CHAPITRE XLIV

--1661-1663--

Procès de Fouquet.--Monitoires publiés par ordre de la Chambre de

justice (décembre 1661).--Arrêts de prise de corps contre Boylève,

Bruant, Catelan et autres financiers.--Les registres des trésoriers

de l'Épargne sont saisis.--Ordre donné à tous ceux qui ont pris à

ferme les impôts, depuis 1635, à leurs veuves et héritiers, de

remettre leurs baux à la Chambre de justice.--Le procureur général

demande à la Chambre l'autorisation de poursuivre Fouquet comme

principal auteur des abus de l'administration financière (2 mars

1662)--Cette autorisation est accordée, et Fouquet subit un

interrogatoire devant deux commissaires de la Chambre (juin

1662).--Fouquet, après avoir protesté contre la Chambre, répond à

l'interrogatoire.--La Chambre décide qu'il sera jugé sur pièces; ce

qui entraînait des procédures lentes et multipliées.--Sainte-Hélène

et Olivier d'Ormesson sont nommés par le roi rapporteurs du procès

(octobre 1662).--Caractère d'Olivier d'Ormesson.--Le chancelier

Séguier remplace Guillaume de Lamoignon comme président de la

Chambre de justice (décembre 1662).--Sa partialité.--Reproches

qu'il adresse aux rapporteurs.--Longueur du procès inhérent à la

nature de l'affaire.--Nécessité de compulser les registres de

l'Épargne et d'en donner communication à l'accusé.--Requêtes de

récusation présentées par Fouquet contre Talon, Pussort, Voysin et

le greffier Foucault; elles sont rejetées (février 1663).--Requête

de Fouquet pour obtenir communication des pièces; elle est

accordée.--Les membres de la Chambre de justice sont appelés au

Louvre (août 1663); recommandations que leur adresse le

roi.--Efforts pour gagner Olivier d'Ormesson; conseils que lui

donne Claude Le Pelletier.--André d'Ormesson, père d'Olivier, est

choisi pour remplir les fonctions de chancelier dans la cérémonie

du renouvellement de l'alliance des Suisses (novembre 1663).--Talon

est renvoyé de la Chambre de justice et remplacé par Chamillart.

La Chambre de justice s'occupa, pendant les premiers mois de l'année

1662, de rechercher les financiers qui devaient être enveloppés dans le

procès de Fouquet. Elle avait fait publier, dès le mois de décembre

1661, des monitoires dans chaque paroisse de Paris pour menacer

d'excommunication ceux qui ne dénonceraient pas les traitants coupables

de malversations. Des arrêts de prise de corps furent lancés contre

Boylève, Bruant, Catelan, Gourville et autres financiers. Les trésoriers

de l'Épargne, la Basinière, Jeannin de Castille et Claude de Guénégaud

furent dépossédés de leurs charges et leurs registres saisis[1214].

Enfin il fut décidé que tous ceux qui, depuis 1635, avaient pris à ferme

les impôts, et leurs veuves et héritiers, seraient tenus d'apporter

leurs baux au greffe de la Chambre et de faire connaître les personnes

qui directement ou indirectement avaient été leurs associés ou avaient

reçu des pensions sur les fermes[1215]. Ainsi le procès s'étendait de

plus en plus: des subdélégués furent chargés de remplir dans les

provinces les fonctions que la Chambre se réservait à Paris, d'instruire

et même de juger les procès de finance jusqu'à concurrence d'une

certaine somme.

Jusqu'au 3 mars 1662, il ne fut point question de Fouquet; mais à cette

époque le procureur général de la Chambre, qui était encore Denis Talon,

déclara que le désordre des finances provenait surtout des abus commis

par ce surintendant, et demanda à la Chambre d'en faire informer[1216].

Le maître des requêtes Poncet et le conseiller Regnard furent chargés de

cette partie de l'instruction et se rendirent au château de Vincennes,

où Fouquet était enfermé (juin 1662). Ils l'interrogèrent sur le crime

d'État dont il était accusé d'après le mémoire trouvé à

Saint-Mandé[1217] et sur les dilapidations qu'on lui reprochait. Avant

de répondre, Fouquet protesta contre la Chambre de justice et déclara

qu'il ne reconnaissait pour juge que le parlement de Paris. Ces réserves

faites, il répondit à toutes les questions avec une présence d'esprit

qui ne l'abandonna jamais pendant le procès, et il demanda que la

Chambre lui accordât le conseil d'un avocat et lui fît remettre ses

papiers, qui lui étaient indispensables pour sa défense[1218].

