--1664--
Suite du procès de Fouquet.--Olivier d'Ormesson repousse les
avances de Chamillart.--Requêtes présentées par Fouquet contre le
chancelier et contre l'inventaire fait après la saisie de ses
papiers (janvier 1661).--Olivier d'Ormesson fait la vérification
des procès-verbaux de l'Épargne à la Bastille, où avait été
transféré Fouquet.--Travail assidu de l'accusé.--Presses
clandestines qui reproduisent ses _Défenses_.--Lenteur de la
procédure.--Plaintes du chancelier contre Olivier
d'Ormesson.--Réponse de ce dernier.--Impatience de
Pussort.--L'opinion publique commence à se prononcer en faveur de
Fouquet.--Turenne déclare que l'on a fait la corde trop grosse pour
pouvoir l'étrangler.--Assiduité et exactitude d'Olivier d'Ormesson
dans l'accomplissement de ses devoirs (janvier-juillet 1664).--Il
est privé de l'intendance du Soissonnais et de la
Picardie.--Violence de Colbert.--Modération de le Tellier.--Colbert
vient se plaindre au père d'Olivier d'Ormesson de la conduite de
son fils; réponse d'André d'Ormesson.--On blâme généralement cette
démarche de Colbert.--La Chambre de justice est transférée à
Fontainebleau (juin 1664), et Fouquet enfermé à Moret.--On
restreint ses relations avec ses avocats à deux communications par
semaine.--Fouquet présente à ce sujet une requête à la
Chambre.--Elle est renvoyée au roi.--Paroles adressées par Louis
XIV aux rapporteurs.--La requête de Fouquet est rejetée.--Il en
présente une nouvelle pour récuser Pussort et Voysin.--Colbert s'en
plaint vivement--Le Tellier sollicite, par ordre du roi, plusieurs
membres de la Chambre de justice.--La requête est rejetée.--Fermeté
d'Olivier d'Ormesson.--L'instruction du procès est terminée
novembre 1664.
Le nouveau procureur général, Chamillart, fit des avances à Olivier
d'Ormesson et chercha à s'entendre avec lui sur la conduite du
procès[1257]; mais le rapporteur refusa de prendre aucun engagement et
continua de garder l'indépendance et la dignité de son caractère. Le
mois de janvier 1664 fut rempli tout entier par des incidents que
faisait naître Fouquet pour retarder le jugement. Il présenta deux
requêtes, l'une de récusation contre le chancelier, l'autre
d'inscription de faux contre les saisies et inventaires qui avaient
suivi son arrestation. La requête contre le chancelier ne fut pas
admise; le conseil du roi déclara que cet officier de la couronne ne
pouvait pas être récusé[1258]. Quant à l'inscription de faux, elle
soulevait de graves questions et touchait à des irrégularités que nous
avons déjà signalées[1259], et qui devaient contribuer puissamment à
sauver Fouquet. Outre l'enlèvement des papiers, il y avait eu de
véritables falsifications de pièces dans l'inventaire rédigé par un des
commis de Colbert nommé Berryer, et signé par Pussort et Voysin, tous
deux membres de la Chambre de justice[1260]. Les deux juges furent
maintenus, malgré les allégations de Fouquet; mais ces faits, répandus
par les amis du surintendant, eurent un grand retentissement dans le
public, qui commença à s'intéresser à Fouquet. On prétendait qu'on
n'avait pas seulement altéré les pièces du procès qui pouvaient servir à
sa défense, mais que l'on avait suborné des témoins pour déposer contre
lui[1261].
Cependant Olivier d'Ormesson avait été chargé de faire, en présence de
Fouquet, du procureur général de la Chambre et du greffier Joseph
Foucault, la vérification des procès-verbaux des registres de l'Épargne,
travail long et minutieux, que rendaient encore plus pénible les
discussions qui s'élevaient sans cesse entre Chamillart et Fouquet. Ce
dernier avait été transféré de Vincennes à la Bastille dès le 18 juin
1663; il y était toujours placé sous la garde de d'Artagnan. Le
gouverneur de la Bastille, Bessemaux, avait été autrefois en relation
étroite avec le surintendant, et les lettres qu'il lui adressait à cette
époque contenaient des protestations de dévouement absolu: «Croyez,
disait-il à Fouquet[1262], que je suis à l'épreuve de tout pour vous et
plus que personne du monde.» Et il signait: «Votre très-humble,
très-obéissant et _très-fidèle_ serviteur.» On s'étonnerait que ce même
Bessemaux eût été maintenu comme gouverneur de la Bastille à l'époque où
le surintendant y fut enfermé, si d'Artagnan et ses mousquetaires
n'avaient pas veillé à ses côtés.
