_ et

saccagée par les gens de guerre. De là ce surnom de _Superbe_ qui veut

dire fière et intrépide.»

«La population de Gênes est presque innombrable. Les habitants

sont graves, modestes, réservés, mais prompts de la main et sans

peur à l'occasion. Ils sont divisés en trois classes. La première

est celle des _Capellaires_ ou chefs de la cité, ainsi nommés parce

qu'ils ont accoutumé d'être les ducs de Gênes, les chefs et les

princes de l'État. Il y en a de quatre maisons: les _Adorno_, les

_Campo-Fregoso_, les _Guarco_ et les _Montaldo_[32]. Après viennent

les nobles qui sont en grand nombre, mais parmi lesquels les

_Spinola_, les _Doria_, les _Fieschi_ et les _Grimaldi_ tiennent le

premier rang. La troisième classe comprend tout le peuple, fort

nombreux et très-porté aux séditions.

[32] On verra plus bas un Fregoso qualifié de noble génois. Les

Adorno étaient seigneurs de divers domaines, comtes de Renda,

etc.; l'un d'eux était déjà dignitaire de l'ordre de St-Jean du

temps du doge Gabriel. Ces familles étaient nobles, mais, à un

point de vue politique; elles formaient une classe distincte et

dominante.

Dans un acte de Louis XII, notre voyageur est appelé Anseaulme _de

Adornes_. En italien, on disait souvent _Adorni_ au lieu d'_Adorno_.

En Flandre, ce nom s'écrivait _Adournes_. Nous avons suivi l'usage

moderne en employant les noms d'_Adorno_, _Adorne_.

«Tous les habitants d'un même lignage résident dans une même rue[33];

ils ont une église commune, ainsi qu'une loge, c'est-à-dire une

galerie, où ils se réunissent soit pour y converser, soit pour traiter

d'affaires.

[33] Toute la rue Lomellini était anciennement formée du palais de

la maison d'Adorno (Litta).

«La puissance des Génois vient surtout de leur marine. Aucune nation

ne l'emporte sur eux en ce point: les côtes, appelées les deux

rivières, leur fournissent d'excellents matelots, sobres, adroits,

habitués à la mer dès l'enfance, tandis que la plupart des autres

peuples emploient sur leurs vaisseaux des mercenaires étrangers, moins

prêts à agir de concert dans le moment du danger, moins alertes,

moins expérimentés.»

Ce point n'était point indifférent au baron de Corthuy; car, après

s'être rendu à Rome et y avoir obtenu l'autorisation requise alors

pour visiter le pays des infidèles, il comptait revenir s'embarquer à

Gênes et faire voile de là vers la Barbarie. Franqueville et les

autres qui s'étaient joints au chevalier, sans être proprement de sa

suite, s'effrayaient d'un aussi long circuit et se proposaient de

suivre la route ordinaire des pèlerins de Terre-Sainte, c'est-à-dire

de prendre place, à Venise, sur les galères qui en partaient tous les

ans pour cette destination, le jour de l'Ascension.

Ils regrettaient cependant vivement d'avoir à se séparer d'Anselme,

dont les qualités nobles et attachantes semblent avoir toujours

produit cet effet sur ses compagnons. Plus d'une fois ils avaient

porté la conversation sur les avantages de la voie qu'ils allaient

suivre et les périls qui attendaient le chevalier dans celle à

laquelle il donnait la préférence; voyant qu'ils ne parvenaient point

ainsi à ébranler sa résolution, ils eurent recours à un autre moyen.

Ils allèrent trouver le jeune étudiant de Pavie et le prièrent avec

instance de faire valoir leurs raisons auprès de son père. Jean eut

beau s'en défendre; pressé, obsédé par eux, il finit par promettre de

leur servir d'intermédiaire.

Il était fort embarrassé; car, au fond, il préférait de beaucoup voir,

chemin faisant, la Corse, la Sardaigne, la Barbarie, la Sicile,

l'Égypte. Cependant il fallait tenir parole. Son père le voit venir à

lui, de l'air un peu gêné d'un ambassadeur à son début: c'étaient les

premières armes du jeune homme dans la diplomatie: «Que veut dire

ceci? De quoi s'agit-il?» A cette question Jean répond par l'exposé le

plus consciencieux des motifs qu'il était chargé de faire valoir en

faveur de la direction de Venise. Le chevalier, comme c'était son

habitude, l'écoutait avec bonté. Quand le fils eut fini, le père, tout

en exprimant des regrets, eut bientôt expliqué qu'il ne pouvait

changer un plan mûri et arrêté dans sa pensée. Les périls

l'effrayaient peu: il était venu les chercher; ce sont eux qui forment

et instruisent les hommes[34].

[34] Ut multarum rerum periculum, quo prudentiores sunt homines,

sumeret. (Dédicace de l'_Itinéraire_.)

--«Ah! mon père,» s'écrie aussitôt l'étudiant de Pavie, dégagé de ses

devoirs de négociateur, «que vous me comblez de joie! Plus notre

course embrassera de pays divers, plus je serai heureux de vous

accompagner!»

Restait encore à choisir, pour le trajet, entre les grands vaisseaux

et les galères. Anselme consulta à cet égard les nobles Génois qui lui

témoignaient tant de bienveillance. «En hiver, lui dirent-ils, les

galères sont préférables; dans les gros temps, elles gagnent

facilement le port, tandis que les grands vaisseaux sont forcés de

tenir la pleine mer pour ne point se briser à la côte. En été, au

contraire, ceux-ci conviennent mieux, parce qu'ils offrent aux

passagers plus d'espace et de commodité.» En conséquence, le sire de

Corthuy retint sa place, pour lui et sa suite, sur une caraque du port

de quatorze mille canthares (quintaux), qui devait faire voile pour

Tunis dans les premiers jours de mai.

Jean, néanmoins, témoigne quelque regret de cette décision: il

n'était point à l'abri du mal de mer. Sur les galères, dit-il, on

ressent moins le mouvement des vagues. Nous y sommes revenus: l'on

voyage de nos jours sur des galères dont les rames sont mues par le

feu et l'eau, deux ennemis dont le génie de l'homme a fait deux

esclaves.

Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps · 第 22 / 147 题