Comme Fouquet persistait toujours dans son refus de reconnaître la

Chambre, il fut décidé que le procès lui serait fait comme à un

muet[1219], et qu'il serait jugé sur pièces. Dans ce cas, le procureur

général produisait ses réquisitions par écrit[1220], et l'accusé y

répondait de la même manière. On suivit, pour la forme des procédures,

l'avis des présidents et conseillers du parlement[1221], et l'on

s'engagea dans une voie qui devait entraîner des longueurs infinies et

mettre au jour les abus qui avaient été commis dans la saisie et

l'inventaire des pièces.

Il fallait, dans ces sortes de procès, qu'un ou plusieurs rapporteurs,

choisis parmi les membres du tribunal, fissent l'analyse de toutes les

productions du procureur général et de l'accusé, ainsi que de toutes les

requêtes qui étaient présentées également par écrit. Le choix des

rapporteurs était un point fort délicat; il était d'une grande

importance de désigner des magistrats instruits et intègres, capables

d'éclairer le tribunal sans se laisser entraîner par la passion. Jamais

ces conditions n'avaient paru si nécessaires que dans un procès hérissé

de questions de finances, qui avaient été obscurcies à dessein par les

gens d'affaires. Le roi se réserva le choix des rapporteurs. Le 11

octobre 1662, il manda au Louvre le premier président, qui, depuis

l'ouverture de la Chambre de justice, en dirigeait les délibérations, et

lui déclara qu'il avait désigné pour rapporteurs Olivier d'Ormesson,

maître des requêtes, et le Cormier de Sainte-Hélène, conseiller au

parlement de Rouen. Guillaume de Lamoignon lui représenta que ces juges

étaient suspects à la famille Fouquet, qui les avait même récusés, mais

sans motiver leur exclusion de manière qu'elle fût approuvée par la

Chambre. Malgré ces objections, Louis XIV persista dans le choix qu'il

venait de déclarer[1222], et les rapporteurs entrèrent immédiatement en

fonction.

Le Cormier de Sainte-Hélène est peu connu, et son rôle dans le procès de

Fouquet n'a qu'une importance secondaire. Docile aux volontés de la

cour, il fut presque toujours en opposition avec Olivier d'Ormesson;

mais il n'avait ni assez de talent ni assez d'autorité dans la Chambre

pour balancer l'influence de ce maître des requêtes. Olivier d'Ormesson

était issu d'une ancienne famille de magistrats[1223]. Son père, André

d'Ormesson, était doyen du conseil d'État et un des membres les plus

considérés de ce corps: Olivier, après avoir débuté par le parlement,

avait acheté, en 1642, une charge de maître des requêtes et déployait,

depuis vingt ans, dans l'exercice de fonctions tour à tour judiciaires

et administratives, beaucoup d'application, de zèle et de probité. Il

avait été nommé, en 1650, par Mazarin pour remplir, de concert avec

Fouquet, des fonctions analogues à celles d'intendant dans

l'Île-de-France[1224]. Plus tard, il fut intendant de Picardie et mérita

l'approbation universelle par la prudence et la fermeté de sa conduite.

Il exerçait cet emploi lorsqu'il fut choisi pour faire partie de la

Chambre de justice. Il était, dès cette époque, étroitement lié avec

Guillaume de Lamoignon, et sa conduite pendant le procès ne fit que

rendre leur union plus intime.

