VII

Charles le Hardi.

Gand et Constantinople.--Daniel Sersanders.--Mort de

Corneille de Bourgogne et de Jacques de Lalain.--Le boucher

Sneyssone.--Bataille de Gavre.--Mahomet II.--La croisade.--Pie

II.--Louis XI et Charles le Téméraire.--Ligue du _Bien

public_.--Bataille de Montlhéry.--Les deux chartreux.--Dernier

voyage de Pierre Adorne.--Position d'Anselme à la cour.--Mariage

du duc de Bourgogne et de Marguerite d'York.--La duchesse de

Norfolk.--Les entremets mouvants.--Le pas d'armes de l'arbre

d'or.--Portrait et costume de Charles de Bourgogne.--L'étrangère.

On trouverait ici une nouvelle lacune, que nous ne pourrions remplir

que par des détails peu importants ou des conjectures, si nous

n'avions à planter çà et là quelques jalons sur la route des

événements.

Nous voyons, aux deux bouts de l'Europe, deux grandes villes

aux prises, chacune, avec un puissant adversaire: l'une, jeune, fière

de sa prospérité et de son exubérance de vie et de force; l'autre,

vaste, magnifique, mais courbée sous le poids des années et qui

n'était plus que l'ombre d'un grand nom, _nominis umbra_. Nous voulons

parler de Gand et de Constantinople.

Le siége de Calais, tumultueusement levé par les Gantois, avait

laissé, entre eux et Philippe le Bon, des ferments d'aigreur. C'était

un feu qui, à Bruges, avait promptement éclaté; à Gand, il couvait

sous la cendre. Une demande d'impôt alluma l'incendie. Daniel

Sersanders, d'une des quatre familles principales du patriciat

gantois[18], connue plus tard sous le titre de marquis de Luna, fut

accusé d'avoir excité la résistance de ses compatriotes et condamné au

bannissement. Il tenait de près à Anselme Adorne dont il venait

d'épouser la soeur.

[18] Les trois autres étaient les Bette, marquis de Lede, les

Triest et les Borlut, nom célèbre par la part que prit l'un d'eux

à la bataille des Éperons.

Vainement Sersanders chercha-t-il, lui-même, à calmer l'effervescence

populaire; la guerre éclate, guerre fatale à de nobles coeurs.

Corneille de Bourgogne y périt, ainsi que Jacques de Lalain, et, dans

les rangs opposés, un adversaire digne de tous deux, ce vaillant

boucher de Gand, qui, blessé aux jambes, combattait les genoux en

terre, défendant toujours sa bannière, jusqu'à ce qu'ils tombassent

ensemble, également sanglants et déchirés.

Le mouvement brugeois et le mouvement gantois furent, l'un et

l'autre, isolés; s'ils eussent été combinés, Philippe le Bon,

brouillé avec l'Angleterre et toujours suspect au suzerain, eût eu

fort à faire. Ce fut une résistance locale, que le duc eut soin de ne

provoquer que successivement. Le peuple s'émut néanmoins chaque fois,

dans les deux villes; mais les magistrats et les principaux purent le

contenir, dans celle qui n'était pas en cause. Une colonne gantoise se

présentant devant Bruges, en trouva les portes fermées. Philippe dut

surtout ce résultat, si important pour lui, à La Gruthuse, capitaine

de la ville, qui alla ensuite rejoindre l'armée ducale. Il faut lire,

dans le bel ouvrage de M. Kervyn de Lettenhove, le récit de cette

lutte cruelle, terminée par le désastre de Gavre. Là, 16,000 Gantois

jonchent le champ de bataille de leurs cadavres, ou en comblent

l'Escaut. Impuissants à faire triompher leur cause, ils l'entouraient

de leur mort, comme d'un dernier rempart qui étonnait encore la

victoire.

Vers ce temps, l'Europe, qui voyait sans beaucoup s'émouvoir les

progrès de la puissance ottomane, est tout à coup réveillée par une

effroyable nouvelle. Il y avait eu autrefois un État qu'on appelait un

_monde_[19], préservé par les Fabius, agrandi par les Scipions, changé

en empire par les Césars, et, tout ce qui en restait, tenait dans les

murs d'une ville, investie par Mahomet II, à la tête de 250,000

hommes. Il pénètre dans la place; le dernier des Constantin tombe en

combattant; le croissant brille sur le dôme de Sainte-Sophie et le

Turc a son siége en deçà du Bosphore[20]! On dit qu'à ce lamentable

récit, Nicolas V chancela, comme jadis Héli, sur le siége

pontifical, et qu'il mourut du coup dont elle l'avait frappé au

coeur.

