Le 6 décembre, d'Artagnan remit, sur un ordre du roi, Fouquet, son
médecin et son valet de chambre à la garde de M. de Talhouet[1189],
enseigne des gardes du corps, et partit d'Amboise pour conduire
Pellisson à la Bastille; le 12 décembre, Pellisson fut enfermé dans
cette prison d'État, sous la garde de M. de Bessemaux, qui en était
gouverneur[1190].
Peu de temps après, M. de Talhouet reçut ordre de conduire Fouquet à
Vincennes. Il en informa immédiatement son prisonnier. Celui-ci parut
d'abord surpris et affligé de cet ordre. Il insista auprès de M. de
Talhouet pour savoir dans quel but on le transférait dans un lieu voisin
de celui qu'habitait le roi. Ce changement devait-il améliorer sa
position ou la rendre plus fâcheuse? M. de Talhouet s'efforça de calmer
ses inquiétudes et lui adressa quelques paroles d'encouragement.
Ce fut seulement le 25 décembre que le prisonnier quitta le château
d'Amboise. Il fut placé dans un carrosse, où entrèrent avec lui Pecquet,
son médecin; La Vallée, son valet de chambre; M. de Talhouet; Batine,
maréchal de la compagnie des mousquetaires; Bonin et Blondeau, qui
avaient amené le carrosse à Amboise. Vingt six mousquetaires les
escortaient. Le carrosse traversa Blois et s'arrêta à
Saint-Laurent-des-Eaux, où Fouquet coucha. Les étapes suivantes eurent
lieu à Orléans, à Toury, à Étampes et à Corbeil. Enfin, le 31 décembre,
Fouquet arriva à Vincennes. Il aperçut, en passant, sa maison de
Saint-Mandé, et ne put s'empêcher de dire qu'il aimerait mieux prendre à
gauche qu'à droite; mais il ajouta que, puisqu'il avait été assez
malheureux pour déplaire au roi, il devait se résigner et prendre
patience[1191].
On remarqua que, sur toute la route, les populations se montrèrent
très-hostiles à Fouquet. Elles le poursuivaient de leurs injures et de
leurs menaces. Vainement les gardes s'efforçaient de les écarter, elles
s'acharnaient contre lui, et Fouquet entendit les imprécations dont
elles l'accablaient. «Ce qu'il supporta, ajoute le récit officiel, avec
beaucoup de courage et de résolution.» Déjà, à Angers, la même
irritation avait éclaté contre le surintendant. Comme d'Artagnan
veillait avec grand soin sur son prisonnier, le peuple s'écriait: «Ne
craignez pas qu'il s'échappe; nous l'étranglerions plutôt de nos mains.»
Ce fut d'Artagnan lui-même qui raconta ce détail à Olivier
d'Ormesson[1192].
Fouquet fut enfermé dans la première chambre du donjon du château de
Vincennes, qu'on garnit, ainsi que les cabinets qui en dépendaient, de
meubles tirés de la maison de Saint-Mandé. Pecquet et la Vallée, les
fidèles serviteurs de Fouquet, continuèrent de partager sa captivité. M.
de Talhouet était chargé, avec vingt-quatre mousquetaires, de garder
l'intérieur du château. M. de Marsac, lieutenant au gouvernement de
Vincennes et capitaine-lieutenant de la compagnie des petits
mousquetaires, devait veiller à la sûreté des portes et de l'extérieur
du château. Cette division des pouvoirs donna lieu à des conflits entre
MM. de Talhouet et de Marsac. Comme ils ne pouvaient s'entendre pour
l'exécution des ordres qu'ils avaient reçus, le roi résolut de remettre
à d'Artagnan la garde des prisonniers et lui enjoignit de s'en charger,
le 3 janvier 1662.
Le lendemain, d'Artagnan se rendit au donjon de Vincennes avec cinquante
mousquetaires de sa compagnie et deux maréchaux des logis. M. de Marsac
lui remit la garde de la place, et M. de Talhouet remit également entre
ses mains Fouquet, son médecin et son valet de chambre. Jusqu'en 1663,
Fouquet resta au donjon de Vincennes; ce fut là que vinrent l'interroger
les commissaires de la Chambre de justice que Louis XIV avait instituée
pour prononcer sur son sort. Ce fut de là aussi qu'il adressa à sa femme
le billet suivant daté du 25 janvier 1662: «Le roi m'a permis de vous
écrire ce mot pour vous adresser ce diamant que je vous supplie de faire
vendre, et du prix en provenant donner un tiers au grand hôpital et les
autres deux tiers en autres œuvres pies, telles que vous jugerez
meilleures, soit à des pauvres honteux, soit à délivrer des prisonniers,
ou autres emplois semblables; le prix doit être au moins de quinze mille
francs. Néanmoins, après l'avoir fait voir à plusieurs orfèvres et
autres personnes qui s'y connaissent, vous en tirerez ce que vous
pourrez; mais il vaut davantage. Je vous prie de donner un reçu à M.
d'Artagnan du diamant comme il vous l'a remis entre les mains pour être
employé en aumônes, afin que vous n'en soyez pas chargée.
«Je fais état de prendre demain du quinquina, et ensuite être quitte de
ma fièvre quarte, dont il ne reste plus guère; je vous supplie de prier
Dieu qu'il me donne ce qui m'est nécessaire, et je le conjure de vous
conserver.»