Il importait au roi et à Colbert, qui voulaient que le procès fût

conduit rapidement, de placer à la tête de la Chambre de justice un

magistrat qui tint moins aux formes que le premier président. Nous avons

vu d'ailleurs, par le témoignage même de Colbert[1225], que Guillaume

de Lamoignon était soupçonné de partialité en faveur de Fouquet. Le roi

résolut de faire présider la Chambre par le chancelier Séguier, sans

toutefois exclure positivement le premier président. Le 11 décembre

1662, un an environ après l'établissement de la Chambre, le chancelier,

qui n'y avait plus paru depuis la séance d'ouverture, s'y rendit[1226]

et fut reçu avec le cérémonial ordinaire. Il annonça à l'assemblée que

le roi lui avait ordonné d'y venir siéger chaque jour, et qu'il

obéissait avec d'autant plus de plaisir qu'il pourrait ainsi concourir

au bien que la Chambre de justice ferait à l'État. Le premier président

lui répondit que la Chambre le recevrait toujours avec honneur et que

lui, en son particulier, l'y verrait siéger avec beaucoup de joie. Le

premier président assista encore à quelques séances pour ne pas paraître

blessé de la mesure adoptée par le roi, mais peu à peu il se retira,

sous prétexte que les affaires du parlement l'absorbaient tout

entier[1227], et à partir de cette époque ce fut le chancelier qui

dirigea la procédure.

Son attitude n'y fut pas celle d'un magistrat pénétré de la gravité de

ses fonctions et observant scrupuleusement les formes de la justice.

Parvenu à la vieillesse[1228], il se plaignait vivement de la longueur

de ce procès, qui, disait-il, durerait plus que lui, et il témoignait

hautement son impatience[1229]. On vit, dans un des nombreux incidents

de ce vaste procès, le chancelier tenant sur la sellette un malheureux

pour lequel il s'agissait de la vie ou de la mort, le pressant de

questions et ne lui laissant pas le loisir de s'expliquer[1230]. Comme

la plupart des membres de la Chambre murmuraient de cette partialité,

Séguier jeta brusquement au président de Nesmond le cahier qui lui

servait pour l'interrogatoire et lui dit de le continuer. Le président

s'y refusa. Le chancelier fit alors lire les articles par le rapporteur.

L'interrogatoire achevé, il se leva piqué et sans dire mot à personne.

«Beaucoup de Messieurs[1231], ajoute Olivier d'Ormesson[1232], me

parurent fort indignés de la conduite de M. le chancelier, qui faisait

connaître son empressement pour plaire à la cour et ne songeait qu'à

faire condamner promptement cet homme[1233], sans garder la bienséance

d'un juge qui doit écouter favorablement un accusé et chercher plutôt à

le soulager qu'à l'accabler.»

Les rapporteurs, qui n'abondaient pas dans le sens du chancelier,

n'étaient pas à l'abri de ses reproches. Il manifestait son irritation

lorsqu'ils lisaient des pièces, qui, selon lui, ne pouvaient servir qu'à

faire traîner le procès en longueur[1234]. Il s'attaquait surtout à

Olivier d'Ormesson, qu'il ne trouvait pas aussi docile que

Sainte-Hélène; il cherchait à le piquer et à le déconcerter par ses

railleries[1235], et comme il n'y réussissait pas, il s'en prenait avec

humeur à l'autre rapporteur qui gardait le silence. «Celui-ci ayant

répondu qu'il n'était pas nécessaire qu'il parlât, M. le chancelier

répliqua: _Pourquoi? n'êtes-vous pas aussi rapporteur? que ne

parlez-vous_? M. de Sainte-Hélène dit: _Si vous me voulez dispenser

d'être rapporteur, vous me ferez plaisir_.» L'impatience et l'irritation

de Pierre Séguier ne firent que s'accroître, lorsqu'il vit que le procès

ne tournait pas selon ses désirs. «M. le chancelier était si irrité, dit

Olivier d'Ormesson[1236], que M. de la Guillaumie lui ayant présenté des

arrêts à signer, il en jeta par colère cent soixante-douze dans le feu,

en sorte que maintenant les parties sollicitent pour en faire signer

d'autres.»

