CHAPITRE XLIII

--DÉCEMBRE 1661--

Projet de faire juger Fouquet par une commission de maîtres des

requêtes qu'aurait présidée le chancelier.--Ce projet est

abandonné.--Chambre de justice instituée pour la réforme des

finances et le jugement de tous les officiers de finance accusés de

prévarication.--Première séance de la chambre de justice (5

décembre 1661).--Discours du premier président Guillaume de

Lamoignon.--Membres qui composaient la chambre de justice.--Il s'y

forme deux partis: à la tête du premier étaient Pierre Séguier,

Poncet, Voysin, Pussort.--Le second est dirigé par Guillaume de

Lamoignon.--La conduite de ce magistrat est critiquée par

Colbert.--Il a pour lui les membres du parlement de Paris et les

maîtres des requêtes Besnard de Rezé et Olivier d'Ormesson.

Fouquet, poursuivi par les malédictions publiques, semblait perdu. Le

roi était décidé, à le livrer à une commission judiciaire et à laisser

exécuter la sentence de mort, si, comme on le supposait, le surintendant

était condamné à la peine capitale[1193]. Dès le mois de septembre, le

chancelier avait reçu l'ordre de former un tribunal composé de maîtres

des requêtes et de diriger lui-même le procès de Fouquet[1194]. Ces

commissions judiciaires n'admettaient pas les formes lentes et

minutieuses des parlements. En quelques jours le procès criminel de

Ricous et Bertaut avait été instruit et jugé[1195]; il en aurait été de

même pour Fouquet. On était sous l'impression des honteuses révélations

de sa cassette, et l'indignation publique éclatait avec une violence qui

aurait encouragé et presque contraint le tribunal à user de la dernière

sévérité. Le projet trouvé à Saint-Mandé pour organiser la guerre civile

n'avait pas encore été présenté comme une pensée chimérique à laquelle

on ne devait attacher aucune importance[1196]. Enfin parmi les maîtres

des requêtes désignés pour former le tribunal, la plupart avaient des

intendances ou désiraient en obtenir, et ils n'auraient pas hésité à

sacrifier à la vengeance publique le ministre prévaricateur.

Heureusement pour Fouquet, on trouva parmi ses papiers la copie du

mémoire que Colbert avait adressé à Mazarin, en 1659, pour la réforme

des finances et la punition de tous ceux qui avaient participé aux

abus[1197]. Colbert embrassait dans son plan tout le système financier,

et faisait remonter les poursuites à l'année 1633. Pour donner plus

d'autorité à la chambre de justice, chargée de détails immenses, il

avait proposé de la composer de quatre maîtres des requêtes, de

plusieurs présidents et de quatre conseillers du parlement de Paris, de

deux magistrats des trois autres cours souveraines siégeant à Paris

(Chambre des comptes, Cour des aides et Grand Conseil), et d'un membre

de chacun des parlements de province. Chargée de poursuivre tous les

délits financiers commis dans les provinces depuis vingt-cinq ans, elle

aurait pu instituer des subdélégués qui, en son nom et sous sa

surveillance, eussent étendu leur action sur toutes les parties de la

France. Colbert montra ce mémoire au roi pour lui prouver que, depuis

longtemps, il avait signalé les abus et indiqué le remède[1198]. Louis

XIV goûta ces idées, et, au lieu d'une commission de maîtres de requêtes

qui eût procédé sommairement, on institua une Chambre de justice où

dominaient les membres des parlements, accoutumés à une procédure

régulière et solennelle. D'ailleurs la tâche imposée à cette Chambre de

justice était si vaste et exigeait des recherches si approfondies, qu'il

était impossible d'espérer les terminer avant plusieurs années. C'était

donner à l'opinion le temps de se calmer et de se modifier, aux amis du

surintendant celui de se reconnaître et de signaler les illégalités des

inventaires. L'enlèvement des papiers de Fouquet, dont le conseiller de

la Fosse avait déjà montré les inconvénients au chancelier[1199], devint

aux yeux de magistrats consciencieux et formalistes un motif sérieux

pour se prononcer en faveur de l'accusé, ou du moins pour atténuer la

rigueur des lois.

