Les demandes d'argent adressées au surintendant par des seigneurs et des
dames de la cour sont fréquentes. J'ai cité les lettres de Lyonne[1154].
Le chevalier de Gramont écrit à Fouquet: «Je vous supplie de me vouloir
remettre vingt mille francs; je vous porterai demain le billet.» Vardes
s'adressait à madame du Plessis-Bellière pour avoir une audience du
surintendant[1155]: «Si vous me fournissiez quelque invention pour
pouvoir voir M. le procureur général aujourd'hui, vous seriez, de mon
aveu, la meilleure dame du monde; car j'ai à lui parler de chose qui
presse, et, s'il entre une fois dans ces fêtes de Noël, il est perdu
pour moi pour huit jours. Excusez, madame, l'importunité de votre
très-obéissant serviteur.»
Madame d'Huxelles faisait aussi payer ses conseils. Elle réclamait une
augmentation de la pension que lui servaient les fermiers des salines du
Dauphiné.
Quelquefois les demandes d'argent sont adressées par des _braves_ qui
offrent leur épée à Fouquet. Voici deux lettres d'une orthographe
détestable; elles viennent d'un pauvre diable de mousquetaire, qui, dans
la première, tend humblement la main à Fouquet, et qui, dans la seconde,
fait blanc de son épée et se transforme en matamore: «Mon bon
maître[1156], je vous dis, il y a quelque temps, que je n'avais point
d'argent. Je n'ai point d'habits, et le tailleur ne me veut point faire
de crédit davantage. Je n'ai point de plume qui soit belle; enfin, je
n'ai rien. J'ai loué une maison; je n'ai, pour tout meuble à la garnir,
que votre portrait. Mon père ne veut point donner d'argent du tout. Si
vous n'avez la bonté de signer cette ordonnance, je cours risque de mal
passer mon hiver; et, si vous le faites, vous me verrez après cela fait
tout comme un honnête homme qui ne serait point mousquetaire. On m'a
mis les originaux[1157] entre les mains. Si vous les souhaitez voir, je
les vous montrerai.»
Il est probable que Fouquet paya l'ordonnance ou mandat présenté par le
mousquetaire. Ce qui est certain, c'est que, peu de temps après, le même
aventurier écrivait une nouvelle lettre qu'il signait. Il y prend un ton
de menace à l'égard d'ennemis réels ou supposés de Fouquet[1158].
«Monseigneur et mon bon maître, je suis si fort en colère, que je ne
saurais vous l'avoir dit, de tout ce qui s'est passé ce matin au Palais.
Je ne vous en dis point le détail, ayant laissé M. le président
de.....[1159] avec M. Paschaust, qui vous en allait faire un fidèle
rapport. Pour moi, si vous en avez contre quelqu'un[1160], vous n'avez
qu'à me le faire savoir, et de quelle manière vous voulez que l'on le
traite, et cela sera promptement fait. S'il faut en emprisonner
quelqu'un ou l'exiler, faites-en moi adresser l'ordre, et je les
promènerai comme il faut et le plus suivant votre intention que je
pourrai. Il ne vous sera besoin que de me le faire savoir, et vous serez
aussi bien obéi qu'homme du monde. Mon maître, c'est tout ce que je vous
dirai. Disposez de moi entièrement, et croyez que personne n'est autant
que moi, monseigneur et mon bon maître,
«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
RIGHT
«CHARNACÉ.
«Si je vous suis utile en quelque chose, je demeure dans la rue du
Chantre, derrière le Louvre.»
Quel est ce Charnacé qui, de mendiant, s'est transformé en spadassin?
Serait-ce le même personnage que Saint-Simon nous représente[1161],
s'inquiétant si peu de la propriété d'autrui, et faisant en une nuit
démolir et reconstruire plus loin la maison d'un paysan qui gênait la
vue de son château? Je ne puis que hasarder une conjecture; mais il ne
m'a pas paru sans intérêt de montrer, par un exemple, en quels termes
certains _braves_ de l'époque offraient leur épée et leurs services au
surintendant.
V
Quant aux lettres d'affaires, elles sont moins nombreuses que les
autres. Cependant, outre les billets de la main de madame du
Plessis-Bellière et les réponses de Bruant aux lettres de Fouquet, on
peut citer quelques billets de l'évêque d'Agde, Louis Fouquet, et les
lettres d'un agent du surintendant pour les affaires d'Amérique.
L'évêque d'Agde écrivait à son frère, le 22 avril 1661[1162]:
«Vos occupations et votre retraite m'empêcheront de prendre congé de
vous avant mon départ.
«Avant-hier, qui fut le jour du départ de M. Le Tellier, il fut de bonne
heure au Palais-Royal, et il y fut fort longtemps avec M. de
Montaigu[1163].
«L'on ne parle à Paris que du gouvernement de Touraine[1164], et l'on
fait d'étranges discours sur cette matière. J'ai bien peur que cette
affaire ne laisse une tache à la famille.