Malgré la partialité du chancelier, l'affaire était engagée de telle

sorte, qu'elle traîna encore pendant deux ans, de décembre 1662 à

décembre 1664. Cette lenteur tenait à la nature même de la procédure sur

pièces. Il fallait compulser tous les registres de l'Épargne et donner

communication à l'accusé des nombreuses pièces nécessaires pour sa

défense. Il faut se rappeler, pour comprendre la marche de cette

affaire, ce qu'était un surintendant et quelle était l'organisation

financière de l'ancienne monarchie. Le surintendant n'avait pas le

maniement des deniers publics; il se bornait à donner aux trésoriers de

l'Épargne les ordres de payement, en les assignant sur des fonds

déterminés, comme les gabelles, les tailles, les aides, etc. Les

intendants et contrôleurs des finances secondaient le surintendant dans

ce travail. Les trésoriers de l'Épargne, qui avaient reçu les fonds

provenant des impôts, payaient sur les ordonnances du surintendant; ils

devaient garder ces ordonnances pour leur décharge et les produire à la

Chambre des comptes. Leurs registres, lorsqu'ils étaient bien tenus,

établissaient la balance des recettes et des dépenses. Ceux des

contrôleurs des finances devaient servir à en vérifier l'exactitude.

Rien de plus simple au premier aspect que le mécanisme de cette

administration financière; mais, lorsqu'on l'examine de près, on voit

que les fraudes étaient faciles. Souvent, les assignations données par

les surintendants portaient sur des fonds déjà épuisés, et n'avaient

plus aucune valeur. Elles se vendaient à vil prix à des financiers qui

avaient le crédit de les faire réassigner sur des fonds disponibles, et

qui réalisaient ainsi d'énormes bénéfices. Ce trafic criminel des

assignations fut un des principaux chefs d'accusation contre Fouquet.

Les emprunts donnaient aussi lieu à des fraudes ruineuses pour l'État.

Le Trésor était réduit à emprunter à un taux exorbitant, qui allait à

plus de 30 pour 100; mais comme la Chambre des comptes n'admettait, pour

les emprunts, que le taux légal du denier 18 (5,55 p. 100), le

surintendant se reconnaissait débiteur envers les créanciers de l'État

d'une somme plus considérable que celle qu'il avait reçue en réalité. Ce

faux en entraînait un autre: il fallait inscrire sur les registres de

l'Épargne des dépenses imaginaires pour rétablir la balance entre les

recettes et les dépenses. Comme ces fraudes ne pouvaient avoir lieu que

par la complicité des trésoriers de l'Épargne, ils se trouvèrent

enveloppés, comme nous l'avons dit, dans le procès de Fouquet. Les

registres des contrôleurs des finances, où l'on devait inscrire toutes

les sommes reçues et dépensées, auraient pu servir à constater les abus;

mais, comme il y avait eu connivence entre le surintendant et les

contrôleurs, ces derniers avaient cessé d'enregistrer les sommes versées

au Trésor depuis 1654. C'est ce qui résulte positivement de la

déclaration du contrôleur général Hervart devant la Chambre de

justice[1237].

Souvent des prêts usuraires étaient faits au Trésor par les

surintendants et leurs commis sous des noms supposés. Nous avons vu que

Mazarin lui-même avait augmenté, par ces avances intéressées, son

immense fortune[1238]. Le surintendant Fouquet et ses commis, Bruant,

Gourville et d'autres, ne négligèrent pas ce moyen de s'enrichir.

La ferme des impôts était encore l'occasion de graves abus. Le

surintendant, ses commis, ses maîtresses exigeaient des fermiers des

impôts des sommes considérables, que ceux-ci faisaient payer au peuple.

Mazarin leur en avait donné l'exemple[1239], Fouquet l'imita: il

touchait une pension de cent vingt mille livres sur la ferme des

gabelles; une autre de cent quarante mille livres sur la ferme des

aides; une troisième de quarante mille livres sur les fermiers du

convoi de Bordeaux, qui devaient en outre payer annuellement cent

vingt-cinq mille livres à madame du Plessis-Bellière; dix mille livres à

M. de Créqui, gendre de cette dame; dix mille livres à madame de

Charost, fille de Fouquet, etc. Comment s'étonner de la misère du peuple

et de la pénurie du trésor, lorsque les fermiers, qui pressuraient la

nation et s'enrichissaient de ses sueurs, étaient obligés de partager

avec d'avides courtisans le produit de leurs exactions? L'argent, qui

aurait dû être versé dans l'Épargne, se perdait dans mille canaux qui

l'interceptaient, et il n'en parvenait au trésor qu'une faible partie.