Les mois de septembre et d'octobre avaient été consacrés aux saisies et

aux inventaires des papiers de Fouquet à Fontainebleau, à Vaux, à

Saint-Mandé et à Paris[1200]. Au mois de novembre seulement parut

l'édit royal instituant une Chambre de justice avec les vastes

attributions que nous avons rappelées. Il fut suivi d'une déclaration

qui désignait les membres de cette Chambre et les investissait du droit

de juger souverainement et en dernier ressort[1201].

Ce ne fut que dans les premiers jours de décembre 1661 que la Chambre se

réunit sous la présidence du chancelier. On déploya un certain appareil

pour rehausser l'éclat de la cérémonie. Dès le matin, le lieutenant

criminel et le prévôt de l'Île-de-France, avec leurs exempts et archers,

avaient pris possession du Palais de Justice[1202]. Le premier président

du parlement, Guillaume de Lamoignon, le président de Nesmond et quatre

conseillers de la Grand'Chambre, MM. Regnard, Catinat, de Brillac et

Fayet, se rendirent à la salle du conseil, précédés de douze huissiers;

puis arrivèrent successivement les maîtres des requêtes Poncet,

Boucherat et Besnard de Rezé, le président de la Chambre des comptes

Phélypeaux de Pontchartrain, avec deux maîtres des comptes, de Moussy et

le Bossu-le-Jau; MM. de Baussan et Le Férou, conseillers de la Cour des

aides; Chouart et Pussort, conseillers au Grand Conseil. Lorsque

l'assemblée fut réunie, le chancelier fit son entrée, précédé d'une

députation qui avait été le recevoir, et accompagné de six conseillers

d'État, choisis parmi les plus anciens, savoir: MM. André d'Ormesson, de

Morangis, de Lezeau, d'Aligre, d'Estampes et de la Margerie.

Comme dans toutes les cérémonies de cette nature, il y eut quelques

discussions de préséance; mais elles furent promptement terminées.

Lorsque enfin tous les magistrats eurent pris place, le chancelier,

Pierre Séguier, ouvrit la séance et annonça que le roi, non content

d'avoir donné la paix à ses peuples, voulait les affranchir de la guerre

intestine dont l'avidité des financiers les affligeait depuis longtemps.

C'était, ajouta-t-il, pour les magistrats appelés à participer à cette

réforme une marque singulière d'honneur et de confiance, et ils devaient

s'estimer heureux d'être choisis pour cette Å“uvre. Ils ne perdraient

jamais de vue cette pensée, que, en faisant régner le roi sur

quelques-uns de ses sujets par la justice, ils le feraient encore mieux

régner par amour dans le cÅ“ur de tous les autres et participeraient au

titre glorieux de restaurateur de son État.

Le premier président répondit, suivant l'usage, à la harangue du

chancelier. Après avoir rappelé les calamités qui accablaient le

peuple, opprimé par les exacteurs[1203], il continua ainsi: «Nous ne

doutons pas, monsieur, que, dans cette première dignité de l'État, où

vos mérites vous ont élevé et conservé depuis tant d'années, vous n'ayez

été le premier à connaître et à ressentir très-vivement ces malheurs.

Nous savons aussi combien le roi a été touché de cette misère générale

de son royaume; mais il n'y avait que la paix qui pût donner les moyens

d'apporter les remèdes nécessaires à un si grand mal. C'est pourquoi,

aussitôt qu'il a plu à Dieu d'en faire naître les occasions, nous avons

vu que ce prince si glorieux s'est arrêté de lui-même au milieu de ses

victoires, et que, s'élevant au-dessus de tous les sentiments que la

guerre peut donner à un roi si généreux et si victorieux, il a montré

qu'il préférait la qualité de père du peuple à toute la gloire que les

armes et les conquêtes peuvent donner.

«Toute la France voit maintenant de quelle sorte ce prince incomparable

s'applique à réparer les ruines qu'elle a souffertes, et, dans les

premiers commencements de la cessation de ses maux, elle ressent déjà

les effets de cette bonté toute royale qui lui font espérer de jouir

bientôt du plus heureux règne qu'elle ait jamais connu. Mais, entre

toutes les choses qui relèvent ses espérances, il n'y en a point qu'elle

considère davantage, et dont elle attende un plus grand secours, que ce

qui se présente aujourd'hui, c'est-à-dire l'établissement d'une Chambre

de justice. On sait combien il y a qu'elle le désire comme la véritable

consolation de tous ses maux, et comme le seul moyen par lequel, en

ôtant les biens aux injustes possesseurs qui les ont ravis si

violemment, on puisse les employer pour soulager la misère de ceux

auxquels ils appartiennent très-légitimement.