Pendant six mois, Olivier d'Ormesson se rendit matin et soir à la
Bastille et travailla à la vérification des procès-verbaux de l'Épargne.
Il s'y mit directement en rapport avec Fouquet, et il a pris soin de
noter dans son Journal tous les détails relatifs au prisonnier. Il le
trouva peu changé[1263], sinon qu'il était plus gras, les yeux battus et
le teint bilieux. Fouquet montra son logement à Olivier d'Ormesson, les
oiseaux qu'il nourrissait dans le coin d'une tour, ses livres, ses
papiers, ses écritures sur le procès. Il n'avait pas été donné une seule
pièce qu'il ne l'eût lui-même composée. Après l'avoir écrite, il la
faisait copier par son médecin Pecquet; puis il la relisait, la
corrigeait et la faisait recopier au dehors[1264]. Ce que Fouquet ne dit
pas à Olivier d'Ormesson, c'est que sa femme et sa mère, qui, pendant
tout le procès, montrèrent un zèle admirable pour le seconder, avaient
plusieurs presses où les défenses de l'accusé étaient imprimées
clandestinement. On en saisit une qui était établie vis-à-vis l'hospice
des Incurables, et les ouvriers furent envoyés à la Bastille; mais
madame Fouquet en avait trois autres: une à Montreuil, une seconde au
faubourg Saint-Antoine et la troisième en Champagne, à
Nogent-l'Artaud[1265]. Elles échappèrent à toutes les recherches des
agents de Colbert et répandirent en grand nombre les pièces qui
pouvaient contribuer à ramener l'opinion publique en faveur de Fouquet.
L'accusé se défendait d'ailleurs avec habileté et faisait preuve, dans
ses discussions avec Chamillart, de beaucoup d'adresse et de présence
d'esprit.
Malgré le zèle et l'assiduité d'Olivier d'Ormesson, qui consacrait
toutes ses journées à la vérification des procès-verbaux de l'Épargne,
ce travail avançait lentement. Il fallait, après chaque séance, rendre
compte du résultat à la Chambre de justice; c'était la conséquence de
l'arrêt qui avait décidé que Fouquet serait jugé sur pièces ou, comme on
disait alors, par appointement. Le chancelier ne cessait de se plaindre
des longueurs de cette procédure, alléguant que, si l'on écoutait
toujours l'accusé, on ne finirait jamais[1266]. Il blâma la conduite
d'Olivier d'Ormesson[1267] avec une aigreur qui émut ce magistrat,
malgré la modération de son caractère. Il prit la parole et répondit au
chancelier: «Monsieur, vous savez bien que, lorsque l'on a désiré que
j'exécutasse l'arrêt[1268], voyant M. de Sainte-Hélène hors d'état de
venir à la Bastille[1269], j'ai prié que vous voulussiez nommer un autre
de Messieurs pour travailler avec moi, non pas que je me défiasse de mon
cÅ“ur, mais de mes lumières et de ma connaissance, et parce que je me
croyais obligé d'être plus réservé à cause de la qualité de
rapporteur[1270].» Olivier d'Ormesson avoue que, malgré son calme
habituel, il était irrité des attaques perpétuelles de Séguier. «Je dis
à plusieurs de la Chambre, ajoute-t-il, que je n'aimais pas qu'on me
donnât le fouet tous les matins, et que M. le chancelier était une
manière de correcteur que je ne souffrirais pas[1271].»