Quelquefois les surintendants prenaient eux-mêmes, sous des noms

supposés, la ferme des impôts. On accusait Fouquet de s'être fait

adjuger, sous le nom de Duché, la ferme du mare d'or, ou impôt que

payaient les nouveaux titulaires des offices de judicature et de

finance, avant d'obtenir les provisions de leurs charges. Fouquet avait

encore la ferme des sucres et cires de Rouen. Ces abus, auxquels

participaient un grand nombre de familles, étaient souvent restés

impunis, et Fouquet avait été encouragé par l'exemple de plusieurs de

ses devanciers. Mais la fermeté de Louis XIV, éclairée par la sagacité

de Colbert, avait déjoué ses plans, et il avait maintenant à rendre

compte à la Chambre de justice de ses dilapidations.

Toutefois, la constatation des malversations présentait de graves

difficultés. Pour convaincre Fouquet et ses complices, il fallait

compulser les registres de l'Épargne, les comparer avec les ordonnances

du surintendant, et chercher à démêler, au milieu de la complication

des comptes, si les billets avaient réellement été payés, ou s'il y

avait eu un trafic criminel des assignations. Il était également

nécessaire d'examiner plus de soixante mille pièces[1240], qui

concernaient les baux des fermes et les prêts faits à l'État. A ces

difficultés, inhérentes aux procès d'appointement ou procès jugés sur

pièces, il faut ajouter que Fouquet, ancien procureur général du

parlement de Paris, était assez versé dans la chicane pour faire naître

des incidents qui retardaient le jugement. Il était d'ailleurs assisté

de deux avocats fort habiles, nommés Lhoste et Auzanet.

Dès le mois de décembre 1662, Fouquet présenta des requêtes de

récusation contre le procureur général Talon, le greffier Foucault, et

deux membres de la Chambre, Voysin et Pussort[1241]. Il fallut que la

Chambre statuât sur chacune de ces requêtes, ce qui entraîna de nouveaux

délais[1242]. Les requêtes furent rejetées; mais on avait atteint le

mois de février 1663, avant que les incidents préliminaires fussent

complètement vidés.

Fouquet présenta, à cette époque, une nouvelle requête pour obtenir

communication de toutes les pièces, alléguant qu'elles étaient

nécessaires pour sa défense[1243]. Cette demande fit éclater la colère

de Pussort, qui ne s'impatientait pas moins que le chancelier de la

lenteur du procès; il parla, dit le _Journal d'Olivier d'Ormesson_,

comme un homme transporté et hors de lui. Cependant la majorité de

l'assemblée adopta les conclusions d'Olivier d'Ormesson, qui proposait

de communiquer à Fouquet la copie des procès-verbaux de l'Épargne, et

les pièces qu'il aurait spécialement désignées[1244].

La cour, qui ne comprenait rien à ces procédures interminables,

commençait à s'en irriter. Le roi se proposait de partir pour la

Lorraine (août 1663); il manda au Louvre le président de Nesmond et les

conseillers du parlement, avec les maîtres des requêtes. Il leur dit

qu'il ne désirait que la justice, mais qu'il souhaitait une prompte

expédition[1245]. Olivier d'Ormesson fut ensuite appelé seul (23 août).

«Étant entré dans le cabinet du roi, dit ce magistrat dans son

_Journal_[1246], Je roi me dit qu'il avait été bien aise de me témoigner

en particulier la satisfaction qu'il avait des services que je rendais;

qu'il ne me recommandait point la justice, sachant que je ne pouvais

avoir d'autres sentiments, mais qu'il souhaitait la diligence. Sur cela,

je lui répondis que je m'estimais trop heureux que Sa Majesté eût

agréables mes services, mais que l'expédition et la diligence ne

dépendaient point des rapporteurs. Il me répliqua: _Je le sais bien;

j'ai donné ordre à ceux qui en ont soin de la faire; ce que je souhaite,

c'est que vous l'apportiez en ce qu'il dépendra de vous_. Après quoi, je

pris congé et me retirai.» Les membres des parlements de province furent

mandés à leur tour, et reçurent les mêmes recommandations. On remarqua

que Pussort et Gisaucourt, qui avaient témoigné le plus de zèle contre

Fouquet, furent mieux accueillis par Louis XIV que les autres membres de

la Chambre de justice[1247]. Pussort surtout fut fort bien traité. Le

roi lui demanda pourquoi il ne le venait point voir, ajoutant qu'il

serait toujours bien reçu; il le rappela encore au moment où il sortait.