«Aussi elle reçoit cet établissement comme un effet singulier, comme une

marque certaine de la sagesse de sa conduite et comme un gage

très-assuré de la durée de son règne; mais, monsieur, comme tout le

succès de cette affaire dépend du soulagement que le pauvre peuple en

recevra, et que le prince sera la véritable balance avec laquelle on

pourra peser le bien qui en peut revenir à l'État, et que d'ailleurs la

misère de ces pauvres gens est presque dans la dernière extrémité, tant

par la continuation des maux qu'ils ont soufferts depuis si longtemps

que par la cherté et la disette presque inouïes des deux dernières

années, nous vous conjurons de représenter de plus en plus au roi ces

grandes considérations, et de seconder, comme vous faites

très-dignement, les pensées bienfaisantes que ce monarque incomparable

conçoit incessamment pour les besoins de ses peuples.

«Cependant, puisqu'il a plu à Sa Majesté de nous choisir pour un si

grand ouvrage, nous pouvons vous dire que, d'un côté, nous lui sommes

très-particulièrement obligés de l'honneur qu'elle nous fait de nous

donner des marques si sensibles de son estime et de sa confiance, et de

l'autre nous nous trouvons en même temps très-chargés envers elle par le

devoir de la reconnaissance, et envers le public par les grandes choses

qu'il attend de nous dans une commission si importante.

«C'est pourquoi nous emploierons tous nos soins pour y agir d'une

manière digne de l'honneur d'un si grand choix, et pour faire en sorte

que ce prince si bon et si juste connaisse que nous correspondons,

autant qu'il nous est possible, aux grands biens qu'il veut faire, et

que tous ses peuples ressentent au plus tôt par le soulagement de leurs

misères, et même que toute la postérité sache que ce n'est pas en vain

que ce grand roi a rassemblé des principaux officiers de toutes les

compagnies de son royaume pour travailler au point le plus important de

la réformation de son État.

«En quoi, monsieur, nous serons principalement animés par les grands

exemples que vous avez donnés à tous les magistrats du royaume depuis

que vous en êtes le chef, et par ceux encore que nous espérons recevoir

de vous en cette fonction, que nous vous prions d'honorer souvent de

votre présence.

«Vous voulez bien aussi que nous ajoutions un exemple qui ne vous est

pas étranger, c'est celui de M. le président Séguier, votre oncle, dont

la mémoire est si précieuse au Parlement et à tout le public, et qui

s'acquitta si dignement, il y a près de soixante ans, d'une semblable

commission, que nous penserons toujours à l'imiter et à suivre les

traces de sa vertu.»

Après le discours du premier président, Denis Talon, qui avait été nommé

procureur général de la Chambre de justice, se leva et dit qu'il lui

avait été apporté, de la part du roi, un édit et une déclaration pour

l'établissement de cette Chambre, sur lesquels il avait donné ses

conclusions par écrit, et il requit qu'il en fût fait lecture à la

Chambre. Pussort lut ces ordonnances et les conclusions du procureur

général, qui en demandait l'enregistrement. Denis Talon appuya cet avis

par une harangue d'apparat[1204]. Puis le chancelier consulta

l'assemblée, et, après avoir recueilli les voix, déclara la Chambre de

justice constituée.

Les éléments dont se composait ce tribunal étaient, comme nous l'avons

vu, très-divers, les uns pris dans les parlements (c'était le plus grand

nombre), les autres dans la Chambre des comptes, la Cour des aides, le

Grand Conseil et parmi les maîtres des requêtes. Voici les noms de ces

magistrats: le chancelier Pierre Séguier, le premier président du

parlement de Paris, Guillaume de Lamoignon, qui devait présider en

l'absence du chancelier, le président de Nesmond, le président de

Pontchartrain, de la Chambre des comptes; les maîtres des requêtes

Poncet, Olivier d'Ormesson, Boucherat, Voysin et Besnard de Rezé; quatre

conseillers de la Grand'Chambre du parlement de Paris, Regnard, Catinat,

de Brillac et Fayet; Massenau, conseiller au parlement de Toulouse;