Pussort ne manifestait pas moins d'impatience que Séguier. Il
soupirait, se fâchait, grondait contre la longueur du procès et s'en
prenait à tout le monde[1272]. Ces incidents, que la malveillance
exagérait, étaient avidement recueillis par les amis de Fouquet. On
avait réveillé les vieilles haines contre le chancelier, «ce Pierrot
déguisé en Tartufe,» comme l'appelait Arnauld d'Andilly. Pussort était
accusé d'une partie des réformes de son neveu Colbert, réformes qui
blessaient de nombreux intérêts et lui suscitaient des ennemis. On
opposait à la passion et à la violence de ces juges la conduite de
Fouquet, sa patience, sa résignation. D'Artagnan lui-même faisait
l'éloge de son prisonnier. «Il me dit, raconte Olivier d'Ormesson[1273],
que M. Fouquet avait été d'abord trois semaines fort inquiet et étonné,
mais que, son esprit s'étant calmé, il s'était fort possédé depuis et
s'était mis dans une grande dévotion; qu'il jeûnait toutes les semaines
le mercredi et le vendredi, et, outre ce, le samedi au pain et à l'eau;
qu'il se levait avant sept heures, faisait sa prière et après
travaillait jusqu'à neuf heures; qu'il entendait ensuite la messe; que
son conseil[1274] venait tous les jours à dix heures et sortait à midi;
qu'il dînait, puis travaillait et ne se couchait qu'à onze heures.
Pecquet, son médecin, me dit qu'il avait pensé mourir à Angers de la
fièvre triple-quarte.» Fouquet avait composé dans sa prison, outre ses
_Défenses_, les _Heures de la Conception de Notre-Dame_ et traduit un
psaume[1275].
Aux sentiments de compassion qu'inspiraient naturellement le malheur et
la résignation d'un ministre naguère si puissant venait se joindre
l'indignation contre les faussaires. Le travail patient et consciencieux
d'Olivier d'Ormesson faisait ressortir leurs fraudes; lui-même l'affirme
dans son Journal[1276]: «Je trouvai sept ou huit lignes du procès-verbal
entièrement fausses, n'y ayant rien de semblable dans les
registres[1277], et je ne puis comprendre comment on peut inventer des
choses qui ne sont point et les rapporter comme si elles étaient.» La
Chambre, informée de ces faux, s'en indigna aussi vivement qu'Olivier
d'Ormesson[1278]. Berryer, qui en était le principal auteur, fut blâmé
sévèrement, et les membres de la Chambre (Pussort et Voysin) qui avaient
signé le procès-verbal n'échappèrent pas à la censure. Les chansons, les
poésies satiriques, commençaient à pleuvoir sur les juges hostiles à
Fouquet[1279]. Au contraire, on applaudissait ceux qui se montraient
indépendants. Turenne lui-même en donnait l'exemple. «Je fus voir M. de
Turenne, dit Olivier d'Ormesson[1280], qui me parla de ma réponse à M.
Pussort, et me dit que les honnêtes gens l'avaient fort approuvée[1281];
qu'on avait fait la corde si grosse qu'on ne pouvait plus la serrer
pour étrangler M. Fouquet, et qu'il ne fallait d'abord qu'une
cordelette.»
D'autres, il est vrai, prétendaient que cette impartialité d'Olivier
d'Ormesson n'était pas sincère; qu'il traînait à dessein le procès en
longueur, et qu'il se laissait gouverner par sa parente madame de
Sévigné. Ces reproches étaient répétés jusque dans sa famille par un de
ses frères, Nicolas d'Ormesson, de l'ordre des Minimes[1282]. «Je lui
parlai de cela avec mépris, ajoute le rapporteur, et néanmoins
l'engageai à ne plus tenir de pareils discours.»
Sans s'inquiéter de ces attaques, Olivier d'Ormesson continua de
s'acquitter avec le même zèle et la même intégrité de la tâche pénible
qui lui était imposée. Il se rendait de grand matin à la Bastille pour
hâter la vérification des procès-verbaux, et il y travailla avec cette
assiduité pendant six mois (janvier-juillet 1664). «Ce qui donna du
chagrin à M. Fouquet, dit le rapporteur[1283]; il déclara qu'il ne
pouvait résister au travail, et que c'était le moyen le plus sûr pour en
venir à bout et l'opprimer.»
