IV

Les demandes d'argent adressées au surintendant par des seigneurs et des

dames de la cour sont fréquentes. J'ai cité les lettres de Lyonne[1154].

Le chevalier de Gramont écrit à Fouquet: «Je vous supplie de me vouloir

remettre vingt mille francs; je vous porterai demain le billet.» Vardes

s'adressait à madame du Plessis-Bellière pour avoir une audience du

surintendant[1155]: «Si vous me fournissiez quelque invention pour

pouvoir voir M. le procureur général aujourd'hui, vous seriez, de mon

aveu, la meilleure dame du monde; car j'ai à lui parler de chose qui

presse, et, s'il entre une fois dans ces fêtes de Noël, il est perdu

pour moi pour huit jours. Excusez, madame, l'importunité de votre

très-obéissant serviteur.»

Madame d'Huxelles faisait aussi payer ses conseils. Elle réclamait une

augmentation de la pension que lui servaient les fermiers des salines du

Dauphiné.

Quelquefois les demandes d'argent sont adressées par des _braves_ qui

offrent leur épée à Fouquet. Voici deux lettres d'une orthographe

détestable; elles viennent d'un pauvre diable de mousquetaire, qui, dans

la première, tend humblement la main à Fouquet, et qui, dans la seconde,

fait blanc de son épée et se transforme en matamore: «Mon bon

maître[1156], je vous dis, il y a quelque temps, que je n'avais point

d'argent. Je n'ai point d'habits, et le tailleur ne me veut point faire

de crédit davantage. Je n'ai point de plume qui soit belle; enfin, je

n'ai rien. J'ai loué une maison; je n'ai, pour tout meuble à la garnir,

que votre portrait. Mon père ne veut point donner d'argent du tout. Si

vous n'avez la bonté de signer cette ordonnance, je cours risque de mal

passer mon hiver; et, si vous le faites, vous me verrez après cela fait

tout comme un honnête homme qui ne serait point mousquetaire. On m'a

mis les originaux[1157] entre les mains. Si vous les souhaitez voir, je

les vous montrerai.»

Il est probable que Fouquet paya l'ordonnance ou mandat présenté par le

mousquetaire. Ce qui est certain, c'est que, peu de temps après, le même

aventurier écrivait une nouvelle lettre qu'il signait. Il y prend un ton

de menace à l'égard d'ennemis réels ou supposés de Fouquet[1158].

«Monseigneur et mon bon maître, je suis si fort en colère, que je ne

saurais vous l'avoir dit, de tout ce qui s'est passé ce matin au Palais.

Je ne vous en dis point le détail, ayant laissé M. le président

de.....[1159] avec M. Paschaust, qui vous en allait faire un fidèle

rapport. Pour moi, si vous en avez contre quelqu'un[1160], vous n'avez

qu'à me le faire savoir, et de quelle manière vous voulez que l'on le

traite, et cela sera promptement fait. S'il faut en emprisonner

quelqu'un ou l'exiler, faites-en moi adresser l'ordre, et je les

promènerai comme il faut et le plus suivant votre intention que je

pourrai. Il ne vous sera besoin que de me le faire savoir, et vous serez

aussi bien obéi qu'homme du monde. Mon maître, c'est tout ce que je vous

dirai. Disposez de moi entièrement, et croyez que personne n'est autant

que moi, monseigneur et mon bon maître,

«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

RIGHT

«CHARNACÉ.

«Si je vous suis utile en quelque chose, je demeure dans la rue du

Chantre, derrière le Louvre.»

Quel est ce Charnacé qui, de mendiant, s'est transformé en spadassin?

Serait-ce le même personnage que Saint-Simon nous représente[1161],

s'inquiétant si peu de la propriété d'autrui, et faisant en une nuit

démolir et reconstruire plus loin la maison d'un paysan qui gênait la

vue de son château? Je ne puis que hasarder une conjecture; mais il ne

m'a pas paru sans intérêt de montrer, par un exemple, en quels termes

certains _braves_ de l'époque offraient leur épée et leurs services au

surintendant.

V

Quant aux lettres d'affaires, elles sont moins nombreuses que les

autres. Cependant, outre les billets de la main de madame du

Plessis-Bellière et les réponses de Bruant aux lettres de Fouquet, on

peut citer quelques billets de l'évêque d'Agde, Louis Fouquet, et les

lettres d'un agent du surintendant pour les affaires d'Amérique.

L'évêque d'Agde écrivait à son frère, le 22 avril 1661[1162]:

«Vos occupations et votre retraite m'empêcheront de prendre congé de

vous avant mon départ.

«Avant-hier, qui fut le jour du départ de M. Le Tellier, il fut de bonne

heure au Palais-Royal, et il y fut fort longtemps avec M. de

Montaigu[1163].

«L'on ne parle à Paris que du gouvernement de Touraine[1164], et l'on

fait d'étranges discours sur cette matière. J'ai bien peur que cette

affaire ne laisse une tache à la famille.

