VI

Le bon chevalier.

Banquet de l'hôtel de ville.--La lance conquise.--Isabelle

de Portugal et le comte de Charolois à la maison de

Jérusalem.--Combat.--Le sire de Ravesteyn.--Joute de l'étang de

Male.--Prouesses et portrait de Jacques de Lalain, le bon

chevalier.--Corneille de Bourgogne.--Le casque enlevé.--Nouveau

succès.--L'écu du Forestier.--Naissance de Jean Adorne.--Le

parrain.--André Doria, prince de Melfi.--L'Arioste.--Les

vingt-huit _alberghi_ de Gênes.--L'hospitalité.

Il fallait d'autres épreuves pour montrer à tous que le jeune

Forestier était digne de l'honneur qu'il avait conquis; mais d'abord

des festins devaient célébrer sa victoire: il n'est guère de solennité

où ils n'entrent pour quelque chose. Le premier fut donné le soir même

par les magistrats, à l'hôtel de ville, élégant édifice construit

sous les auspices de Louis de Male. Après le festin, on reconduisit

Anselme, en grande pompe, à son logis; devant lui marchait un héraut,

et il tenait à la main la lance, prix de sa prouesse, ornée d'une

draperie aux couleurs du Forestier qu'il remplaçait.

Le lendemain, il donna le banquet chez lui; la duchesse de Bourgogne,

son fils et tout ce que Bruges avait de plus grand, y assistaient.

Nous pourrions assez facilement décrire les dressoirs, les entremets,

les _hanaps_: il y a, pour ces occasions, un mobilier où chacun est

libre de se pourvoir; mais nous craindrions de l'user. Il nous suffira

de dire qu'après avoir fait à ses illustres hôtes les honneurs de sa

table, Anselme revêtit de nouveau ses armes et parut en lice avec cinq

cavaliers qui portaient, chacun, leurs couleurs sur leur écu. Ainsi

accompagné, il jouta contre Adolphe de Clèves, sire de Ravesteyn et

quelques autres.

Le 1er mai fut signalé par un combat plus remarquable encore par le

renom des chevaliers qui vinrent y rompre des lances. La lice était

placée près de l'étang de Male. Le premier champion qui s'offrit fut

le même Ravesteyn; puis parut un jeune seigneur qui réalisait l'idéal

des romans de chevalerie. Choisi pour écuyer par le duc de Clèves, il

n'avait pas tardé à signaler sa vaillance et avait emporté «le nom et

le los pour le mieux faisant de tous ceux qui joutèrent à l'encontre

de lui.» Il avait parcouru la France, l'Espagne et le Portugal,

défiant les plus experts en fait d'armes, «non pour envie, haine, ne

malveillance d'aucun, mais pour exaulcer et augmenter le noble estat

de chevalerie et pour soi occuper.» Sa chevelure blonde, ses yeux

bleus et riants, son teint frais et coloré, son menton sans barbe,

n'annonçaient pas un si terrible combattant; mais la renommée, le

précédant en tout lieu, proclamait le nom de Jacques de Lalain, le bon

chevalier!

Anselme, impatient de se mesurer avec lui, se montra digne d'un tel

adversaire; cependant, c'est surtout en joutant contre un troisième

concurrent qu'il se distingua: celui-ci portait l'écu fleurdelisé de

Bourgogne, traversé d'une barre. C'était, au dire d'Olivier de la

Marche, «l'un des plus gentilshommes d'armes et un vaillant, sage et

véritable capitaine.» Pour décrire cette rencontre, nous ne saurions

mieux faire que d'emprunter quelques lignes au biographe de Jacques de

Lalain, qui raconte de son héros une aventure semblable.

Corneille de Bourgogne, aurait dit Georges Chastelain dans son vieux

langage, voyant notre Forestier «estre prêt, baissa sa lance et,

autant que cheval peut courre, le laissa aller, et, d'autre part,

_Anselme_ férit son bon destrier de l'esperon, qui allait courant de

si grande force que la terre sur quoy il marchoit, alloit tout

tombissant: si s'acconsuivirent touts deux ès lumières des heaumes, et

n'y eut celuy d'eux qui ne rompît sa lance, tant furent les coups

grands et démésurez: mais celui que _Corneille de Bourgogne_ reçut

d'_Anselme_ fut si merveilleux que, nettement, sans quelque blessure,

il lui osta et porta le heaume dehors la teste et demeura à chef nud

devant le hourt des dames, moult esbahy, comme celuy qui à grand peine

sçavoit ce qui lui estoit advenu.»

On regarda comme un miracle que le bâtard de Bourgogne ne fut

pas mortellement atteint. Si, suivant Chastelain, _Jaquet de Lalain_

acquit «un si grand bruit» d'un coup semblable «que partout hérauts

poursuivants, trompettes et plusieurs autres crioient _Lalain!_ à

haute voix,» ce ne dut pas être un médiocre honneur pour le jeune

Adorne de reproduire ce coup célèbre sous les yeux du bon

chevalier[16].

[16] Chastelain ne fait pas mention de cette joute, mais elle est

d'écrite par Despars dont il n'y a aucun motif de suspecter le

témoignage.

La même année, il jouta encore à Bruxelles, où il fit admirer sa

prouesse, et à Lille où il demeura vainqueur. Un grand festin qu'à son

retour il donna à la société de l'Ours-Blanc, servit à célébrer ce

nouveau triomphe. Son temps d'exercice fut clos, à l'ordinaire, par le

retour de la fête de l'Ours-Blanc, à laquelle il présida. Un mois

après, un héraut à cheval, précédé d'une bande de musique, se rendait

en pompe à l'hôtel de ville. Il y venait appendre, en souvenir du

jeune et vaillant Forestier, l'écu armorié de trois bandes d'échiquier

en champ d'or, avec la pieuse devise qu'on voit répétée sur les

vitraux de Jérusalem:

Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps · 第 16 / 147 题