Malgré ce zèle, Olivier d'Ormesson n'échappa pas à la vengeance des
ennemis de Fouquet. N'ayant pu le gagner, ils résolurent de le punir de
son impartialité et de frapper un coup qui intimidât la Chambre. Ils lui
firent enlever l'intendance de Picardie et du Soissonnais, qu'il avait
conservée jusqu'alors[1284]. Olivier d'Ormesson supporta cette
injustice avec patience, et sa femme[1285] montra la même fermeté. «Je
suis obligé de remarquer, dit-il dans son Journal, que, ayant annoncé
cette nouvelle à ma femme, il ne se peut la recevoir plus sagement
qu'elle fait et avec plus de force, et que mon fils m'a fait paraître en
cela des sentiments fort sages et fort prudents.» C'était Colbert qui
avait privé d'Ormesson de son intendance, et il continua, pendant tout
le procès, de montrer un acharnement dont les amis de Fouquet ne
manquèrent pas de profiter.
Quant à le Tellier, que des écrivains modernes ont représenté comme
aussi implacable que Colbert[1286], il s'efforçait, au contraire, de
rejeter sur ses collègues l'odieux de ce procès. Olivier d'Ormesson
l'ayant été visiter après sa disgrâce[1287], il le fit entrer dans son
jardin, lui fit mille civilités, l'engageant à ne témoigner aucun
ressentiment, mais à suivre toujours le même chemin, sans faire ni plus
ni moins, afin que l'on ne crût pas qu'il cédât à la crainte ni qu'il
voulût se venger. Il lui parla ensuite du procès, des fautes qu'on y
avait faites et entra dans le détail, ajoutant, comme l'avait déjà dit
Turenne[1288], qu'on avait fait la corde trop grosse; qu'on ne pouvait
plus la serrer; qu'il ne fallait d'abord qu'une chanterelle[1289].
Le procès n'avançait guère au milieu de tous ces incidents, qui
agitaient l'opinion publique. On était arrivé au mois de mai 1664, et la
cour se disposait, suivant l'usage, à aller passer le printemps et l'été
à Fontainebleau. Colbert, qui devait l'accompagner, résolut de faire une
démarche personnelle auprès du père d'Olivier d'Ormesson, dans
l'espérance que ce vieillard engagerait son fils à abréger la procédure.
Il se rendit en effet, le 5 mai, chez André d'Ormesson[1290], et, après
les premières civilités, il lui dit qu'il venait le trouver de la part
du roi pour se plaindre de ce que son fils, bien loin d'apporter toutes
les facilités possibles pour terminer le procès de Fouquet, semblait, au
contraire, affecter la longueur. Le roi était persuadé, ajouta-t-il, de
la droiture de ses intentions et ne voulait pas contraindre ses
sentiments, mais il désirait terminer ce procès. La Chambre de justice
ruinait toutes les affaires, et il était fort extraordinaire qu'un grand
roi, craint de toute l'Europe, ne pût pas faire achever le procès d'un
de ses sujets.
André d'Ormesson, sans s'émouvoir de ces reproches, répondit qu'il était
fâché que le roi ne fût pas satisfait de la conduite de son fils. Il
savait que ses intentions étaient bonnes, et qu'il pratiquait ce qu'il
lui avait toujours recommandé: craindre Dieu, servir le roi et rendre la
justice sans acception de personne. Quant à la longueur du procès, elle
ne venait pas de lui, mais de l'étendue et de l'importance de l'affaire,
dans laquelle, au lieu de deux ou trois chefs d'accusation, on en avait
fait entrer trente ou quarante. Comment supposer que le rapporteur
cherchait à plaire à Fouquet, dont la fortune était ruinée, et à
déplaire au roi, de qui dépendaient toutes les grâces?
Colbert répliqua qu'on remarquait que le rapporteur insistait plus sur
les raisons alléguées par Fouquet que sur celles du procureur général. A
cette accusation André d'Ormesson répondit qu'un rapporteur était obligé
de faire valoir toutes les raisons, et que son fils se conduisait si
prudemment, que l'on ne pouvait découvrir ses sentiments. Il
persisterait dans cette conduite, ajouta-t-il, quoiqu'on lui eût enlevé
l'intendance du Soissonnais. Ils n'avaient que peu de biens; mais
c'était une fortune qui leur venait de leurs pères et dont ils sauraient
se contenter, rendant la justice sans aucune considération d'intérêt.