«En cas qu'il ne se puisse conserver dans la maison, il m'était venu

dans l'esprit une vue qu'il ne nuira rien de vous mander. Il ne vous en

coûtera que la peine de la lire, et peut-être peut-elle contribuer à

sauver un peu l'honneur, et à la longue assurer le gouvernement.

«Il est certain que, si le gouvernement ne peut rester dans la maison,

il est moins honteux qu'il aille à la parenté proche de M. d'Aumont que

de passer à des étrangers, qui n'auront pas trop été dans nos intérêts,

puisqu'ils l'auront demandé.

«Il est certain que Villequier a de grandes exclusions à l'avoir par son

autre gouvernement; qu'il ne croit pas même que ce fût votre compte

qu'il l'eût. Après Villequier, nul parent n'est plus proche de M.

d'Aumont que M. de Mortemart. D'ailleurs il a eu ce même gouvernement

déjà, et le rendit au roi, qui le lui redemanda, et n'en a jamais eu

récompense[1165].

«Ces deux raisons le mettaient si bien en passe et en droit de le

demander et de l'obtenir, que, sans Vivonne, qui, par votre seul

intérêt, l'a retenu, il le demandait, et c'est ce qui m'a donné en mon

particulier cette imagination: savoir, si, vous ne le pouvant

conserver, il ne vous serait pas bon de le faire demander par eux, et

pour l'ôter aux ennemis, et pour le conserver aux amis de vous et

parents de cette maison. Ils étaient cousins germains. Outre que cette

parenté est une manière de voile qui couvre un peu l'honneur, c'est que,

comme la vue de ces messieurs va pour le Poitou, où est tout leur bien,

en tout temps et par mille biais on le peut retirer d'eux, et soit dans

l'un, soit dans l'autre poste, c'est une digue à la puissance de la

maison de M. de la Meilleraye, et peut-être à celle du comte d'Harcourt,

que l'établissement de celle-là en ce poste.

«L'auditeur de M. le Nonce depuis trois mois me presse de savoir s'il

peut espérer d'avoir de l'argent d'un billet dont la copie est

ci-jointe.

«M. de Croissi[1166] m'a adressé cette lettre ci-jointe pour vous, et

l'abbé Elpidio[1167], autrefois agent de Son Éminence, l'autre paquet.

Il témoigne une furieuse envie d'être à vous.»

Cette lettre n'est pas sans importance pour l'histoire de Fouquet. Elle

prouve une fois de plus avec quel empressement et quelle avidité le

surintendant cherchait à étendre son influence. Le marquis d'Aumont,

gouverneur de Touraine et beau-père de Gilles Fouquet, étant mort le 20

avril 1661, le surintendant aurait voulu assurer à son frère le

gouvernement de Touraine; mais le roi s'y opposa, et ce refus parut une

honte et un désastre pour la famille Fouquet. De là les doléances de

l'évêque d'Agde et les combinaisons qu'il imagine pour sortir de ce

mauvais pas. Rien n'indique si le surintendant les adopta; mais ce qui

résulte de ses papiers, c'est que la famille d'Aumont fit une démarche

auprès du roi pour obtenir que le gouvernement de Touraine fût conservé

à Gilles Fouquet. C'est Victor d'Aumont, marquis de Villequier, qui

l'annonce au surintendant: «Je crois, lui écrit-il, que vous aurez

appris comme quoi M. le maréchal[1168] et moi avons été ce matin au

Louvre pour faire ce que vous aviez désiré pour vos intérêts. Nous avons

eu un déplaisir extrême de n'y arriver pas assez à temps; mais pour

satisfaire à la parole que je vous avais donnée de joindre mes

très-humbles supplications à celles de votre famille, sitôt que j'ai

joint le roi, je lui ai parlé de la part de toute la nôtre pour qu'il

lui plût vous considérer en cette rencontre, et ce avec des termes tels

qu'il faut. Je vous servirai bien sincèrement comme j'ai promis à

monsieur votre frère. J'oubliais à vous dire que Roquelaure, le comte du

Lude, Navailles et plusieurs autres ont parlé pour eux[1169]. On ne peut

le mieux savoir que je le sais. Je suis tout à vous.

«D'AUMONT DE VILLEQUIER.»

«Il y a ici une personne extrêmement de mes amis, qui parle à Sa Majesté

avec liberté, qui m'a promis de servir dans cette rencontre-ci tant que

je voudrais. Je vous offre encore de lui parler, lui disant que dans

cette rencontre-ci et pas dans une autre, je croyais que votre famille

aussi bien que la mienne, n'auraient jamais d'empressement pour chose

qui lui pût déplaire. J'ai remarqué que le discours que je lui ai fait

ne lui a pas déplu. Il m'a répondu fort honnêtement qu'il verrait ce

qu'il aurait à faire. Il y a mille expédients que je ne puis vous écrire

qui me paraissent pour faire réussir cette affaire pour vous. Si je puis

vous être utile à quelque chose, ordonnez, commandez.»