[19] Orbis romanus.

[20] 1453.

L'émotion fut grande dans la chrétienté. La guerre sainte est prêchée;

Philippe s'y prépare: c'était encore, dans l'opinion publique, la plus

glorieuse des entreprises. Elle excitait vivement les esprits; mais

elle ne remuait plus les âmes dans leurs plus intimes profondeurs. Pie

II, de ses derniers regards, vit se dissiper cette croisade qu'il

avait en vain réchauffée du feu de son zèle et de son éloquence.

L'Occident avait d'autres soins. Louis XI était monté sur le trône[21]

et la lutte s'engageait entre lui et l'héritier de Philippe le Bon.

Rapprochés par l'asile que Louis avait trouvé, comme dauphin, dans les

États de la maison de Bourgogne, Charles et lui avaient appris, dès

lors, à se haïr l'un l'autre. Aussi était-il difficile de se montrer

plus différents par les qualités personnelles. Charles déploya celles

de l'homme de guerre, excepté la prudence. Il aimait en tout l'éclat

et s'irritait contre les obstacles. Juste, accessible, capable de bons

sentiments, il outrait jusqu'à ses vertus, et devenait cruel quand

l'orgueil et la colère l'emportaient. Louis savait montrer, à

l'occasion, du sang-froid et du courage; mais il n'envisageait que le

succès. Modeste dans son extérieur, rusé, narquois, il semblait

accepter l'outrage, mûrissait et savourait la vengeance. Indiscret

quelquefois, ou trop confiant dans sa propre finesse, il cédait à

propos, gagnait à tout prix ceux qui pouvaient le servir et attendait

son jour. Alors il agissait avec une vivacité qui allait

jusqu'à la pétulance.

[21] 1461.

Lorsqu'il commença à régner, Philippe le Bon gouvernait encore.

Charles arrache son père vieillissant à l'influence des Croy, le fait

entrer dans la ligue du _Bien public_, conduit en France une armée et

débute, à Montlhéry, par une victoire douteuse, mais que confirment

les résultats; véritable mesure des succès militaires. (1465.)

Cette année, Anselme perdit l'oncle dont nous avons parlé, et il

portait encore le deuil de son père. Pierre Adorne, devenu veuf,

s'était retiré dans la chartreuse du Val-de-Grâce, près de Bruges, que

cette famille contribua à orner. Il y trouvait un de ses fils. Ce dut

être un assez touchant spectacle de voir le jeune homme accueillir le

vieillard au seuil de ce dernier asile, dont leur tombe, à tous deux,

ne serait qu'une continuation, ou plutôt une heureuse délivrance; car

ils ne voyaient dans la mort qu'une rayonnante immortalité. Au père

venant chercher la paix du cloître, le fils en pouvait enseigner les

austérités. Pierre en donna à son tour l'exemple et partit pour son

dernier voyage, avec la foi et la piété qui lui avaient inspiré les

deux autres.

Jusque vers ce temps, Anselme avait fréquemment rempli des fonctions

civiques, surtout celles de capitaine de l'un des six quartiers de

Bruges. Son nom ne reparaît plus ensuite dans les fastes communaux

pendant un laps de huit années; il fallait que d'autres occupations

lui fussent survenues. Nous avons vu la mère du comte de Charolois,

Isabelle de Portugal, le traiter avec une faveur marquée, et le jeune

prince associé à ces témoignages de bienveillance et de distinction;

lorsque Charles prit en main les rênes des affaires et qu'ensuite il

succéda à Philippe le Bon, en 1467, la carrière politique d'Adorne dut

s'en ressentir. Si le titre militaire qu'il portait sous la duchesse

Marie montre qu'il servit la maison de Bourgogne de son épée, les

négociations diplomatiques dont il allait être chargé, l'accueil qui

l'attendait dans plusieurs cours, font voir qu'il occupait, dès à

présent, un rang distingué à celle de Charles. Cette position lui

assignait une place dans les cérémonies et les fêtes auxquelles le

troisième mariage du duc donna lieu[22]. Ce prince épousait Marguerite

d'York, soeur d'Édouard IV, femme à l'âme virile, réservée à un rôle

politique important. Elle descendit à l'Écluse, et le mariage se fit à

Dam, deux endroits aussi solitaires et aussi paisibles aujourd'hui,

qu'ils furent alors pleins de bruit, de foule et d'éclat.