Sur quoi, Colbert ayant déclaré qu'on savait que le rapporteur était
zélé pour la justice, mais qu'on désirait la prompte expédition du
procès, André d'Ormesson dit que son fils donnait tout son temps à cette
affaire; qu'il y travaillait matin et soir sans perdre un instant, et
qu'il faisait tout ce qui dépendait de lui pour en hâter la marche.
Après une conversation qui avait duré environ une demi-heure, Colbert
sortit avec un visage fort sérieux, comme le remarque Olivier
d'Ormesson[1291]. Cette démarche fit beaucoup de bruit et ne tourna pas
à l'honneur du ministre. «Tout le monde blâme M. Colbert, écrit Olivier
d'Ormesson[1292], de se charger lui-même des messages désagréables;
d'avoir voulu voir lui-même M. Boucherat pour faire plus d'éclat et
augmenter l'injure[1293], vu que la même chose se pouvait faire sans
bruit, M. le Tellier s'étant offert de lui parler; puis d'avoir voulu
venir parler lui-même à mon père. Oter M. Boucherat, homme de bien et de
réputation, de la Chambre de justice, c'était faire connaître que les
intentions étaient mauvaises. M'ôter l'intendance de Soissons, c'était
me faire honneur et se charger de honte, en faisant croire que l'on
désirait des choses injustes et que j'avais assez d'honneur pour y
résister; c'était achever de gâter le procès en faisant injure au
rapporteur, et me mettant hors d'état de leur être favorable quand j'en
aurais le dessein; car l'on attribuerait mes sentiments à crainte ou à
intérêt et non pas à justice. Et, pour comble, élever Berryer et le
faire conducteur public de toutes les affaires de la Chambre de justice,
c'était faire gloire d'infamie et de honte; car Berryer est le plus
décrié des hommes.»
La magistrature, qui avait alors une si grande influence, partageait les
sentiments exprimés par Olivier d'Ormesson et les témoignait hautement.
Tous ses amis et ceux de son père s'empressèrent de venir les
féliciter[1294]. La disgrâce infligée au rapporteur devint pour lui un
titre glorieux: «On en parle avec tout l'honneur et toute l'estime
possibles, dit-il lui-même, aussi bien que de la réponse de mon père à
M. Colbert. Elle a été publique dès le même jour, et tout le monde en
témoigne une grande joie.»
Il était évident que la Chambre de justice subissait de plus en plus
l'influence de l'opinion, qui se déclarait hautement contre les
persécuteurs de Fouquet. Pour la soustraire à cette pression, on résolut
de la transférer à Fontainebleau, où la cour venait de se rendre. Elle
reçut, en effet, l'ordre de l'y suivre, au mois de juin 1664, et y
siégea pendant deux mois[1295]. Fouquet, Delorme et les trésoriers de
l'Épargne, toujours confiés à la garde de d'Artagnan et de ses
mousquetaires, furent conduits et enfermés au château de Moret[1296]. La
Chambre continua d'entendre à Fontainebleau, comme à Paris, la lecture
des nombreuses pièces du procès, les résumés des rapporteurs, les
productions du procureur général sur les prêts faits à l'État, sur les
fermes des impôts, sur le trafic des assignations et les autres griefs
dirigés contre Fouquet, ainsi que les réponses écrites de l'accusé. Elle
eut également à prononcer sur de nouvelles requêtes présentées par
Fouquet.