Francon, du parlement de Grenoble; Du Verdier, du parlement de Bordeaux;

de la Toison, du parlement de Dijon; Le Cormier de Sainte-Hélène, du

parlement de Rouen; Raphelis de Roquesante, du parlement d'Aix; Hérault,

du parlement de Rennes; Nogués, du parlement de Pau; le Tellier de

Louvois[1205], du parlement de Metz; de Moussy et le Bossu-le-Jau, de la

Chambre des comptes de Paris; le Féron et de Baussan, de la Cour des

aides; Chouart et Pussort, du Grand Conseil. La mort ou la retraite de

certains membres amenèrent plus tard quelques changements dans la

composition de l'assemblée. Ainsi Chouart, conseiller au Grand Conseil,

obtint du roi la permission de se retirer de la Chambre de justice, et

fut remplacé par un autre membre de ce tribunal, nommé Cuissotte de

Gisaucourt; le Tellier de Louvois, du parlement de Metz, fit place à un

conseiller au même parlement, nommé de Ferriol; Francon, du parlement de

Grenoble, étant mort en 1662, eut pour successeur de la Baulme,

conseiller au même parlement. Enfin le maître des requêtes Boucherat se

récusa pour cause de parenté et obtint que la Chambre approuvât les

raisons qu'il fit valoir pour se retirer.

Deux partis ne tardèrent pas à se former dans la Chambre et se

prononcèrent de plus en plus à mesure que le procès excita plus vivement

les passions: l'un, dirigé par le chancelier Séguier, aurait voulu que

l'affaire fût menée rapidement; l'autre, qui avait à sa tête le premier

président de Lamoignon, tenait à respecter les formes établies par les

lois pour assurer une connaissance complète de la vérité et garantir la

libre défense des accusés. Le chancelier Séguier avait présidé, dès le

temps du cardinal de Richelieu, les commissions judiciaires qui

enlevaient les crimes politiques aux parlements; il avait prononcé

l'arrêt de mort de Cinq-Mars et d'Auguste de Thou. Vivement attaqué à la

fin du règne de Louis XIII et signalé à la reine Anne d'Autriche comme

un des ennemis qu'elle devait sacrifier, il n'avait conservé sa dignité

de chancelier qu'en se montrant aussi soumis à Mazarin qu'à Richelieu.

C'était d'ailleurs un magistrat savant et d'une capacité éprouvée; mais

son caractère le rendait odieux. Humble en face des puissants, il se

montrait souvent dur et implacable contre ceux que poursuivait leur

vengeance. Fouquet trouva en lui un juge rigoureux et d'une partialité

déclarée. Les maîtres des requêtes Poncet et Voysin suivirent le parti

du chancelier, le premier avec une habile circonspection; le second avec

une ardeur impétueuse. Poncet était un magistrat estimé et qui aspirait

à devenir conseiller d'État; il ménageait le pouvoir, sans rompre avec

le parlement. Voysin, maître des requêtes comme Poncet, et de plus

prévôt des marchands de Paris, était tout dévoué à Colbert. Pussort,

oncle de ce ministre, se montra le plus ardent des adversaires de

Fouquet. Saint-Simon a tracé de ce magistrat un portrait qui peint tout

à la fois sa rudesse et sa capacité: «C'était, dit-il[1206], un grand

homme sec, d'aucune société, de dur et difficile accès, un fagot

d'épines, sans amusement et sans délassement aucun; parmi tout cela

beaucoup de probité, une grande capacité, beaucoup de lumières,

extrêmement laborieux, et toujours à la tête de toutes les grandes

commissions du Conseil et de toutes les affaires importantes du

royaume.» Ce fut Pussort qui insista avec le plus d'énergie pour que

Fouquet fût condamné à la peine capitale.

Je ne m'arrêterai pas sur quelques autres magistrats qui furent dominés

et entraînés par l'influence du chancelier et de Colbert. Timides et

hésitant entre les deux partis, ils n'ont eu qu'un rôle secondaire.