[22] 1468.

Nous n'entreprendrons pas de décrire ce concours de grands et de «tant

d'autres chevaliers et nobles hommes,» ces pompes, ces magnificences,

après Olivier de la Marche qui dans sa lettre «à Gilles du Mas,

maistre d'hôtel de monsieur le duc de Bretaigne, a recueilly

grossement et» ajoute-t-il avec trop de modestie, «selon son lourd

entendement, ce qu'il a veu en cette dicte feste.» Que pourrions-nous

dire de plus ou de mieux que lui, de l'entrée de la duchesse à Bruges,

par la porte de Sainte-Croix, «de sa noble personne vestue d'un drap

d'or blanc, en habit nuptial,» des dames qui suivaient sa litière,

les unes sur de blanches haquenées, les autres dans de riches

chariots, et surtout de «la duchesse de Nolfolck qui estoit une moult

belle dame d'Angleterre?» Comment renfermer dans le cadre que nous

avons choisi, la vive peinture de ces banquets qui furent donnés dans

une salle construite exprès, tendue d'une tapisserie toute d'or,

d'argent, de soie, «où estoit compris l'avénement du mistère de la

Toison d'or;» des trois entremets mouvants: la licorne chargée d'un

léopard qui présenta au duc une fleur de Marguerite; le lion portant

une bergère; le dromadaire «enharnaché à la manière sarrasinoise;»

enfin du pas d'armes,[23] de l'arbre d'or, avec son nain, son géant

enchaîné, ses blasons, ses pavillons, ses emprises, ses grands coups?

[23] Et non _passe d'armes_; ces expressions ont une signification

toute différente.

Le duc se montra, à cette occasion, dans un appareil que nous allons

décrire, après avoir donné une idée de sa personne. Ce prince n'avait

point hérité de la taille élevée du fondateur de sa maison; mais il

était, comme lui, robuste et membru. Le sang méridional de sa mère

paraissait à la noire chevelure qu'il tenait d'elle; il avait les yeux

bruns, le nez aquilin, le menton légèrement proéminent. Il parut,

monté sur un cheval «harnaché de grosses sonnettes d'or, lui vestu

d'une longue robe d'orfaverie, à grandes manches ouvertes, la dicte

robe fourrée de moult bonnes martres.» C'est dans cet habillement

«moult princial et riche» qu'il se rendit, entouré de ses chevaliers

et gentilshommes, de ses archers et de ses pages, à l'hôtel où il

devait assister à la joute. Les spectateurs ne formaient pas la

partie la moins animée du spectacle; tels étaient leur nombre

et leur empressement, que non seulement le pourtour de la lice, mais

les maisons et les tours d'où l'on pouvait l'apercevoir, étaient

encombrés de curieux.

L'entrevue de Péronne, l'expédition contre Liége, et le désastre de

cette cité belliqueuse et infortunée, sont des faits historiques que

nous ne pouvons qu'indiquer; nous avons à en raconter un bien moins

important, mais qui devait avoir une tout autre influence sur l'avenir

d'Anselme.

Certain jour de l'année 1469, un long cortége s'arrête devant

Jérusalem: c'est ainsi qu'on nommait l'ensemble de bâtiments dont nous

avons déjà parlé plus haut. On voyait des écuyers, des serviteurs;

bientôt on aperçoit une jeune étrangère dont les traits nobles et doux

portaient une empreinte de fatigue et de tristesse; à ses côtés

paraissaient un vieillard et un chevalier, tous deux de mine haute et

fière.

Cette visite n'était pas inattendue: Anselme et Marguerite avaient

revêtu leurs habits de cour et s'empressent d'accueillir ces nobles

hôtes avec les égards dus à leur rang et à leur malheur. Pour trouver

l'explication de cet incident, il faut nous transporter dans une autre

contrée où nous verrons bientôt Anselme se rendre; c'est une époque

dans sa destinée.

Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps · 第 18 / 147 题