On a dit des exercices guerriers dont nous venons d'entretenir le
lecteur, que c'était trop pour un jeu et pas assez pour tout de bon;
ils l'emportaient cependant sur nos courses, parfois tout aussi
périlleuses, mais qui mettent en jeu des qualités moins relevées; car
celles d'un cavalier habile, et même téméraire, n'égalent point, il
faut l'avouer, une hardiesse, une adresse et une vigueur peu
différentes de ce qu'exigeait le champ de bataille.
Anselme, néanmoins, satisfait d'avoir fait ses preuves, ne parut plus
que rarement dans la lice. D'autres soins l'occupaient; ceux de la
famille se multipliaient pour lui avec les années. Déjà, lorsqu'il
gagnait la lance, jeune époux, brillant champion, il était père. Ce
fut en effet le 16 août 1444 qu'il reçut dans ses bras son premier né,
qui devait être le compagnon et l'historien de ses voyages. Pour
parrain, il choisit, entre tous, un Doria, tandis que dans le siècle
suivant, un Doria proscrivit jusqu'au nom d'Adorno.
Ceux qui ont lu l'Arioste se rappelleront ces beaux vers:
Veggio che 'l premio che di ciò riporta
Non tien per se, ma fa alla patria darlo;
Con preghi ottien, che in libertà la metta
Dove altri a se l'avrià forse sojetta
.......................................
Questi ed ogn'altro che la patria tenta
Di libera far serva, si arrossisca,
Ne dove il nome d'Andrea Doria senta
Di levar gli occhi, in viso d'uomo ardisca[17].
[17] _Orl. fur._, canto XV.
«Le prix de sa valeur, il ne le garde pas pour soi; il en fait jouir
sa patrie; il la fait mettre en liberté, quand bien d'autres, à sa
place, l'eussent asservie. Qu'à ce nom d'André Doria, quiconque, de
libre, voulut rendre son pays esclave, rougisse et n'ose plus lever
les yeux.»
La liberté dont André Doria dota Gênes était une savante et singulière
combinaison d'éléments aristocratiques de toute origine, répartis
entre vingt-huit maisons (alberghi), parmi lesquelles les Doria ne
pouvaient être oubliés. André, lui-même, créé par Charles-Quint prince
de Melfi, le fut plus encore dans sa patrie, par son mérite, ses
services à l'appui des Espagnols. Pour les Adorno, leur puissance même
faisait leur ostracisme, qui, pourtant, ne dura pas; mais leur branche
alors la plus considérable, celle des comtes de Renda, demeura
étrangère à Gênes.
Lors de la naissance de Jean Adorne, les relations des deux familles
étaient bien différentes. Les Adorno et les Doria étaient ensemble en
fort bons termes, et les derniers avaient, avec les Adorne de Flandre,
des rapports réciproques d'hospitalité; cette vertu antique, qui a
fort décliné depuis, eut le pas sur les liens du sang.