Le départ.
Nouvelles missions.--La consécration de la chevalerie.--Le Tasse
et Alphonse d'Est.--Les compagnons de voyage.--Les adieux.--Les
Visconti.--François Sforce.--La cognée du paysan.--Gabriel
Adorno doge et vicaire impérial.--Usurpation violente de
Dominique de Campo Fregoso.--Brillant gouvernement d'Antoniotto
Adorno.--George, Raphaël et Barnabé Adorno, doges de
Gênes.--Prosper Adorno et Paul Fregoso.--Attaque de René
d'Anjou.--Gênes se soumet au duc de Milan.
De retour d'une ambassade dans laquelle l'ambassadeur avait été plus
goûté que l'objet de sa mission, le nouveau baron de Corthuy fut
pourtant jugé l'avoir remplie de manière à mériter que le duc de
Bourgogne lui en confiât d'autres. Ce fut à l'occasion d'une course
plus lointaine, objet des voeux et des rêves de la jeunesse d'Anselme,
et à laquelle l'invitait encore la chevalerie qu'il venait de
recevoir.
Le voyage de Terre Sainte, en effet, était une sorte de consécration
de cette dignité: les croisades avaient été des pèlerinages armés, la
visite aux lieux saints était une croisade sans armes, une
exploration, une reconnaissance chez les infidèles. La dédicace de
l'itinéraire assigne formellement ce but au voyage qu'Anselme allait
entreprendre, et renvoie à Jacques III l'honneur de diriger
l'expédition que les notions ainsi recueillies devaient servir à
préparer. En ceci, notre chevalier usait, sans doute, de courtoisie,
comme le chantre de Godefroid de Bouillon, lorsqu'il offrait à
Alphonse d'Est le commandement sur terre et sur mer[28]; dans la
réalité c'était plutôt Charles de Bourgogne qui se préoccupait des
affaires d'Orient. Le sire de Corthuy fut chargé, par ce prince, de
diverses négociations, et vraisemblablement aussi de recueillir des
données sur les forces et les dispositions de quelques États
musulmans.
[28] 'E ben ragion......
Ch'a te lo scettro in terra, o se ti piace,
L'alto imperio de' Mari a te conceda.
(_Gerusalemme lib._ C. 1º.)
Anselme était, d'ailleurs, stimulé, à la fois, par un désir curieux de
voir et de connaître et surtout par la dévotion particulière de sa
famille pour le divin tombeau. Le départ fut fixé au 19 février 1470.
Le matin, la messe fut célébrée sur l'autel, orné des emblèmes du
sacrifice du Calvaire, devant lequel on voit le mausolée du voyageur.
Parmi les assistants, on remarquait deux Flamands d'honorables
familles, Lambert Van de Walle et Pierre Rephinc (Reyphins), ainsi que
Jean Gausin. C'était la suite du chevalier. Là se trouvaient aussi
Antoine Franqueville, chapelain du duc de Bourgogne, le père Odomaire,
moine de Furnes, et Daniel Colebrant, qui désiraient également faire
route avec lui. Heureux s'ils ne s'en étaient point séparés! Les sept
pèlerins de Palestine s'approchèrent ensemble de la table sainte dans
un profond recueillement. La présence des religieux du Val-de-Grâce,
auxquels appartenait la surintendance de la chapelle, ajoutait encore
au caractère grave et imposant de la pieuse cérémonie; lorsqu'elle fut
terminée, ils accompagnèrent Anselme jusqu'au seuil. Alors, se
tournant vers eux: «Mes pères,» leur dit-il, «priez pour l'heureux
succès de notre voyage et pour ceux que je vais quitter.»
Après avoir serré dans ses bras Marguerite, ses filles et ses fils, à
l'exception de l'aîné qu'il devait rencontrer chemin faisant, et pris
congé de ses hôtes, il monta à cheval, dans la cour du manoir, avec
ses compagnons. Il traversa, sans incident remarquable, l'Artois, la
Picardie, la Champagne, la Bourgogne et la Savoie, et arriva le 20
mars à Milan.
En ce moment, la Lombardie et la Ligurie obéissaient au même prince,
bien qu'à des titres différents. Par un jeu singulier de la fortune,
ces deux riches fleurons, tombés de la couronne impériale, dans la
lutte du sacerdoce et de l'Empire, étaient échus au petit-fils d'un
paysan de Cottignola.