Nous avons vu[1170] que le surintendant avait de vastes possessions dans

les Antilles. Il avait songé à y établir des colonies et à en exploiter

les denrées; mais les intrigues et les plaisirs l'avaient bientôt

détourné de cet utile projet. L'homme qui le représentait avec le titre

de gouverneur n'avait que trop suivi son exemple. Un correspondant

anonyme du surintendant l'engage à rappeler ce gouverneur, qu'on ne

désigne que par les initiales de _Vodr_.

Ce correspondant de Fouquet lui parle de ses intérêts en Amérique avec

une franchise et une sagesse qui donnent à sa lettre une certaine

importance[1171]. Il reproche au surintendant de négliger les avantages

qu'il pourrait retirer du commerce des Antilles et il insiste

principalement sur le danger d'y laisser pour gouverneur un homme d'un

caractère ombrageux, qui nuisait plus à ses intérêts qu'il ne les

servait. Il ne faut pas oublier, en lisant cette lettre, que les îles de

l'Amérique appartenaient alors à des particuliers et que Louis XIV n'y

avait encore qu'un droit de suzeraineté. Le roi donnait l'investiture

par une lettre de cachet, mais la véritable autorité appartenait au

propriétaire.

Après un court préambule, le correspondant, qui date sa lettre du 7

avril 1661, engage Fouquet à s'occuper de ses possessions d'Amérique.

«Un peu plus d'application à vos affaires de delà, lui dit-il,

non-seulement y ferait grand bien, mais serait peut-être cause qu'elles

ne se ruineraient pas, comme elles sont en grand danger, si l'on

continue de les négliger. Je sais bien que vous êtes accablé des

affaires publiques; mais M. Clément et moi pouvons vous soulager en

beaucoup de choses, pourvu que vous ne vous trouviez point importuné de

nous donner vos ordres de temps en temps. Pour moi, je me suis abstenu

de vous voir et de vous écrire, de crainte de vous être importun,

quoique je jugeasse nécessaire de le faire.

«Si les lettres de cachet eussent été expédiées à temps, le sieur de

Vodr. serait à présent en France, et je ne fais nul doute qu'il

n'accordât tout ce qu'on voudrait, se voyant hors d'espérance de retour

et même poursuivi pour rendre compte d'un bien dont il a joui depuis

deux ans, outre que dans le besoin on y pourrait ajouter quelque petite

gratification.

«Autant que vous avez à présent de peine à songer à ces affaires

éloignées, autant aurez-vous peut-être quelque jour de satisfaction à

vous y occuper, vu que ces affaires de négoce, d'établissement de

colonies et de sucreries, d'aller et de retour continuels de vaisseaux,

de commerce et de correspondance avec toute sorte de nations qui

dépendront de vous, sont communément assez agréables, et c'est pour

cela, pour le moins autant que pour le profit, qu'un plus grand nombre

de personnes que vous ne pouvez croire veulent acheter des îles en ces

pays. Je connais plus de six ou sept sortes de gens qui souhaitent de

tout leur cÅ“ur de traiter de la Martinique, et je crois qu'à cause de

Belle-ÃŽle et des autres avantages que vous avez, vous pouvez vous

promettre de faire toute autre chose, si vous êtes bien servi; mais il

vaudrait mieux abandonner de bonne heure l'entreprise que de la laisser

périr, s'il vous est impossible de vous y appliquer.

«Si vous ne faites revenir le sieur de Vodr., vos gens de delà auront

bien à souffrir; car il les tient pour suspects et les observe beaucoup.

«La façon d'envoyer et de donner les lettres de cachet mériterait qu'on

en concertât un peu les moyens. Il vous est aisé d'en obtenir une qui

oblige le sieur de Vodr. à retourner en France et à quitter le

gouvernement incontinent après l'avoir reçue.»

Ces détails d'affaires ne satisfaisaient pas la curiosité et la

malignité publiques. On aurait voulu plus de scandales, et d'après

quelques mots échappés à des indiscrétions l'imagination des courtisans

se donna carrière. Ils inventèrent de prétendues lettres d'amour

adressées à Fouquet par des femmes de la cour, dont on citait les noms.

Recueillies avec avidité, conservées par les collecteurs de pièces, ces

lettres, inventées ou falsifiées, sont parvenues jusqu'à nous. Conrat et

Vallant ont pris soin de les transcrire dans leurs papiers[1172], et on

les a reproduites depuis comme des pièces authentiques[1173]. Elles

avaient reçu une si grande publicité, que le chancelier Séguier crut

nécessaire, au moment où Fouquet allait comparaître devant la Chambre de

justice, de déclarer que ces lettres étaient apocryphes, et que l'accusé

avait eu raison de se plaindre d'une pareille infamie.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 161 / 211 题