Celui du procureur général de la Chambre de justice, Denis Talon, fut

beaucoup plus important. Il était signalé depuis longtemps comme un

adversaire de Fouquet[1207], et Colbert comptait sur son éloquence pour

décider la condamnation du surintendant. Mais Denis Talon fut loin de

justifier dans cette affaire la réputation de capacité qu'il devait à

une ancienne habitude du barreau et peut-être aussi à un nom illustré

depuis longues années par les vertus et l'éloquence de son père. Il

était à cette époque épris de la maréchale de l'Hôpital. Cette passion

d'un homme de robe pour la veuve d'un capitaine renommé avait excité la

verve satirique des courtisans. On se moqua dans les chansons du temps

de ce grave magistrat transformé en Céladon. Voici quelques vers d'une

de ces chansons[1208]:

Veuve d'un illustre époux,

Vous nous la donnez bonne,

Quand vous faites les yeux doux

A ce grand pédant qui vous _talonne_.

Denis Talon, qui aurait dû diriger le procès de manière à éviter des

longueurs inutiles, se laissa entraîner par un intrigant, nommé Berryer.

Ce commis de Colbert, qui voulait se rendre nécessaire, décida Talon à

demander un examen détaillé de tous les registres de l'Épargne[1209]. De

là d'interminables lenteurs, dont les amis de Fouquet profitèrent

habilement. On en rejeta la faute sur le procureur général, qui fut

renvoyé de la Chambre de justice et remplacé par les maîtres des

requêtes Hotman et Chamillart, comme nous le verrons en racontant les

principaux incidents du procès.

Le parti parlementaire, qui contribua si puissamment à sauver Fouquet,

eut d'abord pour chef Guillaume de Lamoignon. Ce magistrat avait dû en

grande partie son élévation à Fouquet[1210]. Cependant telle était sa

réputation d'intégrité et son habileté pour diriger le parlement de

Paris, qu'on ne crut pas pouvoir l'exclure d'une Chambre à laquelle on

voulait donner une grande autorité. Lamoignon, sans laisser soupçonner

ses intentions, travailla à ramener les esprits en faveur du

surintendant et à jeter de l'odieux sur Colbert et sur les mesures

financières que ce ministre avait adoptées. C'est du moins ce qu'affirme

Colbert dans un mémoire où il retrace la conduite du premier président

dans la Chambre de justice[1211]: «Le premier effet, dit-il, que cette

mauvaise disposition produisit fut une prodigieuse longueur de cette

affaire. Le premier président n'alla jamais qu'à onze heures et demie à

la Chambre, en sortant à midi, n'y retournant qu'entre trois et quatre

heures, et en sortant entre cinq et six; joint à cela diverses autres

démonstrations et publiques et secrètes qu'il fit. Sa Majesté connut

clairement que, si elle ne s'appliquait avec soin à faire agir cette

Chambre, elle aurait le déplaisir de la voir s'anéantir elle-même et

continuer sans cesse la dissipation des finances du royaume, puisque les

gens d'affaires et de finances seraient délivrés de la seule crainte qui

les pouvait retenir.»

Colbert rappelle ensuite que, jusqu'à la fin du mois de mars 1662, il ne

se passa rien d'important à la Chambre de justice. Comme, à cette

époque, il fut reconnu que le roi n'avait pas retiré cent mille livres

de la dernière aliénation de rentes sur les tailles, qui se montait à un

million, plusieurs membres de la Chambre ouvrirent l'avis d'annuler

cette aliénation et les contrats auxquels elle avait donné lieu. Leur

opinion fut adoptée, malgré l'opposition du premier président: «ce qui,

ajoute Colbert, lui donna un tel déplaisir, qu'il ne laissa rien

d'intenté pour réparer son honneur qu'il croyait être blessé, et

empêcher la suite d'un arrêt qu'il croyait être si préjudiciable à

l'État et au bien public. Il ne manqua pas d'exagérer combien il est

important de ne pas toucher aux rentes de la ville de Paris, disant que

le salut de l'État en dépend; que tous les mouvements de sédition et de

révolte avaient été excités par les intéressés en ces sortes de rentes;

que toutes les compagnies, tous les grands du royaume, toute la ville de

Paris et même les provinces avaient les mêmes intérêts; que la plus

grande partie des familles en subsistait, et qu'un homme qui perd son

pain et celui de ses enfants est capable des dernières extrémités.