La première était relative au conseil qu'on lui avait accordé à Paris et
qu'on lui supprimait en partie à Moret[1297]. On ne lui permettait de
communiquer avec ses avocats que deux fois par semaine, le mardi et le
vendredi, et encore en présence de d'Artagnan. Comme cette mesure avait
été adoptée par ordre du roi, la Chambre enjoignit aux rapporteurs de
remettre la requête à Louis XIV et de le prier de prononcer. Le roi,
après l'avoir reçue des mains des rapporteurs[1298] et en avoir pris
connaissance, leur donna audience le lendemain et leur adressa des
paroles qu'Olivier d'Ormesson a pris soin de conserver textuellement
dans son Journal[1299]: «Lorsque je trouvai bon, leur dit Louis XIV, que
Fouquet eût un conseil libre, j'ai cru que son procès durerait peu de
temps; mais il y a deux ans qu'il est commencé et je souhaite
extrêmement qu'il finisse. Il y va de ma réputation. Ce n'est pas que ce
soit une affaire de grande conséquence; au contraire, je la considère
comme une affaire de rien. Mais dans les pays étrangers, où j'ai intérêt
que ma puissance soit bien établie, l'on croirait qu'elle n'est pas
grande, si je ne pouvais venir à bout de faire terminer une affaire de
cette qualité contre un misérable[1300]. Je ne veux néanmoins que la
justice; mais je souhaite voir la fin de cette affaire, de quelque
manière que ce soit. Quand la Chambre a cessé d'entrer et qu'il a fallu
transférer M. Fouquet à Moret, j'ai dit à d'Artagnan de ne plus lui
laisser parler les avocats, parce que je ne voulais pas qu'il fût averti
du jour de son départ. Depuis qu'il a été à Moret, je lui ai dit de ne
les laisser communiquer avec lui que deux fois la semaine, et en sa
présence, parce que je ne veux pas que ce conseil soit éternel, et j'ai
su que les avocats avaient excédé leur fonction, avaient porté et
reporté des paquets et tenu un autre conseil au dehors, quoiqu'ils s'en
défendent fort; et puis, dans ce projet, par lequel il voulait
bouleverser l'État[1301], il doit faire enlever le procès et les
rapporteurs. C'est ce qui m'a fait donner cet ordre, et je crois que la
Chambre s'y conformera[1302]. Je m'en remets néanmoins à ce qu'elle fera
sur la requête de M. Fouquet et si elle voudra y mettre quelqu'un de sa
part. Je ne veux que la justice, et sur tout cela, je prends garde à
tout ce que je vous dis; car, quand il s'agit de la vie d'un homme, je
ne veux pas dire une parole de trop. La Chambre donc ordonnera ce
qu'elle trouvera à propos. J'aurais pu vous dire mes intentions dès
hier; mais j'ai voulu voir la requête, et je me la suis fait lire avec
application; on est bien aise de savoir ce qu'on a à dire. Je vous ai
dit mes intentions, et je vous rends la requête, afin que la Chambre y
délibère.»
Après avoir rapporté ces paroles de Louis XIV, Olivier d'Ormesson
ajoute: «Je ne veux pas omettre une circonstance qui me parut fort belle
au roi: c'est qu'étant demeuré tout court au milieu de son discours, il
demeura quelque temps à songer pour se reprendre et nous dit: _J'ai
perdu ce que je voulait dire_. Il songea encore assez de temps, et ne
retrouvant point ce qu'il avait médité, il nous dit: _Cela est fâcheux;
car en ces affaires, il est bon de ne rien dire que ce qu'on a pensé_.»
La Chambre de justice, à laquelle Louis XIV avait laissé le soin
d'accorder à Fouquet un conseil libre ou restreint, adopta ce dernier
parti. Il fut décidé, suivant l'avis d'Olivier d'Ormesson[1303], que les
communications de l'accusé avec ses avocats n'auraient lieu que deux
fois par semaine. On remarqua, dans cette délibération, la violence avec
laquelle opina Voysin, dont le fils devint chancelier à la fin du règne
de Louis XIV. «La Chambre de justice, disait-il[1304], n'avait été
établie que pour M. Fouquet, et cependant depuis deux ans elle n'avait
encore rien fait pour ce procès. Le roi savait que M. Fouquet était un
homme d'intrigue; il connaissait son génie.» Il continua avec un tel
emportement, que le chancelier même en était peiné[1305]. Quoique la
Chambre n'eût pas partagé les avis passionnés de Voysin, on trouva à
Paris qu'elle avait cédé aux influences hostiles à l'accusé, et que
l'air de Fontainebleau donnait d'autres sentiments que celui de
Paris[1306].