A Milan, les Visconti s'étaient saisis, au XIIIe siècle, du pouvoir,
par la faveur du parti gibelin. Revêtus, par Adolphe de Nassau, du
titre de vicaire impérial, et par Wenceslas, de la dignité ducale, ils
avaient fini avec Philippe-Marie, dont la fille naturelle était mariée
à François Sforza, fils de Muzio, célèbre condottiere.
A la mort du dernier duc, Sforce, qui se trouvait alors au service de
Venise, passe sous la bannière milanaise, y ramène la victoire; puis,
appuyé par son armée, il se fait reconnaître pour successeur des
Visconti. C'était maintenant son fils qui régnait, et tous ces
événements avaient tremblé suspendus à une cognée que Muzio, dans sa
jeunesse, lança contre un arbre: «Si elle tombe,» se disait-il en
lui-même, «c'est que le sort me destine à demeurer au village; si elle
reste fixée dans le tronc, je me fais soldat!» Sa main ferme avait,
sans doute, aidé à l'oracle et mania bientôt l'épée.
Tandis que les Visconti établissaient leur autorité en Lombardie et
s'alliaient au sang des rois, Gênes fut gouvernée par des capitaines,
puis par des doges perpétuels, établis, en 1339, pour satisfaire le
peuple qui réclamait une magistrature protectrice.
A chacune de ces formes politiques répond une aristocratie également
fondée sur ce qui fait la base réelle de toute aristocratie:
l'exercice prolongé et comme héréditaire du pouvoir. L'une se composa
principalement des Grimaldi et des Fieschi, des Doria et des Spinola,
chefs, ceux-là des Guelfes, ceux-ci des Gibelins; dans l'autre, aucune
famille n'égala les Adorno en puissance, si ce n'est peut-être leurs
constants adversaires, les Campo-Fregoso.
Régulièrement parvenu à la première dignité de l'État, en 1363, et
revêtu de celle de vicaire impérial, Gabriel Adorno fut renversé par
Dominique de Campo-Fregoso, le fer et la flamme à la main; mais
Fregoso ayant été déposé à son tour, un parent de Gabriel parvint
quelques années après au trône ducal: c'était cet Antoniotto, fameux
par son expédition contre les Maures, l'un des personnages les plus
brillants et les plus distingués de l'histoire du temps. Parmi ses
successeurs, on trouve son frère Georges, ses neveux Raphaël et
Barnabé, Prosper et un second Antoniotto, tous deux comtes de Renda,
celui-ci dernier doge perpétuel de Gênes. Avec son gendre, Girolamo
Adorno, marquis de Pallaviccini et baron de Caprarica, l'un des héros
de Lépante, devait finir cette branche en Italie.
Prosper était fils du doge Barnabé et fut contemporain d'Anselme; sa
vie est pleine d'étranges vicissitudes. Quelquefois, pour mettre fin
aux dissensions intérieures ou parer à un danger pressant, les Génois,
au lieu d'un doge, prenaient un souverain étranger pour seigneur, en
se réservant leurs libertés et une certaine indépendance. Gênes était
ainsi tombée sous le protectorat de la France, lorsque, en 1461, un
soulèvement éclate. Les Adorno et les Fregoso, un moment d'accord, se
mettent à la tête du peuple. Les derniers avaient pour chef
l'archevêque Paul Fregoso, prélat ambitieux, plus fait pour les armes
que pour l'Église. Voyant les Adorno appuyés par toute la noblesse, il
dissimule ses desseins, et Prosper est élu doge sans opposition.
Bientôt René d'Anjou vient attaquer Gênes avec une flotte qui portait
six mille hommes d'élite. Les assaillants sont repoussés et taillés en
pièces par l'archevêque uni au doge; mais, le même jour, les partisans
des deux chefs se livrent une nouvelle bataille, et Prosper est forcé
de s'éloigner.
Au bout de quelque temps, cependant, la tyrannie de Paul Fregoso
devint si insupportable que Gênes, pour s'y soustraire, se soumit à
l'autorité de François Sforce, duc de Milan, qui transmit ce riche
héritage à son fils.
Prosper vivait, maintenant, retiré dans ses terres; mais il se
trouvait pourtant à Milan au moment où le sire de Corthuy arriva dans
cette capitale; peut-être cette rencontre avait-elle été concertée
entre eux.