Les membres de la Chambre des comptes, de Moussy et le Bossu-le-Jau,

reçurent un accueil plus froid. Quelques mots du roi leur firent

comprendre qu'il était bien informé de tout ce qui se passait dans la

Chambre, et qu'il était peu satisfait de leur conduite.

Dans l'espoir d'accélérer la marche du procès, on s'efforça de gagner

Olivier d'Ormesson, et on résolut de changer le procureur général Talon,

dont la négligence excitait les plaintes les plus vives. «M. le

chancelier, écrit Olivier d'Ormesson, à la date du 27 août 1663[1248],

témoigna beaucoup de chagrin contre M. Talon, disant sur une affaire

particulière, qui ne se jugeait pas faute de conclusions, qu'il ne

s'étonnait pas de cela, et que l'on manquait à bien d'autres choses.»

Quant à Olivier d'Ormesson, il avait été blessé en plusieurs

circonstances par Pussort, qui ne savait ni modérer son humeur ni

dissimuler ses sentiments. Sainte-Hélène, chercha à les réconcilier. «Il

vint, dit d'Ormesson[1249], me témoigner, de la part de M. Pussort,

qu'il était bien fâché; qu'il avait toute estime pour moi, et mille

civilités.» Olivier d'Ormesson répondit très-froidement à ces avances.

«Je suis bien aise, ajoute-t-il dans son Journal[1250], de l'incivilité

de M. Pussort, parce que, s'il eût saisi cette occasion pour me faire

plaisir, insensiblement j'eusse pris quelque petit engagement, et je

leur aurais donné un avantage sur moi; je suis fort aise de ne leur

avoir aucune obligation pour conserver ma liberté.» Ce passage suffit

pour montrer à quel point étaient déjà divisés les deux partis que nous

avons signalés dans la Chambre.

Cependant les ministres ne désespéraient pas encore de gagner Olivier

d'Ormesson. Le Tellier lui fit parler par Claude le Pelletier, qui était

alors conseiller d'État, et qui devint dans la suite contrôleur général

des finances[1251]. Le Pelletier engagea vivement Olivier d'Ormesson à

se ménager dans cette affaire délicate, et à ne pas s'exposer au

ressentiment de Colbert. En même temps, la cour réservait à André

d'Ormesson, père d'Olivier, un rôle important dans la cérémonie du

renouvellement de l'alliance avec les Suisses, qui eut lieu au mois de

novembre 1665. Les ambassadeurs des cantons venaient d'arriver, et,

après avoir fait à Paris leur entrée solennelle[1252], ils se rendirent

à la cathédrale pour jurer le renouvellement des traités en présence du

roi. André d'Ormesson fut choisi par Louis XIV pour remplir dans cette

circonstance les fonctions de chancelier, en l'absence de Séguier,

retenu par la maladie. Ce fut lui qui répondit à la harangue des

Suisses, et lut la formule du serment que chacun des ambassadeurs prêta,

la main sur l'Évangile. Le roi prononça ensuite le même serment, et,

avant de se retirer, témoigna beaucoup de bienveillance et de

satisfaction à André d'Ormesson[1253]. Le lendemain, 19 novembre, ce

vieillard alla remercier Louis XIV, fut accueilli avec les mêmes

prévenances, et reçut de Colbert une médaille d'or destinée à perpétuer

le souvenir de cette cérémonie[1254].

En même temps que le roi flattait la famille d'Ormesson, il changeait le

procureur général de la Chambre, que l'on accusait de n'avoir pas su

diriger la procédure. Le 26 novembre, Colbert déclara à Denis Talon que,

les affaires du parlement exigeant sa présence, le roi le dispensait du

service de la Chambre de justice. On le remplaça par deux maîtres des

requêtes, Hotman et Chamillart[1255]. Le second fut spécialement chargé

de suivre le procès de Fouquet[1256]. La cour espérait que le zèle et

l'application de Chamillart, qui pourrait concentrer tous ses soins sur

une seule affaire, en hâteraient la solution.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 165 / 211 题