Une autre requête de Fouquet donna lieu à des discussions plus vives. Il
y demandait à la Chambre l'autorisation de poursuivre Colbert comme
ayant soustrait une partie de ses papiers, et subsidiairement
prétendait que Pussort ne devait pas être admis à délibérer sur cette
requête, parce qu'il était parent de Colbert[1307]. A cette occasion, le
chancelier s'éleva avec force contre Fouquet[1308] et soutint
qu'avancer, comme il le faisait, que Colbert lui avait enlevé ses
papiers, c'était faire injure au roi, qui se servait de ce ministre dans
ses affaires les plus importantes. Le chancelier fit ensuite un éloge
pompeux et mérité de Colbert. Enfin une décision du roi trancha la
question[1309]; elle se fondait sur les raisons d'État que faisait
valoir le chancelier: «Le roi, disait-il, avait dû faire saisir les
papiers d'un surintendant qui avait eu le maniement des affaires les
plus délicates pour le gouvernement intérieur et extérieur de la
France[1310].» Mais le public ne fut pas de cet avis, et on continua de
se plaindre d'une mesure qui, aux yeux de bien des gens, frappait tout
le procès de nullité.
L'altération des inventaires était encore un des actes reprochés aux
ennemis de Fouquet. Une nouvelle requête de l'accusé, se fondant sur ces
illégalités, demandait la récusation de Pussort et de Voysin[1311].
Cette affaire paraissait fort délicate; car il était évident que la
Chambre, où les avis étaient partagés et l'opinion encore flottante, ne
prononcerait pas la condamnation de Fouquet, si les deux juges qui le
poursuivaient avec le plus d'ardeur étaient éloignés. Aussi Colbert
fit-il les plus vives instances pour que la requête de récusation fût
rejetée. Il s'adressa au roi et se plaignit vivement d'Olivier
d'Ormesson, qu'on savait favorable à la requête; il lui dit que ce
magistrat attaquait sa famille à l'honneur[1312], déclarant que, si l'on
prononçait la récusation, il ne pourrait plus servir, ni son oncle
Pussort, qui depuis trente ans avait vécu avec une réputation intacte;
que le rapporteur le traitait de faussaire. En un mot, il récrimina avec
la dernière violence contre Olivier d'Ormesson.
Louis XIV, cédant aux pressantes sollicitations de Colbert, chargea le
Tellier, qui se ménageait habilement entre les deux partis, d'aller
trouver en son nom quelques-uns des membres de la Chambre et d'obtenir
d'eux que Pussort ne fût pas récusé[1313]. Le Tellier, avant de faire
une pareille démarche auprès d'Olivier d'Ormesson, fit pressentir son
opinion par Claude le Pelletier, et ayant reconnu que d'Ormesson
persistait avec une fermeté inébranlable dans son avis, il s'abstint de
faire près de lui une démarche qui aurait compromis l'autorité du
roi[1314]. La majorité de la Chambre, entraîné par les instances que les
ministres faisaient au nom même de Louis XIV, rejeta la requête de
récusation[1315].
Dans toutes ces circonstances, Olivier d'Ormesson sacrifia son intérêt à
sa conscience; il vola contre l'opinion que la cour voulait faire
prévaloir[1316]; il perdit son avenir comme magistrat; mais il mérita
de vivre dans la postérité comme un des juges les plus intègres. En même
temps il poursuivait avec un labeur infatigable la rude tâche qui lui
avait été imposée. Chaque jour il exposait avec méthode et clarté devant
la Chambre les questions obscures et embrouillées des avances, des
assignations, des fermes, des procès-verbaux de l'Épargne; il analysait
les accusations et les défenses, et expliquait nettement ce long et
difficile procès. Cette tâche préliminaire ne fut terminée que le 12
novembre 1664[1317]. Ce fut alors seulement que la Chambre put faire
comparaître devant elle l'accusé, qui avait été ramené à la Bastille en
même temps que la cour et les juges rentraient à Paris. Son retour avait
été signalé par une scène touchante: la femme de Fouquet, qui n'avait
pas obtenu la permission de le voir depuis son arrestation, l'attendit
près de Charenton au moment où on le ramenait à la Bastille. D'Artagnan,
qui sut dans toutes ces circonstances concilier son devoir avec
l'humanité, fit ralentir la marche de la voiture. Madame Fouquet put
s'approcher de la portière et embrasser son mari[1318]. Il y avait là
bien d'autres personnes de distinction qui venaient donner au prisonnier
un témoignage de sympathie et d'affection.