«En cas qu'il ne se puisse conserver dans la maison, il m'était venu
dans l'esprit une vue qu'il ne nuira rien de vous mander. Il ne vous en
coûtera que la peine de la lire, et peut-être peut-elle contribuer à
sauver un peu l'honneur, et à la longue assurer le gouvernement.
«Il est certain que, si le gouvernement ne peut rester dans la maison,
il est moins honteux qu'il aille à la parenté proche de M. d'Aumont que
de passer à des étrangers, qui n'auront pas trop été dans nos intérêts,
puisqu'ils l'auront demandé.
«Il est certain que Villequier a de grandes exclusions à l'avoir par son
autre gouvernement; qu'il ne croit pas même que ce fût votre compte
qu'il l'eût. Après Villequier, nul parent n'est plus proche de M.
d'Aumont que M. de Mortemart. D'ailleurs il a eu ce même gouvernement
déjà, et le rendit au roi, qui le lui redemanda, et n'en a jamais eu
récompense[1165].
«Ces deux raisons le mettaient si bien en passe et en droit de le
demander et de l'obtenir, que, sans Vivonne, qui, par votre seul
intérêt, l'a retenu, il le demandait, et c'est ce qui m'a donné en mon
particulier cette imagination: savoir, si, vous ne le pouvant
conserver, il ne vous serait pas bon de le faire demander par eux, et
pour l'ôter aux ennemis, et pour le conserver aux amis de vous et
parents de cette maison. Ils étaient cousins germains. Outre que cette
parenté est une manière de voile qui couvre un peu l'honneur, c'est que,
comme la vue de ces messieurs va pour le Poitou, où est tout leur bien,
en tout temps et par mille biais on le peut retirer d'eux, et soit dans
l'un, soit dans l'autre poste, c'est une digue à la puissance de la
maison de M. de la Meilleraye, et peut-être à celle du comte d'Harcourt,
que l'établissement de celle-là en ce poste.
«L'auditeur de M. le Nonce depuis trois mois me presse de savoir s'il
peut espérer d'avoir de l'argent d'un billet dont la copie est
ci-jointe.
«M. de Croissi[1166] m'a adressé cette lettre ci-jointe pour vous, et
l'abbé Elpidio[1167], autrefois agent de Son Éminence, l'autre paquet.
Il témoigne une furieuse envie d'être à vous.»
Cette lettre n'est pas sans importance pour l'histoire de Fouquet. Elle
prouve une fois de plus avec quel empressement et quelle avidité le
surintendant cherchait à étendre son influence. Le marquis d'Aumont,
gouverneur de Touraine et beau-père de Gilles Fouquet, étant mort le 20
avril 1661, le surintendant aurait voulu assurer à son frère le
gouvernement de Touraine; mais le roi s'y opposa, et ce refus parut une
honte et un désastre pour la famille Fouquet. De là les doléances de
l'évêque d'Agde et les combinaisons qu'il imagine pour sortir de ce
mauvais pas. Rien n'indique si le surintendant les adopta; mais ce qui
résulte de ses papiers, c'est que la famille d'Aumont fit une démarche
auprès du roi pour obtenir que le gouvernement de Touraine fût conservé
à Gilles Fouquet. C'est Victor d'Aumont, marquis de Villequier, qui
l'annonce au surintendant: «Je crois, lui écrit-il, que vous aurez
appris comme quoi M. le maréchal[1168] et moi avons été ce matin au
Louvre pour faire ce que vous aviez désiré pour vos intérêts. Nous avons
eu un déplaisir extrême de n'y arriver pas assez à temps; mais pour
satisfaire à la parole que je vous avais donnée de joindre mes
très-humbles supplications à celles de votre famille, sitôt que j'ai
joint le roi, je lui ai parlé de la part de toute la nôtre pour qu'il
lui plût vous considérer en cette rencontre, et ce avec des termes tels
qu'il faut. Je vous servirai bien sincèrement comme j'ai promis à
monsieur votre frère. J'oubliais à vous dire que Roquelaure, le comte du
Lude, Navailles et plusieurs autres ont parlé pour eux[1169]. On ne peut
le mieux savoir que je le sais. Je suis tout à vous.
«D'AUMONT DE VILLEQUIER.»
«Il y a ici une personne extrêmement de mes amis, qui parle à Sa Majesté
avec liberté, qui m'a promis de servir dans cette rencontre-ci tant que
je voudrais. Je vous offre encore de lui parler, lui disant que dans
cette rencontre-ci et pas dans une autre, je croyais que votre famille
aussi bien que la mienne, n'auraient jamais d'empressement pour chose
qui lui pût déplaire. J'ai remarqué que le discours que je lui ai fait
ne lui a pas déplu. Il m'a répondu fort honnêtement qu'il verrait ce
qu'il aurait à faire. Il y a mille expédients que je ne puis vous écrire
qui me paraissent pour faire réussir cette affaire pour vous. Si je puis
vous être utile à quelque chose, ordonnez, commandez.»