Enfin, ne mettant point de différence entre les plus fâcheux temps des

guerres civiles qui avaient pris leur origine dans sa compagnie et celui

du règne d'un jeune prince généreux qui élève son État sur les principes

de justice dont il ne s'est jamais départi et tient une conduite qui

donne de l'admiration à tous ses peuples, il pronostiquait les mêmes

malheurs que la faiblesse de la plus longue minorité qui eût jamais été

dans notre royaume et une infinité d'autres raisons avaient fait

sentir.»

Colbert montre ensuite le premier président et ses amis critiquant une

des mesures les plus utiles de Louis XIV, la diminution des tailles qui

pesaient principalement sur le peuple. Déjà, en 1661, le roi en avait

retranché trois millions. Il diminua encore cet impôt d'un million en

mars 1662. «Cet arrêt, ajoute Colbert, ayant été porté sur le bureau de

la Chambre de justice, au lieu de publier et exagérer une si sensible

marque de la bonté du roi pour ses peuples, les amis du premier

président non-seulement n'en relevèrent pas le mérite, mais encore l'on

entendit une voix d'entre eux qui dit que le roi l'ôtait aujourd'hui et

le remettrait demain.»

Guillaume de Lamoignon se montra également hostile aux mesures adoptées

pour le remboursement des rentes. «Ce qui fâcha Sa Majesté, ajoute

Colbert, et l'obligea enfin, après avoir employé jusques alors toute

sorte de bons traitements et de caresses envers le premier président, de

lui témoigner que cette conduite ne lui pouvait plaire et qu'il ferait

bien de la changer; qu'il lui suffisait que Sa Majesté ne lui demandât

rien contre ce qu'il disait être de sa conscience. Mais de se porter

avec tant de chaleur qu'il faisait en se concertant avec ses amis avant

d'aller à la Chambre, il ne pouvait pas bien accorder cette conduite

avec la bonne conscience. Cette mortification fut sensible au premier

président, en sorte qu'il fut près de deux mois sans parler autrement

qu'en disant son avis. Mais Sa Majesté ne voulut pas le laisser plus

longtemps en cet état. Dès la première occasion où il donna quelque

marque de son zèle, le roi le caressa comme auparavant[1212].»

Cette opposition mitigée et habilement calculée contribuait à augmenter

la popularité de Guillaume de Lamoignon. Il avait de nombreux partisans

dans la Chambre de justice. A leur tête se plaçaient les conseillers de

la Grand'Chambre Regnard, Catinat, Brillac et Fayet. Le premier est cité

avec éloge dans le _Tableau du parlement_, où la plupart des magistrats

sont appréciés avec peu de bienveillance: «Très-facile, sûr, de grande

créance dans sa compagnie; a beaucoup d'honneur et de probité, n'est

nullement intéressé.» Le conseiller Catinat, père du maréchal de France

de ce nom, jouissait également de l'estime publique: «C'est, dit le

_Tableau du parlement_, un homme d'honneur, très-capable, hors

d'intérêts, qui a grande probité et grande créance en la Grand'Chambre,

et est l'un des piliers de M. le premier président.» Brillac était aussi

un magistrat intègre et éclairé. Enfin, le conseiller Fayet est

caractérisé en ces termes: «Homme d'honneur, pieux, sans intérêts, d'un

esprit assez lent, mais connaissant les affaires du Palais, estimé dans

sa Chambre pour son intégrité; est peu gouverné, n'est ni porté pour la

cour ni contre, apportant un tempérament raisonnable aux affaires

publiques[1213].»

Appuyé par quatre magistrats aussi considérés et jouissant lui-même

d'une haute réputation de science et de probité, le premier président ne

tarda pas à exercer une influence considérable dans la Chambre. Les

présidents de Nesmond et de Pontchartrain étaient presque toujours de

son avis, ainsi que les maîtres des requêtes Besnard de Rezé et Olivier

d'Ormesson. Je reviendrai sur ce dernier, qui fut nommé rapporteur du

procès, et dont l'avis contribua puissamment à sauver Fouquet. Mais les

détails que je viens de donner sur la Chambre de justice suffisent pour

montrer que les forces des deux partis se balançaient. Ce serait

toutefois une erreur de croire que l'antagonisme se manifesta dès le

début du procès. Il ne se développa que lentement et successivement, à

mesure que les sentiments de pitié et de sympathie pour Fouquet

succédèrent, dans une partie de l'assemblée, à l'indignation et à la

colère qui avaient d'abord éclaté contre le surintendant.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 164 / 211 题