Nous avons vu[1170] que le surintendant avait de vastes possessions dans
les Antilles. Il avait songé à y établir des colonies et à en exploiter
les denrées; mais les intrigues et les plaisirs l'avaient bientôt
détourné de cet utile projet. L'homme qui le représentait avec le titre
de gouverneur n'avait que trop suivi son exemple. Un correspondant
anonyme du surintendant l'engage à rappeler ce gouverneur, qu'on ne
désigne que par les initiales de _Vodr_.
Ce correspondant de Fouquet lui parle de ses intérêts en Amérique avec
une franchise et une sagesse qui donnent à sa lettre une certaine
importance[1171]. Il reproche au surintendant de négliger les avantages
qu'il pourrait retirer du commerce des Antilles et il insiste
principalement sur le danger d'y laisser pour gouverneur un homme d'un
caractère ombrageux, qui nuisait plus à ses intérêts qu'il ne les
servait. Il ne faut pas oublier, en lisant cette lettre, que les îles de
l'Amérique appartenaient alors à des particuliers et que Louis XIV n'y
avait encore qu'un droit de suzeraineté. Le roi donnait l'investiture
par une lettre de cachet, mais la véritable autorité appartenait au
propriétaire.
Après un court préambule, le correspondant, qui date sa lettre du 7
avril 1661, engage Fouquet à s'occuper de ses possessions d'Amérique.
«Un peu plus d'application à vos affaires de delà, lui dit-il,
non-seulement y ferait grand bien, mais serait peut-être cause qu'elles
ne se ruineraient pas, comme elles sont en grand danger, si l'on
continue de les négliger. Je sais bien que vous êtes accablé des
affaires publiques; mais M. Clément et moi pouvons vous soulager en
beaucoup de choses, pourvu que vous ne vous trouviez point importuné de
nous donner vos ordres de temps en temps. Pour moi, je me suis abstenu
de vous voir et de vous écrire, de crainte de vous être importun,
quoique je jugeasse nécessaire de le faire.
«Si les lettres de cachet eussent été expédiées à temps, le sieur de
Vodr. serait à présent en France, et je ne fais nul doute qu'il
n'accordât tout ce qu'on voudrait, se voyant hors d'espérance de retour
et même poursuivi pour rendre compte d'un bien dont il a joui depuis
deux ans, outre que dans le besoin on y pourrait ajouter quelque petite
gratification.
«Autant que vous avez à présent de peine à songer à ces affaires
éloignées, autant aurez-vous peut-être quelque jour de satisfaction à
vous y occuper, vu que ces affaires de négoce, d'établissement de
colonies et de sucreries, d'aller et de retour continuels de vaisseaux,
de commerce et de correspondance avec toute sorte de nations qui
dépendront de vous, sont communément assez agréables, et c'est pour
cela, pour le moins autant que pour le profit, qu'un plus grand nombre
de personnes que vous ne pouvez croire veulent acheter des îles en ces
pays. Je connais plus de six ou sept sortes de gens qui souhaitent de
tout leur cÅ“ur de traiter de la Martinique, et je crois qu'à cause de
Belle-ÃŽle et des autres avantages que vous avez, vous pouvez vous
promettre de faire toute autre chose, si vous êtes bien servi; mais il
vaudrait mieux abandonner de bonne heure l'entreprise que de la laisser
périr, s'il vous est impossible de vous y appliquer.
«Si vous ne faites revenir le sieur de Vodr., vos gens de delà auront
bien à souffrir; car il les tient pour suspects et les observe beaucoup.
«La façon d'envoyer et de donner les lettres de cachet mériterait qu'on
en concertât un peu les moyens. Il vous est aisé d'en obtenir une qui
oblige le sieur de Vodr. à retourner en France et à quitter le
gouvernement incontinent après l'avoir reçue.»
Ces détails d'affaires ne satisfaisaient pas la curiosité et la
malignité publiques. On aurait voulu plus de scandales, et d'après
quelques mots échappés à des indiscrétions l'imagination des courtisans
se donna carrière. Ils inventèrent de prétendues lettres d'amour
adressées à Fouquet par des femmes de la cour, dont on citait les noms.
Recueillies avec avidité, conservées par les collecteurs de pièces, ces
lettres, inventées ou falsifiées, sont parvenues jusqu'à nous. Conrat et
Vallant ont pris soin de les transcrire dans leurs papiers[1172], et on
les a reproduites depuis comme des pièces authentiques[1173]. Elles
avaient reçu une si grande publicité, que le chancelier Séguier crut
nécessaire, au moment où Fouquet allait comparaître devant la Chambre de
justice, de déclarer que ces lettres étaient apocryphes, et que l'accusé
avait eu raison de se plaindre d'une pareille infamie.